‹ [Mariage d'amourChapitre 81 sur 109 · A SHIRLEY · texte numérisé non relu

A SHIRLEY

a Demain » fut un enivrement sans pareil !

Léona avait accordé au peintre l'amoureuse entrevue qu'elle lui avait promise.

C'est avec une sorte d'âpre contentement qu'elle se retrempait elle-

ililO MAIUAGE D'AMOUR

même dnn:^ celle vie (i'inirigues dont elle avait été sevrée durant <on long séjour en Ecosse.

Kn sortant de chez l'artiste, c-lle était pins que jamais convaincue qu'elle pouvait tout nllendre de la passion qu'elle avait réussi à faire naître cIk-z Pierre Normand.

Mais, à ses yeux, l'heure n'était pas encore venue de le lancer conire le mari de Lucienne.

Le me lire en demeure de tenir le serment — irraisonné peut-êlpj — qu'il lui .ivait fait autrefois de frapper l'Iiomme qu'elle lui désinneiail, alors qu'elle renouait à peine avec lui risquait de le faire rélléchir, de lui dessiller les yeux sur ses amours.

Non, il fallait qu'elle l'amenât à un point où rien ne l'arrêtât plus... même un crime!,..

Puis, elle ne faisait qu'arriver à Londres.

Allait-elle se scvi'er aussitôt de ces intrigues qui faisaient l'agrément de son existence?

Tout se réunissait donc poiir différer le châtiment par lequel elle s'était promis de frapper — à la lête — la famille de Saint-Florent.

— Ce moment venu, je tressaillerai de véritable joie, — se disait-elle. — Et il arrivera fatalement.

Tandis qu'elle faisait ces réflexions, elle était seule, dans son luxueux boudoir que des lentures épaisses protégeaient contre les bruits du dehors.

— La mort de cet homme qui m'a autrefois outragée, dont la vie est un défi continuel, ce sera déjà une satisfaction.

Et, plus sombre, d'un accent guttural, elle jeta cette horreur :

— Mais ce n'est point assez. Un enlant va naître du mariage abhorré de leur liile et de leur neveu. Le leur enlever, ce sera là le plus terrible de mes coups, après lequel je pourrai me rejioser.

L'abominable Léona venait de livrer enlin le secret de sa suprême revanche...

Douce et tendre Mignonneite, toi qui penses avec des extases de tendresse au Iruit béni de ton amour, que déjà tu portes dans ton jeune sein, quelles atroces angoisses, si lu savais les projets inhumains ([ui sont tramés contre l'enfant frêle el déjà chéri dont lu espères la venue.

Mais pour accomplir se? desseins, après la réalisation desquels elle déclarait elle-même que, salisfaile, « elle pourrait ensuite se reposer », un auxiliaire sans scrupule lui était nécessaire.

Ce ne pourrait être le. peiutie : il avait du reste sa tâche réseivée.

Alors Léona se rapjiela l'ancien ci)ni[)agnun de bagne d'Alexandre, dont celui-ci lui avait parlé.

Cet individu prôtendîiit avoir été gracié à cause de son courage dans un incendie.

M;iis il avait élé convenu à drini-uiol, entre Alexandre cl lui, qu'ils pourr.iienl s'enlendre et « travailler » ensemble.

— Oui, cet homme pourrait me servir pour eela... en le pavant l)ieii. .Mais eomnient le voir? lui parler?

E'Ie clierch.iit.

Puis, allant à un admirable petit secrétaire de Boulle, elle en retira un eaiiiet minuscule, à couverture de nacre et d'or.

— J'ai le nom là.

Elle li'uilletait.

— Justement, voici... Samuel, avec une double croix devant. Cela sipnilie que le nom que je trouverai à une autre page avec une double croix sera le nom de famille de l'honorable gah'rien libéré.

(i. . . . Justement le voici à la lin : Leroux. Et cet autre renvoi m'indique qu'il demeure à Shirley... Ceci je m'en souvenais. J'ai mis du temps pour le trouver; mais on prend des précautions. »

Elle rénéchit.

— Lui écrire?... c'est cela qui serait une folie. Il faut donc que j'y aille.

Elle frappa joyeusement dans ses mains.

— Lady Sutton n'a-t-elle pas dit qu'elle avait envie de profiler de son séjour à Londres pour pousser jusqu'à Shouthamplon, voir son homme d'aflaires, s'entendre pour la vente définitive de sa villa, afin de retourner en Algérie dont le ciel bleu la fait rêver. Voilà un prétexte tout truuv(', je l'accompagnerai.

El sinistre :

— Nous lerons peut-être même d'une pierre deux coups. Comme celte lady Sullon tient décidément trop de place auprès de lord Warder, ce Saumel pourrait peut-être lui faiie l'aire un autre voy.ige, dans l'autre monde. C'est encore plus loin que l'Algérie... et l'on n'en revient pas.

El, heureuse de cette combinaison, mettant sui- son visage un masque' de fausse cordialité, elle se rendit auprès de son mari.

Elit! était sûre d y trouver sa n èee.

Avec adresse, elle amena la conveisation sur les affaires de la jeune veuve, sur son ancien séjour par delà la Médileirannée.

Une rêverie passa alors dans l'œil de lady Sullon.

— Je sais, eu lace de la mer, et jtarmi les palmieis et les oliviers plus sombres, une retraite où il ferait bon vivre... Mais non plus seule...

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Elle éclian.^ca un doux cl un peu mélancolique sourire avec lord W.'irder,

— Auraient-ils complolé un voyage là-bas? — pensa Léona. En tout cas, ce ne serait pas sans elle.

— Mais pour aller y liabiler, il faudrait d'abord vous di!'kiire de votre villa de Shouthampton, — insinua-t-elle.

— Justement, mon homme d'affaires m'a écrit qu'il a cette fois trouvé un acquéreur sérieux. Et je compte m'y rendre à la fin de la semaine.

Léona ne répondit rien.

Mais la veille du départ de lady Sulton, elle déclara :

— Lord Richard va mieux depuis quelques jours. Je ne connais pas Shouthampton; si vous voulez, je vous accompagnerai.

Elle soulii:na :

— A moins que vous n'ayez des raisons pour désirer être seule. La jeune femme rougit légèrement. '^

— Mais nullement, — répondit-elle avec embarras.

Léona avait attendu le dernier moment pour s'inviter, et cela afin que la nièce de son ujari ne pût éviter sa société.

Les préparatifs étaient déjà faits en secret.

Et le lendemain matin, les deux femmes quittaient Londres ensemble après que Léona eut bien recommandé le malade aux docteurs.

Du reste, ajoulait-elle, ce n'était qu'une absence d'un jour ou deux.

L'enjouement sous lequel Léona avait dissimulé ses ardentes préoccupations tomba lorsqu'elle fut en wagon et que le train s'ébranla.

Son regard aigu s'attachait par moments sur sa compagne de voyage.

— Toi, tu as pris réellement une trop grande importance dans ma maison : il n'est que temps que tu disparaisses... les hasards d'un voyage sont si nombreux!...

Et avec un ricanement :

— Le curieux serait que, au lieu d'hériter des gcnérosilés que mon mari paraît avoir, quoi qu'il dise, envie de lui iaire, ce soit lui qui hérite d'elle. C'est-à-dire moi en fin de compte.

Arrivée à une station, lady Sutton se mit à la portière.

Et Léona, qui feignait de somnoler, la vit échanger un salut... plus qu'amical, lui sembla-l-il, avec un gentleman debout sur le trottoir.^

Le train complètement arrêté, pour une minute ou i.]eu\, le gentleman s'approcha de la portière, tout ému et souriant.

Lady Suttou mit un doigt sur ses lèvres, et ils échangèrent rapidement quelques mots à voix basse. i

MARIAGE D'AMOUR lolG

— Tiens! — monologiiail Léona, — liens,... la jeune veuve!...

Le Irain reparlil hienlôt. La station qu'on quiltail était justement celle où In Terreur de Grenelle avait autrefois perdu la trace de lady Sutton. Bonne aubaine!

Lady Warder était maintenant tout égayée; voilà une petite découverte qui lui servirait.

Elle avait bien regardé le gentleman à ti avers ses longs cils abaissés et était certaine de le reconnaître.

— J'arriverai bien à débrouiller cette intrigue de mon .\nglaise, grâce à mes petits moyens. Et alors, à nous deux... Si d'ici là mister Samuel Leroux n'a pas été plus heureux que cet imbécile d'Alexandre.

Aussi, dès le lendemain de leur arrivée ;'i Soutliampton, tandis que lady Sutton se rendait chez son sollicilor, Léona montait-elle en voiture, sou? prétexte de visiter les environs.

— Conduisez-moi en promenade à Shirley, — ordonna-t-elle au cocher. Elle ne tardait pas à y arriver et demandait la maison de Samuel

Leroux.

— ^lilady désire voir la maison de l'Assassin? — lui répondit l'insulaire auquel elle venait de s'adresser. — Je vais conduire milady si elle le désire : il est déjà venu plus de quarante personnes de distinction pour visiter la maison,... et cela m'a rapporté quelques beaux shillings.

Lady Warder avait eu un haut-le-corps vite réprimé.

Le forçat libéré avait déjà lecommencé son ancien métier?

Et il s'était laissé pincer sans doute, à en juger par ce qu'elle entendait.

Elle arrivait donc trop tard. D'autant plus tard que le particulier était certainement resté dans les dispositions qu'elle désir;. it.

C'était réellement une fatalité s'interposant chaque fois entre la réalisation de ses projets et cette lady Sutton.

Car, malgré la devise des Warder: « Ferme comme roc y>, elle savait qu'un testament se modifie et se révoque même.

— Milady ne veut donc pas visiter la maison de Samuel Leroux, celle dans laquelle il a commis son assassinat sur l'honorable mistress S(juire/ — disait le coach-man.

— Oui, allons, — répondit lady Warder wWn de ne pas laisser deviner ses préoccuj)ations.

Us arrivèrent bientôt à Shirley, au lameux endroit...

— C'est dans celte pièce, milady, que Samuel a porté le premier coup de hache à mistress Squire qui avait le iiiallieur d'avoir sur elle, à ce moment, près de deux cent livres sterling.

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Et le cocher conliniia n;irianl les détails du crime.

Mais Léona ne récoulait plus.

Bandit libéré de Guyenne, l'ancien compagnon de ch.iîne d'Alexandre avait cédé à son instinct de bandil.

Et la fortune l'avait tralii.

Léona, en proie à de sombres réflexions, se demandait si elle n'avait pas ton. de tenter elle aussi plus longtemps le sort.

Le coach-man avait fini de nairer les « détails du crime ».

11 revint se placer devant l'étrangère et reprit :

— Samuel a été condamné à la potence, et il doit être exécuté ce matin même à Southampton. Milady ne pouvait pas mieux tomijer; j'ai .un parent gardien à la prison de la ville. Et moyennant une livie ou deux il laisserait certainement milady assister rfe ]wès à l'exécution. Ou assure (pie le conilamné doit prononcer un speech, et confesser son repentir. Ce sera très beau.

Et sur ce dernier mol, il attendait, espérant ajouter un autie petit profita celui qu'il venait de gagner consciencieusement.

Riais un manteau de plomb était tombé sur les épaules de Léona.

Elle n'avait pas besoin d'aller augmenter le noir de ses pensées par la vue de la pendaison du criminel dont le chàtiuient semblait être pour elle comme un sinistre avertissement.

Elle laissa tomber quelques pièces d'argent dans la main de son cicérone, et remontant en voilure se hâta de rentrer chez lady Sutton.

La nièce de son mari était revenue de chez son sollicitor.

Lady Warder la considéra avec une sorte d'anxiété, troublée malgré son scepticisme, par le jeu du destin qui brisait toutes ses combinaisons, chaque l'ois qu'elle avait essayé de porter la main sur cette femme.

Dans la journée, Léona a])prit que l'exécution de Sam, ainsi que l'on avait dit autrefois au bagne, avait eu lieu.

Et elle resta plus sombre, encore, comme repliée sur elle-même, en proie à une vague et insecuuable terreur, pressentant que, pour elle aussi, la lin prochaine approchait!

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