RÉVEIL ET DÉSESPOIR
Le soleil entrant par la fenêtre ouverte aux i)remières tiédeur^ de la belle saison, dans la chambre de Brémontier, éclairait auprès de lui, un visage souriant et grave en même temps.
Visage de jeune Hlle sur lequel de précoces épreuves avaient mis une douceur réiléchie.
C'était Berthe Raymond.
Le lourd voile qui, pendant si longtemps, avait pesé sur son a:jiour et obscurci son horizon était enfin levé.
Maintenant, c'était dans son cœur, dans son esprit, ainsi (jue dans la nature, une aurore, un rayonnement.
1532 MARIAGE D'AMOLU
Celait le réveil, la renaissance de toutes choses.
Assise auprès du lit, sa inain tenait celle de rolficier de marine.
Et ses yeux, emplis des grandes ombres que le soir «emblait avoir laissées dans sa prunelle noire, éclairés à cette heure par les reflets du jour, étaient fixés sur lui.
— Comment vous trouvez-vous? — murmura-l-elle, traduisant par cette interrogation bien pâle, lui paraissait-il, le seul chagrin qui lui restât : celui de le voir encore alité.
Le blessé laissa errer un sourire sur ses lèvres pâlies.
— Berlhe, avez-vous remarqué quelquefois, lors du déclin du jour, ces nuages légers, duvet de cygnes roses qui nagent,... qui voguent dans l'éthcr? Dès votre arrivée, il y a un moment, il m'a semblé que j'étais enlevé, parmi ces légères nuées ; et que j'y suis encore,... avec vous, Berthe, ma fiancée !
— Dans le ciel...
— Ne l'avons-nous pas mérité, par toutes nos soulTranccs?
— Oui, vous, Hector... Monsieur Brémontier, veux-je dire.
— Ne m'aimez-vous donc pas, que vous me parliez ainsi qu'à un étranger, à un indifférent?
— Si je ne vous aime pas?... Vous avez mille fois le droit d'être sévère envers moi, car je fus tant coupable d'injusiice. Mais...
Et la jeune fille baissa les yeux avec une pudeur troublée.
— Monsieur Hector, douter de mon amour, c'est le plus cruel des cliàlimenls que vous puissiez ui'infliger. Ah ! inconséquente que j'ai été, connaissant la brièveté de la vie, d'avoir gaspillé tant de jours do bonheur!...
— L'avenir rachètera les erreurs, les oublis du passé. La jeune fille secoua lentement la tête.
— Hélas ! le temps perdu ne se retrouve jamais. Et quel temps est plus irrémédiablement disparu que celui que l'on aurait pu passer à être heureux? J'ai peur !...
Le blessé ne répondit pas.
C'est qu'il pensait comme elle. H récapitulait instinctivement les années écoulées, et y voyait plus de journées de deuil que de joie.
Puis, après l'effusion du début, la nature reprenait ses droits sur son être meurlri.
Son expansion, les mots qu'il venait de prononcer avec chaleur avaient amené, sur ses joues, une teinte de coloration furtive, ardente, inquiétante comme une pointe de feu.
io53
— Mademoiselle,... quand pourrai-je dire: madame.'... ^P. iooO.)
Et, rappelé à la réalité, il laissait sa lèle alourdie et brûlée par la fièvre reposer tlouloureusement sur l'oreiller.
— Vous souffrez, — niurniura-t-elle. — Et c'est moi qui en suis cause. Ne. parlez plus, contentons-nous du bonheur d'être auprès l'un de
rpul''6-
El ils restèrent silencieux!
Lentement, le tlôt de sang, porté aux tempes du blessé dans l'anémie
qui élail la conséquence de ses blessures et de sa longue désespérance, ce sang, si rare pourtant chez lui et que la moindre émotion charriait tumultueusement à travers ses veines, reprit son cours normal. Alors, il releva la tête.
— Bcrllie, êles-vous toujours là?
— Chut! — fit la voix glissante de celle à qui il s'adressait. — Ne parlez pas. Vous voyez que cela vous fait mal.
— Oli ! mais je suis mieux.
La jeune fille secoua, avec un sourire attristé, sa jolie tète brune.
— Méchant ami, qui veut m'inquiéter.
Et le silence retomba sur la chambre.
Mais la main de Berlhe tenait toujours celle du blessé, et, à travers les fibres de leur chair, leurs deux âmes communiaient.
Gela était si vrai que le blessé, rompant à la fin ce silence, enveloppa la jeune fille de son regard et lui demanda :
— A quoi pensez-vous, Bcrllie?
— Je pense à la calme tiédeur qui plane sous les bois qui nous entourent et parmi des forêts plus lointaines et plus solitaires encore et où il serait si bon de nous isoler,
— C'est un rêve, Berthc; et ce rêve délicieux, je le faisais, moi aussi, tellement nos cœurs se comprennent.
Et, avec un soupir :
— Mais, hélas ! ce n'est qu'un rêve, car la réalité, vous la voyez.
— Mon Dieu ! — supplia alors avec un élan attendri la jeune fille, — pitié pour lui,... et pitié pour moi.
— Vous priez, — prononça l'olficier, — mais vous faites plus encore ; vous venez m'appoiler le baume de votre présence. Lorsque je vous vois, une force nouvelle pénètre mon corps. Vous êtes la vie, vous dis-je, vous êtes l'espérance et la pure joie. Oh ! ne me quittez jamais.
Mais ce vœu du blessé, M"^ Raymond n'osa l'exaucer; une pudeur inquiète l'empêcha de dormir sous le même toit (jue celui dont elle n'aurait pourtant jamais voulu se séparer... Elle se retira enfin.
Loin de lui, les heures lui pesèrent d'une façon insoutenable.
Et c'est avec une im[)alience fébrile que, chaque malin, elle attendit le départ du train qui la conduisait à Sainl-Germain.
Lorsque venait le moment de retourner à Paris et qu'elle voyait le regard d'Hector Brémontier hxé sur le sien avec une supplication muette, elle était obligée de détourner la tête pour trouver le courage de partir.
C'est ({ue Brémonlier avait raison; sa présence lui redonnait la vie, la force, la sanlé, avec la divine espérance.
Et chaque jour, en effet, voyait s'accentuer son rétabli ssemenl.
Un matin, tandis que Berthe remplissait auprès de lui son rôle de garde-malade, Brémontier eut une grande joie.
M™' de Saint-Florent parut tout à coup dans sa chambre, une carte de visite à la main.
Et, jitlachanl sur les traits un peu moins défaits du jeune ofiicier de marine un regard attentif :
— Monsieur Brémontier, — dit-elle, — vous sentez-vous en état de recevoir une visite ?
— Une visite?... — interrogea à mi-voix le blessé étonné.
Il ne voyait, hors de la famille de Saint-Florent, aucun ami qui s'intéressât assez à lui pour cela.
— Oui, — fit Lucienne, — un officier,... un officier supérieur. L'œil du lieutenant de vaisseau s'éclaira tout d'un coup.
— De Yersac I
— En effet, le colonel de Versac.
Elle avait prononcé ce nom tranquillement, ayant volontairement oublié tout le passé et ses tristesses, ne voulant connaître que le présent, — et préparer l'avenir.
Et M""' de Saint-Florent lui tendit la carte qu'elle portait.
— Il est donc arrivé? — murmurait le marin. — Ah! oui, qu'il entre, je vous prie... et merci mille lois.
Lucienne annonça qu'elle allait le prévenir et sortit on recommandant à Brémontier d'être prudent, de ménager ses forces. Berthe s'était levée pour se retirer, il l'arréla.
— N'ètes-vous pas ma fiancée, presque mon épouse déjà? Et ai-je quoi que ce Foit qui doive vous être caché?
■ A ce moment, le colonel de Versac entrait conduit par Malice tout ému encore de se trouver brusquement en présence du clief de la petite colonne qui avait arraché son officier des mains des pirates.
Cette vue avait été doublée d'un souvenir poignant : celui de la pauvre petite Ainh.
Et une longue poignée de main de l'officier supérieur, insigne faveur, lui avait montré que lui aussi se souvenait.
A la vue de de Versac, Hector Brémontier se dressa sur son séant d'un mouvement spontané.
Les deux hommes s'étreignirent : il n'y avait plus entre eux différence de grade, ni rien : c'était deux frères d'armes qui se retrouvaient.
Lorsque de Versac desserra son accolade, craignant de faire mal au
ib'o6 MAHIAGE D'AMÛUU
blessé, celui-ci lonrna, vers Berlhe, son visage rayonnant et prononça :
— M"« Raymond, ma fiancée.
De Versac s'inclina, considérant rapidement, mais détaillant en quelque sorte la jeune fille.
il se rappelait les paroles échappées au délire de son jeune compagnon lors de l'insolation qui l'avait atteint peu après son arrivée au Tonkin, et ensuite ses confidences.
Et, soldat vieilli loin de toute vie de famille, dans les hasards des batailles, il éprouvait un attendrissement secret à voir cet amour, pour lequel le jeune homme avait voulu périr!
— Ah ! merci, colonel, de ne pas m'avoir oublié, — disait Brémontier.
De Versac venait en effet de rentrer en France avec les deux grosses épnuletles, juste récompense de ses éclatants services.
Dès son débarquement à Toulon, il avait demandé des nouvelles de Brémontier.
Mais on n'avait pas exactement son adresse qui devait se trouver au Ministère.
Aussi, à peine arrivé à Paris, était-il allé aux informations.
— Et me voici, — conclut-il après avoir donné ces renseignements au blessé.
En quelques mots, et sans nommer personne, l'officier de marine le mil au courant de l'attentat dont il avait été victime.
Mais le colonel abrégea sa visite, sachant par expérience combien il faut ménager les blessés.
Au moment de partir, il s'inclina devant Berthe.
— Mademoiselle,... quand pourrai-je dire : madame?...
Le colonel de Versac n'eut d'autre réponse que le rouge gracieux qui couvrit le visage de Berthe.
Quelques jours après, de Versac rep:irut.
Hector Brémontier s'était levé un instant, un premier essai.
Berlhe se trouvait momentanément auprès de M"^"^ de Saint-Florent.
Brémontier en profila pour raconter en détail, à son visiteur, ce qui s'était passé depuis sa rentrée en France.
Il nomma .'e Favrol.
— J'ai connu un baron de Favrol, autrefois, dans le monde des inutiles auquel j'ai appartenu trop de le.ups; il ne me revenait guère. Serait-ce votre homme par hasard? Ma loi, je n'en serais étonné qu'à demi.
De Versac, désireux de revoir M. de Saint-Florcïil, et de lui faire
MARIAGE DAMOUR 13ol
oublier la circonstance tragique, où trop jeune pour bien raisonner, il avait servi d'instrument inconscient à la rancune de Léona et avail on s'en souvient manqué tuer le mari de Lucienne en duel, — de Versac s'était rendu d'abord au Comptoir des Imles.
Mais le comte de Saint-Horent était absent.
Il espérait le retrouver cbez lui en venant rendre visite à Brémontier.
En elTet, à peine l'officier de marine achevait-il ses confidences que M. de Saint-Florent rentrait à la villa,
La rencontre des deux gentilshommes, sortis l'un et l'aulre de cette vie de débauches où ils avaient failli se perdre tous deux, fut émouvante.
Ils se considéraient gravement l'un et l'autre, voyant combien chacun d'eux était arrivé haut en suivant une voie différente.
Le colonel de Yersac apprit par M, de Saint-Florent des détails que Lrémontier avait négligé de lui signaler.
Aussi, le surlendemain, arrivait-il tout impressionné à Saint-Germain,
Berlhe et M""^ de Saint-Florent étaient auprès d'Hector Brémontier que l'on venait de transporter dans le jardin.
— Eh! bien, mon pauvre ami, — déclara l'officier supérieur après les premières politesses, — connaissez-vous l'histoire de votre brusque rappel et de votre embarquement sur le Formidable?
Et comme le convalescent secouait négativement la tète.
— C'est un tour de votre Favrol, tout bonnement. J'ai voulu en avoir le cœur net; je suis allé au ministère, et l'on m'a tout appris. Le drôle s'était même autorisé du nom de M. et de M"' de Sainl-Florent.
— Le misérable bandit! — gronda Brémontier.
Berthe remise ainsi brusquement en face du passé et de toutes ses tortures avait pâli.
— Chère enfant! — lui dit Lucienne, — vous voyez que ses inirigucs n'ont guère servi à ce triste personnage; elles n'auront lait au contraire qu'élever, fortifier votre amour. Et bientôt, grâce à Dieu, unie pour la vie, avec celui dont vous méritez si bien de devenir la compagne, vous ne sentirez que plus fortement votre bonheur.
Mais Berthe secouait la tète et regardant l'o.Ticier de marine :
— Et dire que victime de ce lâche complot il est allé chercher la mort, tandis que moi je l'accusais. Je ne me le pardonnerai jamais.
— Mais je vous ai déjà pardonné moi, — répundil le marin ipii Pavait entendue, — car ce que vous considérez comme un excès de rigueur de votre part n'était que la susceptibilité d'une àme réellement pure l't noble.
Maintenant le lieutenant de vaisseau marchait rapidement vers la guérison...
.Maurice et Mignonnette étaient revenus de leur voyage de noces.
Ln jeune épousée, après un séjour de deux ou trois semaines dans leur petite villa toute fleurie, près de Saint-Cyr, avait décidé Maurice à réintégrer pour quelque temps Saint-Germain.
Elle serait si heureuse, devenue « madame », de venir habiter un peu, avec son « petit mari », la chambre qu'elle avait occupée jeune fille.
Puis, il faut le dire à la louange de son cœur délicat, la crainte que sa mère d'adoption ne s'ennuyût trop toute seule avait été son principal niohile.
Et M.'iurice à qui elle l'avait confié s'était empressé d'accepter, quelque gêne qui dût en résulter pour lui, à cause de son éloignement de l'Ecole.
— Bah! ce seront bientôt les vacances, alors plus de voyages, d'allées et venues à faire, plus de privations de ma gentille femme aimée, — avait-il conclu en guise de consolation.
On devine la joie, l'attendrissement de Lucienne en apprenant la détermination de sa fille,... de ses deux enfants.
Aussi pour récompenser la jeune épouse de son attention, lui rendre le séjour de la villa attrayant, avait-elle insisté auprès de Berthc pour la garder tout à fait à Saint-Germain.
M"^ Raymond avait alors cédé : elle ne quitterait donc plus son fiancé.
— Ah! si nous pouvions ne jamais plus nous séparer, — pensait-elle. El elle aussi était venu reprendre la chambre qu'elle avait longtemps
occupée; mais alors c'était aux jours où la fatalité l'avait marquée de son signe!...
Tandis qu'à l'heure actuelle c'était la rénovation, l'allégement, une sorte d'extase divine entre raiiiié, le fiancé renaissant à la pleine et ravonnante vie, et les amis délicats et fidèles qui prenaient visiblement à tâche de seconder, d'assurer son bonheur.
Lorsque M"' Ilayniond, rentrée chez elle, ordonna à sa femme de chambre de faire les préparatifs nécessaires à une installation de quelque durée à Saint-Gei'niain, François, l'intendant,' accourut.
Déjà les absences quotidiennes de sa jeune maîtresse l'avaient bouleversé.
Un jour que Derlhe portait à Saint-Germain quelques menues pâtisseries (l'un fabricant en renom, il avait oITert de s'en charger.
Elle avait accepté.
Accompagnant M"' Kaymond, n'inspirant par conséquent aucune défiance aux domestiques de la villa, il avait pu ainsi les faire causer.
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Il apprit la présence d'Hector Bréinontier, grièvement blessé à la siiilc d'un al tentât niystéreiux.
Chaque jour, lui dit-on, sa maîtresse revenait, pareille à une sœur de charité sublime, s'asseoir au chevet du malade.
A cette nouvelle, le souffle s'était arrêté brusquement dans la gorge de l'intendant.
L'olficier de marine était là; et c'était lui, François, lui Jean Touraille, Téternel torturé de la vie, qui, par ses conseils inconscients, avait ramené la jeune fille auprès de lui.
Lorsque, par un eflbrt de volonté, il reprit ses sens, voyant les domestiques de la villa étonnés de son brusque accablement, il prétexta un malaise auquel il était sujet.
— Ce n'est rien,... une espèce d'éblouissement,... ça me prend quelquefois, — bégaya-t-il.
Et sortant comme pour prendre l'air, il avait gagné la forêt, s'élançanl à travers les fourrés, les épines, exhalant son désespoir, rugissant sourdement ainsi qu'un fauve blessé.
Puis, accablé de fatigue, en sueur, blême, déchiré, il était venu, à la nuit, reprendre son joug de la domesticité.
C'est pourquoi, lorsqu'il apprit l'ordre donné par Berthe à sa femme de chambre, il se rendit auprès de M"= Raymond.
— Non, — se dit-il, — cette fille a mal compris. La voir s'installer là-bas, ce serait la fin.
Berthe lui conlirma l'ordre donné.
Le domestique mordit ses lèvres jusqu'au sang pour réagir, cacher son trouble.
— Mais, mademoiselle me permettra bien d'aller de temps en temps prendre de ses nouvelles, — supplia-t-il d'une voix dans laquelle on sentait se briser des sanglots.
— Volontiers, — répondit la jeune fille trop dominée ])ar l'ivresse qu'elle éprouvait de se rapprocher de celui qu'elle aimait, elle, pour iaire attention au désespoir du misérable.
Et elle ajouta :
— Vous apporterez en même temps les lettres qui pourraient arriver pour moi.
Il s'inclina sans répondre : il lui aurait été impossible de prononcer un mot.
Une demi-heure après, Berthe montait dans une voilure qui la conduisait à la gare.
— Ali! domestique!... élie domestique ! — sani;lota Jean Touraille.
1500 MARIAGE D'AMOCU
Et exhalant dans ce cri toute pon iirémédiable détresse, il s'enferma dans la cliambre de la jeune fille où tant de fois déjà il était allé pleurer, hurler, prier et maudire.
Et s'abatlanl devant le lit dont il l)aisait les draps, les couvertures, le baignant de larmes brûlantes, il gémit :
— Je ferais mieux de me tuerl
l'ennemie
Cerlhe Raymond avait recommandé à François, au pauvre Jean Touraille, de lui apportera Saint-Germain, les lettres qui arriveraient à son adresse.
A en juger par le passé, c'était là une recommandation à peu près inutile.
Elle avait volontairement rompu avec ses anciennes amies de couvent, à partir du jour où Favrol lui avait si lâchement révélé le déshonneur de sa m ère.
Elle ne pouvait donc plus guère espérer de lettres que de celle-ci.
Or, sa mère ne la gâtait pas à ce sujet.
Elle ne lui avait écrit que trois fois depuis son installation au château de Kingsworlli.
Et quelles lettres!...
On en a vu un échantillon.
C'est que, à l'heure actuelle surtout, Léona se souciait bien de sa fille!
Le mariage de Maurice et de la fille adoplive de .Mme de Saint-Florent l'avait jetée dans un état d'exaspération impossible à rendre.
Celte union, enfin consacrée, lui semblait un défi personnel.
Elle n'avait donc pas pu empêcher ces deux êtres d'être heureux
Ils ne lui avaient jamais fait aucun mal cependant. Et c'est au contraire elle-même qui s'était attachée à les tourmenter.
Que lui faisait cela?
Elle les détestait de toute la haine que son immonde jalousie de courtisane avait déposée en elle coiiiine un limon fangeux, et qui lui avait fait jurer la perte de cette famille.
Puis Maurice l'avait cruellement mésestimée, lui aussi l'avait dédaignée pour Mignonnette.
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— Relevez-vous, bel imp
imprudcàt... Si un domestique arrivait... el s'il vous apercevait? ^1'- 1567)
UV. 196. - mCHRL MOaPHY. - «ARIAGK DAHOÛH. - >. ROUFF ÏT C'«, ÉDIT.
Liv. 1 06
Esl-ce que cela aussi ne criait jias veni;eance!,..
— Ah! oui, ma vengeance!... — ricana-t-elle, — elle est jolie. Bafouée, vilipendée, méprisée!...
Et secouant sa tète à la beauté affreuse dans de pareils moments :
— Si Alexandre virait?
C'était là son seul regret, la seule oraison lunèbre qu'elle trouvait pour le bandit qui avait été si longtemps son instrument.
S'il vivait encore,... comme elle le lâcherait vers ces imprudents dont le bonlieur la bravait, en lui disant ce seul mot :
— Tue !
.Mais seule!... seule !...
— Il y a bien de Favrol... Faviol, allons donc! Un gentilhomme roulé au ruisseau, à l'égoût;... bon [)Oiir les morsures venimeuses et lâches, les intrigues louches. Mais sans force, sans énergie, comme sans courage.
Et se promenant furieusement dans sa chambre :
— Ah ! mais j'étouffe ici. Ce châteim m'écrase. La campagne, les champs, est-ce que cela convient à la lutte? Non, cette athmosphère est délétère. Je ne me sens plus moi-même : quelque chose me manque. 11 me faut la ville. La grande ville qui échauffe le sang, embrase le cerveau. Là, je trouverai des inspirations, des moyens. Qu'est-ce que je fais ici?
Et avec un rictus sombre :
— Là je trouverai un vengeur.
Elle venait de penser au peintre par qui elle avait projeté autrefois d'atteindre Raoul de Saint-Florent, cet amant de sa jeunesse qu'elle avait espéré conduire là où elle avait mené ce misérable de Favrol, — et qu'elle aurait rejeté ensuite comme un citron dont on a exprimé tout le jus.
Oui, cet artiste dont elle avait devant les yeux un portrait fait par lui, œuvre évidente de passion fougueuse, porterait sa riposte.
En attendant d'autres coups, se disait-elle.
Un projet monstrueux venait, en effet, de germer dans son cerveau, tendant ses traits dans un ricanement qui soulevait ses lèvres, montrait l'aiguisement de ses dents de louve.
Ce projet, le jour où elle le mettrait à exécution, ah! oui, il la vengerait bien, la vengerait de tout, — et pour la vie!
Et il était réalisable, il était facile : il lui semblait qu'elle n'avait, qu'elle n'aurait qu'à étendre la main.
— Malheureusement le fiuM n'est pas cncoio inùi, il l;iut attendre. Oh! alors !...
Mais elle voulait un acompte sanglant.
1564 MAKIAGE D'AMUUK
— Ail! monsieur le comlc de Sainl-Florent, vous vous dites qu'ayant marié votre fille adoplive, vous n'avez plus rien à craindre, que c'est bien (ini. Vous vous trompez, M. Raoul, De Versac vous a manqué, autrefois, puisqu'il ne vous a pas tué : eh bien ! nous allons recommencer. El nous verrons, cette fois...
Mais il lui fallait retourner à Londres d'abord, quitter l'Ecosse. Sa résolution prise, elle se rendit auprès de son mari. Elle trouva lady Sutton installée auprès de lord Warder.
— Toujours la nièce! — i^ronda-t-elle intérieurement. — Gueuse, va! Prenant alors une intonation mielleuse :
— Comment vous trouvez-vous, aujourd'hui, mon pauvre Richard?
— Ah ! — soupira l'Écossais, — je crois que ce n'est pas de si tôt que je pourrai remonter à cheval.
— Parbleu ! — répliqua Léona avec un haussement d'épaules, — le médecin qui vous soigne est un ignorant. 11 faut aller à Londres, là vous aurez les princes de la science.
— Mais ils sont déjà venus en consultation...
— En effet, mais voir un malade en passant n'est pas le soigner. Puis donnant à sa voix une gravité soudaine, l'habile comédienne
insista :
— Devenue votre femme, je dois à votre nom, je dois à votre race la transmission, la perpétuité de ce nom. Puisque les soins que vous recevez ici sont insuffisants, il faut rentrer à Londres.
Lord Warder ne répondit pas : il se sentait bien faible, bien accablé pour supporter ce pénible voyage... sans parler du reste! Sa nièce comprit ce qui se passait en lui.
— Voici venir la belle saison, ma tante. L'hiver est mauvais pour les plaies, ceci explique le lent rétablissement de mon oncle. Mais actuellement, épuisé comme il l'est, ne croyez-vous pas qu'il se rétablira plus promptement dans cet air pur?...
— Je suis lady Warder,... madame, — répartit Léona en se drapant dans une majestueuse dignité.
Et voyant la jeune fenmie et son mari confus, silencieux, elle pensa :
— Rien de tel que les grands mots, et les grands gestes, pour en imposer. Aussi les préparatifs du départ commencèrent-ils aussitôt.
Tandis que Léona s'éloignait j)our donner ses ordres, lord Warder appuya sa main enfiévrée sur celle de sa nièce.
— Vous ne me quitterez pas, Annie, n'est-ce pas? Et avec un regret :
— J'aurais tant aimé à mourir ici.
MENSONGE d'aMOUR
Avant la fin de la semaine, celle qui savait si bien prendre et si bien porter, en apparence tout au moins, — il faut lui rendre cette justice, — le titre de lady Warder était installée à Londres.
Elle sentit une bouffée d'orgueil lui monter au cerveau, en foulant les lapis de la splendide résidence du lord dont elle était devenue la compagne, grâce à son habileté ensorceleuse.
Là-bas, au château de Kingsworth elle était au milieu d'hobereaux, de nobles plus ou moins cainpagnards.
Son triomphe n'avait été que relatif.
Tandis qu'ici, à Londres, elle paiaissait, elle s'affirmait en pleine noblesse.
Elle allait traiter d'égale à égale avec les ladies les plus inaccessibles, les plus hautaines de cette aristocratie anglaise, plus orgueilleuse encore que la grandesse espagnole.
Armée de son titre, elle serait même reçue par la reine.
Elle! elle... l'ancienne Roussotte.
Mais pour jouir pleineuient de ces avantages, de ces satisfactions d'orgueil, il aurait fallu que son mari vécut encore un peu.
A cette heure elle trouvait que son existence avait du bon.
Aussi, dès le lendemain de son arrivée, une grande consultation des plus célèbres praticiens de Londres avait-elle lieu autour du lit de lord Richard Warder.
Le premier regard que les médecins s'adressèrent les uns aux autres exprimait la même appréciation.
On avait commis une imprudence bien grave en innigeaiit à un malade aussi appauvri un voyage aussi long et aussi fatigant.
Avec ménagement ils le déclarèrent à Léona.
Ses sourcils se durcirent alors.
Certes, elle venait de ressentir, comme elle ne l'avait jamais éprouvé, l'utililé que pouvait avoir pour elle, pour son orgueil, l'existence de son mari, et elle l'avait montre en invoquant elle-même tous ces médecins.
Mais enfin, vivant ou mort, elle resterait quand même lady Warder, tandis que la satisfaction de la haine victorieuse qu'elle poursuivait avant tout, elle ne pouvait se la procurer qu'en venant à Londres.
On lui annonçnil, en (|iielfnie sorLo, qu'elle risquait de la payer du décès de son mari.
Kh bien, avail-elle hésité il y avait quelque temps à essayer de le provoquer ce décès?...
— Les honneurs, ah! oui, certes, — murmura-t-elle tout bas, — mais ma revanche d'abord!...
Dans la journée, une carte de visite était déposée à l'atelier de l'artiste peintre auquel Léona songeait de plus en plus. Elle portait ces mots :