JEUNE VEUVE
Lady Siillon avait officipllemfnl charrié sa tante d'aviser lord Warder de la grave détermination à laquelle son intrusion l'avait fait se résoudre, détermination qui répondait aux désirs de son cœur, contre lesquels elle avait lutté jusqu'alors p;ir fidélité au souvenir du mort.
Le soir même, elle aussi, dans une lettre pleine d'expansion pour celui en qui elle voyait un second père, elle avait appris celte nouvelle au malade.
Piiis, brusquant la solution de ses affaires, elle était repartie pour Londres escortée de lady Warder et accompagnée ouvertement du colonel Harbury à qui lord Warder, qui le connaissait, fit un accueil cordial et ému.
— Ah ! colonel, — lui dit-il avec une expression indicible, — vous adoucissez mes derniers jours. Je soulTrais plus que je saurais l'exprimer de m'en aller en laissant ma chère Annie seule dans la vie, sans un parent. Vous êtes homme d'honneur, vous l'aimez. Kn vous épousant, elle aura une nouvelle famille... Je puis mourir.
L'officier, très impressionné, avait essayé de chasser ces funèbres pensées de l'esprit de lord Warder.
' Le malade s'efforça de sourire.
— Faisons comme si je vous croyais. Et pour vous croire, en n'y plus songeant, voyons, raconlez-nioi l'histoire de votre amour. Ah ! ah ! vous voici confus comme un cadet. Eh! voyez moi-même : on commet la douce folie à tout âge.
Et, à part lui :
— Ilélas! je n'en aurai pas joui longtemps.
Mais si lord Waider avait trouvé le colonel Harbury sobre de détails, embarrassé, et pour cause, sa nièce fut plus expaiisive.
« Si vous voulez rencontrer un Anglais, — a piétendu un humoriste, — n'allez pas à Londres; mais remlez-vous dans les pays de soleil. »
Et, effectivement, les bords de la Mé liii 1 1 ;inée, en France et en Ita-
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lie, l'Aliiérie, semblent être les lieux d'élection des insulaires de la Grande-Bretai^ne assez fortunés pour s'en procurer le séjour cnclianteur,
Lady Siilton, la nièce de lord Wardcr avait pieusement accompagné, dans notre colonie algérienne, son mari, atteint d'une maladie de poitrine, et à qui l'on espérait que la douceur du climat africain rendrait peut-être la santé.
Mais, quand le mal est trop profond, la plante succombe...
Et lady Sutlon était restée veuve, accu>ant le ciel imj)lacablement bleu d'avoir brisé sa vie en ravissant celle du compagnon avec lequel elle eût vécu heureuse et calme.
11 avait demandé à dormir son éternel sommeil sur cette chaude terre, dans le cimetière qu'il avait eu le désir maladif de visiter un jour, dans ce champ de repos, peut-être unique au monde, sur cet admirable coteau de Mustapha où les tombes, chaque jour visitées du soleil, regardent éternellement la mer qui pleure vers elles et sanglote, éternelle, elle aussi.
Son vœu avait été exaucé par sa veuve aux larmes douloureuses et vraies.
Elle lui avait choisi son dernier lit au souiuiet même de la colline, là où les brises parfumées du Sahel, mêlées aux senteurs qui montent de la mer, venaient promener, dans les sombres oliviers sauvages, leur plainte continuelle et douce.
Et, elle-même, elle avait continué à habiter ce pays, cause cependant de ses tristes pensées, ne se résolvant pas à y abandonner, tout seul, celui avec qui elle avait juré de vivre.
Autrefois, montés, lui sur son étalon, elle sur sa cavale barbe, ils parcouraient les crêtes pittoresques des collines formant la ceinture du golfe au fond duquel repose et dort Alger la blanche.
Seule, maintenant, elle promenait sa mélancolie, dans ces sentiers pierreux où se cramponnaient les sabots de leurs chevaux, — et d'où, parfois, elle découvrait la triste silhouette blanche de la colonne brisée surmontant le tombeau du disparu.
Sa main découragée abandonnait les guides sur le cou de sa cavale barbe, désoiientée elle-même de s'en aller sans son compagnon dans les montagnes pleines d'odeurs balsamiques et fortes.
Durant une de ses promenades solitaires, un kabyle déguenillé, avait surgi tout à coup de derrière une toulfe de lentisques.
Il était à deux ou trois pas à peine, armé d'une énorme matraque, drapé et comme caché dans les plis d'un burnous en haillons.
L'endroit était désert, abrupt : la jeune femme prit peur.
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Et, resserrant les rênes d'un mouvement instinctif, elle cravaeiia ?a monture qui, toute frémissante elle-même à l'aspect subit de cet indij^ène haillonneux et sinistre, lit un bond démesure et prit le ^alop, un t^alop aflblé.
LadySutton n'avait eu qu'une pensée, écliapper à cet homme en qui elle avait tout lieu de voir un de ces bandits inditiènes qui ne reculent [)as devant un assassinat, même pour une somme des plus minimes.
Grâce à l'allure rapide de la bête (ju'elle montait elle l'eût bientôt perdu de vue dans les détours sinueux du chemin cramponné aux tlancs de la colline.
L'amazone voulut alors ramener sa juiiienl.
Mais la bête affolée, sa tête ardente tendue en avant n'obéissait plus au mors.
La roule qu'elle suivait dans celte course t'rénétique aboutissait au sommet des montagnes rocheuses qui dominent Alger et sa baie.
Une lande aride et étroite, semée d'yeuses et de palmiers nains, succédait au chemin.
Et à cinquante mètres de là, c'était la découpure brusque du rocher, dégringolant dans la mer qui mugissait et déferlait au bas : un précipice, un saut effrayant de plusieurs centaines de pieds...
L'amazone vit le danger et un cri d'épouvante s'échappa de sa lèvre, en même temps que sus bras, sans force, cessaient une lutte inutile.
El elle ferma les yeux...
A ce cri, — le cri de l'être qui va mourir et que nu! autre cri ne peut iiuili.'r, une tête d'homme se monha brusquement, et le regard rapide de cet homme arraché par cette clameur à la contemplation de la mer inlinie chercha d'où pouvait provenir cet appel.
Les fers de la jument barbe,iusqu'alors galopant dans le sable et qui, maintenant faisaient voler les cailloux, l'eurent vile guidé.
il comprit.
En une seconde, il eut mesuré la distance qui sépuait la bêtealVolée de Tabiuie.
Essayer de l'arrêter, c'était courir un terrible danger.
.Mais voir périr cette malheureuse jeune femme, de celte moil atroce?...
Ce serait un speclable trop horrible.
Et, d'un élan presque irraisonné, l'inconnu se jeta au devant de la bète emporlée, les mains tendues pour saisir la bride.
11 y eut alors un moment de lutte palpitante.
La jument avait fléchi l'encolure sous l'élan brusque de l'homme.
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'M;iis la force d'impulsion qui la poussait inainlenant ('tail incsisiible; et elle emporta, traîna le sauve'eur comme un félu.
L'amazone qui, avait rouvert les yeux, put craindre un moment (|u'une autn; victime fût enlraînéc avec elle vers ce «•oulTre d'où l'on entendait monler la voix des flots, comme un hymne de mort.
Brusquement, il y eut utie secousse violente, un craquement; le sauveteur ne vit plus rien, lâcha prise et roula sur le rocher, inerte.
Sa force njusculaire n'avait pas été assez puissante pour sauver la jeune femme, arrêter la bête emportée...
Mais, obstacle, poids vivant, cramponné au mors, en désespéré, il avait sulfi à faire dévier l'animal de sa route.
Et avec la force aveu|;le d'un projectile allant toujours devant lui, le cheval avait rencontré un tronc de chêne, noueux et rabougri, et avait donné dessus avec sa puissance d'impulsion terrible.
L'arbre craqua.
Le cheval balotta une seconde, élan brisé, puis brusquement s'affala sur le rocher, avec son poids humain.
U y eut une minute mortelle.
Sous la violence du choc, le sauveteur avait lâché prise, et lancé en avant, élail venu rouler, inerte, élourdi, sur le rocher en pente abrupte à un mètre ou deux duquel se creusait le vide, vertigineux.
Un aloès aux feuilles d'un mètre de long, larges et grasses, chargées d'épines épaisses l'arrêta... pour un instant.
11 avait poussé là dans un creux de terre, incliné lui-même vers le gouffre, seul, sur la nudité du roc glissant.
Que l'homme, en revenant à lui, fit un mouvement, que le dard cramponné dans ses vêtements et sa chair s'infléchit !...
Et son corps, envoyé dans le vide, tourbillonnant un moment audessus du vol des oiseaux de mer effrayés, irait se fracasser sur les écueils parmi lesquels les vagues sans cesse déferlantes auraient bientôt lavé les traces de son san^.
Le soleil, au-dessus de toutes ces menaces, élincelait radieux.
Au pied du chêne, la jument barbe s'agitait, cherchant à reprendre pied, renâclant encore.
Au boid du précipice, contre l'aloès dont les racines sont peu profondément agriflëes dans le sol et qui déjà avait plié, l'homme s'agiia.
ii eut un mouvement vague de ses membres dans lesquels semblait revenir la vie, inconscient de l'obstacle interposé encore entre la mort et lui.
Puis sa tête se leva laiblcuiLMit.
MAUIAGE D'AMOUR lii83
Il regarda.
Au bas, riiymne loniiidable et sombre de la mer cliantant les naufrages, les noyades, son grand mystère inconnu s'élevant toujours.
Au-dessus le silence, absolu.
Celle qu'il avait essayé de ravir au destin qui la menaçait avait-elle échappé, ou son corps pantelant «le femme qu'il avait entrevue jeune et belle, empourprait-il la mousse écumeuse des vagues?
Et lui-iiiènie ?...
Une moiteur glacée monta à ses tempes.
Dans cet espace de temps rapide comme un éclair où il venait de repenser à tout, il s'était rendu compte de la misérable dislance le séparant du gouffre sur ce roclier glissant, et du frêle appui qui le retenait pour quelques instants encore...
Il sentit que l'aloès pliait visiblement.
Alors son œil chercha, anxieux, dilaté, autour de lui, une branche, une liane.
Seules quelques herbes chétives, brûlées par le soleil, montraient leurs liges maigres.
Il essaya de les saisir : elles cédèrent.
Alors, dans les cavités laissées dans le roc par leurs radicelles, il introduisit, il agriffa ses doigts, ses ongles.
Ainsi, il essaya de gravir, de diminuer au moins le poids de son corps qui pesait sur la plante à laquelle il devait son salut temporaire.
Et hii qui avait montré qu'il ignorait la peur, avait appelé à l'aide avec l'accent que l'épouvanlu met sur les lèvres humaines.
Kien ne lui répondit.
liien que le froissement des sabots du cheval abattu sur les pierres qu'il remuaient convulsivement.
L'inconnu compiit qu'il était réellement seul en face de sa destinée : au-dessus, le ciel bleu, semblait regarder et attendre impassible.
Ses doigts s'engourdissaient : il fallait s'arracher de là, dût-il précipiter .«=a fin, ou périr quand même quelques minutes plus tard.
Infléchissant son corps sur les repli:? du tc'rrain, cherchanl avec ses genoux, ses coudes, ses mains, les veines, les aspérités, les crevasses du roc, le cou tendu vers le haut, vers la libération, vers la vie, il essaya... il commença à remonter.
Chemin terrible, route d'angoisse, où uti gravier roulant sous lui, dix fois compromit tout ce qu'il avait tenté, réalisé dc-jà... le faisant rcglisser en arrière, sur cette pente effroyable.
Et pas une main pour se tendre vers lui.
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Un moineiU, il s'anèla, décidé à se laisser aller, à s'abandonner, à se laisser emporter vers ce gouffre, car il n'en pouvait plus. Mais l'instinct de la conservation revint. Et il lutla encore, sans espoir.
, Le soleil resplendissait plus magnifique dans son azur immaculé.
Sur le rocher, là où la végétation reprend, là où l'abîme est loin déjà, un homme était étendu, afïalé.
La sueur inondait ses membres et ses yeux enfiévrés, semblaient fouiller l'espace, la terre, l'infini, comme s'ils en reprenaient possession, dans la prostration de son corps accablé.
C'était l'homme qui venait de lutter contre l'effroyable mort des gouffres au-dessus desquels la créature balottéedans l'air se voit mourir vingt fois avant la seconde fatale.
Près de s'y abandonner, il était parvenu cependant enfin à s'y arracher.
Et il gisait là.
Enfin ses forces, ses pensées lui revinrent peu à peu.
Il se dressa.
Un bruit de fer frappant les pierres attira, guida son attention.
La cavale barbe venait de se remettre debout d'une secousse, et, de ses naseaux ensanglantés, elle flairait le sol, le corps encore secoué de frémissements.
L'homme l'aperçut, se dirigea péniblement de ce côté.
Alors il vit, gisant à terre, à quelques pas, le corps de l'amazone.
— Se serait-elle tuée dans sa chute? — se dit-il.
El s'agenouillant devant lady Sutton, il souleva délicatement, sa jolie tête pâle.
L'amazone n'avait aucune blessure apparente; les yeuses aux branches flexibles qui tapissaient le sol avait amorti sa chute.
La terreur qu'elle avait éprouvée, cette violente secousse lorsque sa monture s'était abattue avaient dû seules déterminer une syncope.
Celui qui avait détourné la mort de son chemin, tenant appuyée, sur son bras, cette tète inanimée qu'il pouvait admirer à loisir, se laissait malgré lui aller à la contemplation de son charme étrange dans cet inquiétant sommeil.
Et, rapproché d'elle, communiant (ians le fond de son âme par le même danger qu'ils venaient de courir ensemble, il éprouvait une douceur par laquelle il se laissait aller à prolonger celte contemplation...
- Je navals aucun remède,,, as mémo une goutte d'eau, et il fallait vous rappeler à la vie..
Il s'y arracha iiourtanl, et cherclia à rappeler la jeune femme à la vie.
Mais aucune goulle d'eau, à portée.
Prenant lady Sullon dans ses bras, il la déposa alors sous l'ombre du chêne auquel l'un et l'autre devaient de vivre en.ore.
Et peureusemcnl, avec une sorte de conlusion, il défit les crochets de son corsage rigide d'amazune, emprisonnant son tou, sa gorge... El son
sein, au halètement faible apparut.
iCJ9 IdAUlAGE UAilOUa.
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— Oui, elle est réellement d'une beauté délicale et prolunde, — murmura l'inconnu.
Et délouinant discrètement son regard, il rompit une branche d'arbre chargée de feuilles et se mit à éventer la jeune femme.
Sous cette fraîche caresse, le sein b.iltit plus fort, les lèvres s'agitèrent confusément comme pour chercher cet air viviliant... et les paupières se soulevèrent un peu.
Elle entrevit le ciel, le vert abri des feuilles, et, penché au-desssus d'elle, son sauveur.
Puis toul-à-coup elle ouvrit ses yeux tout grands et le regarda...
— Souffrez-vous beaucoup? — prononça alors la voix de celui-ci. La jeune veuve passa la main sur sou front.
— Peu. Oui, une douleur générale seulement.
Et donnant, à son regard, une expression de vive gratitude.
— Ah ! merci, monsieur... je vous doit tout. Elle voulut se redresser.
Mais, alors, elle aperçut le désordre de sa toilette. Et ses joues se couvrirent d'une vive rougeur.
— Je n'avais aucun remède, pas même une goulte d'eau, et il fallait vous rappeler à la vie, — iiiurniura comme excuse son sauveur.
Lady Sutlon s'était dressée par un violent clï'ort, et l'inconnu était resté, prosterné, agenouillé à demi devant elle.
L'amazone, encore endolorie, avait rétabli sa toilette, el elle se dirigea vers sa cavale barbe qui se laissa reprendre, toute fourbue.
Une vive émotion secouait Annie; les grandes secousses laissenltoujours des traces après elles. Et, dans l'endolorissement de son corps et de son esprit, elle ne pouvait s'empêcher d'êlie troublée par son rapprochement, l'isolement de cette heure avec cet inconnu qui lui avait sauvé la vie et qui, par la force des choses, avait surpris le mystère de sa beauté.
De plus, elle l'avait deviné à l'accent, cet homme était sans doute de son pays, quoiqu'ils se lu;?sent exprimés l'un el l'autre en français.
L'inconnu s'approcha, et regardant la jument barbe, dont le sang maculait à plusieurs endroits la robe lustrée, tachée aussi de sueur.
— Votre cheval est blessé, milady, — dit-il en anglais
— Yes, sir, — répondit l'amazone. — Oh ! la méchante petite bête, que je caressais bien pourtant, et qui a voulu me faire périr.
Et, tendant une main à son sauveur, dans un mouvement de gratitude iulinie.
— Sans vous, monsieur, sans vous ce serait lini. El vous avez manqué de payer votre courage de voire vie!...
— Oh ! madame ce n'esi rien pour moi. Je suis soldat.
El tirant un porte lenille, il y prit une carte et la lendit à la jeune femme. Celle-ci lut ces mots: « Colonel W. Ilarlmrv ».
Ainsi son sauveur était non-seulement un de ses compatriotes, mais aussi un homme de son monde... un homme jeune, courageux ainsi qu'il venait de le montrer.
Alors une conversation empreinte d'un cerlain ahandon s'enaanea entre lady Sutton et le colonel.
La jeune veuve était trop impressionnée par l'alTolemenl récent de la pauvre cavale arabe pour remonter en selle.
Puis, eut-elle passé par dessus cette appréhension, elle était encore trop meurtrie par sa chute, lorsque sa bète s'était ah.ittue, la projetant hors de la ,selle.
— Si vous m'en croyez, milady — proposa respectueusement le colonel, — je vais conduire votre cheval par la bride.
Et avec hési talon.
— Je voudrais vous demander ensuite l'autorisation de vous offrir le bras. Nous rejoindrons ainsi le village de la Bouzaréah; là vous trouverez sijremeiii une voiture.
Lady Sutton, contusionnée, encore très émue avait accepté.
Puis, sur le sommet de la Bouzaréah, d'où l'œil plonge sur l'immense plaine de la iMitidja, embrasse jusqu'aux contreforts des hautes montagnes de la Kabylie, ils s'étaient séparés.
Lady Sutton partie, le colonel Harbury avait promené son regard sur les magniiicences de la nature offertes à ses yeux, et son attention s'était lentement reportée vers la voiture qui emportait la jeune anglaise dans les sinuosités lanlôt ombreuses et tantôt dorées de soleil de la route agreste.
— J'ai vi>ité l'Inde, la moitié de l'Afrique, l'Océanie, — murmura, t-il, — et l'ignorais ce qu'était l'amour ... Aujourd'hui, est-ce que je commencerais a le connaître?
Le lendemain, quoique très souffrant lui-même, il alla prendre des nouvelles de lady Sutton.
11 avait été incaj.able d'altemlre davantage.
C'était aviver cet amour naissant dont il avait parlé...
Les jours s'écoulerertt.
Et cet amour devint si intense que, tombant un jourà genoux devant la jeune Jemme, sur les tapis de la cour mauresque de sa villa, au-dessus de laquelle il voyait dans le bleu du ciel voler les oiseaux a(.cou{tlés, il le lui confessa.
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Alors avec une grande douceur, une mélancolie profonde, lady Sutton prit le colonel par la main.
El le conduisant sous la vérandah blnn.lie comme l'aile d'une colombe, lui montra, sans un mol, la colonne brisée qui, dominant le cimetière de iMuslapha, se prolilail Irislemcnl sur l'azur du ciel. Le colonel Ilarbury comprit.
Mais il ne pouvait arracher de son cœur cette fleur de tendresse qu'il y avait laissé croître.
Il continua à venir voir lady Sutton de loin en loin, essayant de refouler ce que trahissaient ses yeux.
H vécut ainsi presque dans son ombre, jusqu'à ce que les intérêts de la jeune femme l'eurent rappelée en Europe.
Lorsqu'elle se fut embarquée, la terre d'Afrique lui parut inhabitable. Quarante-huit heures après elle, il était à Londres. Mais la demeure de la jeune veuve était à Southamoton : aller se fixer dans la même ville qu'elle l'eiit sans doute froissée, ou peinée tout au moins.
Incapable de s'en éloigner beaucoup, le colonel Harbury avait loué une maison isolée et mélancolique à quelque distance de cette ville, dans laquelle il pourrait ainsi se rendre facilement, voir parfois celle qu'il n'avait pu cesser d'aimer, sans qu'elle eût le droit de se plaindre. C'était à une des stations de la ligne de Southampton à Londres. ' — De grâce, — avait supplié le colomslen s'adressantun jour à la jeune femme, — arrêtez-vous à Whitehouse, en passant une fois. Je voudrais vous montrer un souvenir.
Longtemps, lady Sutton avait hésité : entin, en venant de Londres, le jour où Léona avait attaché Alexandre à ses trousses, elle était descendue du train, avail accordé cette faible satisfaction à l'homme à qui elle devait la vie.
Le colonel s'était respectueusement incliné devant elle. El sur son ordre, un valet avait amené une ravissante cavale barbe.
— Voici, milady, la jolie bête dont la terreur fut cause que je manquai vous perdre... en apprenant à vous connaître. Je l'ai fait acheter, et l'ai conduite ici en souvenir de vous. Veuillez me permettre de vous l'oflVir, quoique j'y tienne beaucoup.
Lady Sutton avait refusé, 1res émue i)ar la cuiisUmccde cul allachement si respectueux el si délicat.
Certes oui, elle élail inquessionnée. Mais le reslo de son exisleiice,
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elle croyait le devoir à celui dont elle jiorlait encore le nom et qui dormait là-bas, sur la terre lointaine.
Elle luttait parfois contre sa propre inclination, — elle avait lutté jusqu'au jour où l'intrusion jalouse de Léona lui avait l'ait prendre la /ésolulion devant laquelle elle reculait depuis si loni^leuips.
— Nous letourneions Kà-bas, dans l'Aliîérie dorée, — avait murmuré à ses oreilles le colonel liarbury, — nous irons ensemble prier devant la colonne brisée de Mustapha, et nous souvenir aussi sur le sommet de la Douzaréah où nous fûmes, l'un et l'autre, aussi près de la mort.
Et ce serait, en effet, ainsi qu'un matin où la mer serait belle et le ciel bleu plein de promesses, ils partiraient pour ce pays, où, dans le culte d'un souvenir pieux, les attendait le bonheur.