‹ [Mariage d'amourChapitre 86 sur 109 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

A peine ce voyage à Vichy fut-il résolu que Léona en hâta les préparatiis.

11 ne fallait pas laisser au médecin le temps de se reprendre, d'avoir des regrets.

Lord Warder dont elle voyait le déplaisir pouvait aussi s'y opposer, quoiqu'il y fut actuellement résigné.

Renoncer à ce voyage?... jamais Léona n'y aurait consentit, pas plus qu'elle ne voulait l'entreprendre seule, car, dans ce cas, il lui aurait fallu abréger son séjour, et elle avait des comptes trop terribles à régler pour les sacrifier dans un voyage précipité.

— 11 faut qu'il vienne et que mon œuvre s'accomplisse tout entière: j'ai trop de fiel amoncelé dans le cœur, — ruminail-elle. — Tant pis s'il en souffre, c'est sa faute à lui ausssi. N"a-t-il par pris plaisir à irriter ma colère, semblant me braver avec ses complaisances envers sa nièce ?...

11 me faut lord Warder à mes côtés pour que je sois réellement lady Warder; il le ftuit, devrai-je ne traîner après moi que son fantôme.

Et ses ordres avait été donnés immédiatement après la visite du médecin pour que tout fut prêt dans les trois jours.

En même temps, l'intendant de lord Warder avait reçu d'elle, l'ordre d'envoyer prendre les billets de chemin de fer et de passer lui-même au bureau des paquebots retenir des places spéciales.

L'intendant après avoir reçu ce commandement avait regardé son maître.

Mais le malheureux gentilhomme, usé par le mal, n'ayant plus auprès de lui, la jeune femme qu'il avait élevée et aux soins touchants de laquelle il s'était si facilement réhabitué, acceptait son destin.

Qu'on le conduisît donc où l'on voulait... pourvu qu'il retournât mourir dans cette Ecosse qu'il aimait.

Sous le prétexte d'une soirée de bienfaisance à laquelle elle ne pouvait se soustraire, lady Warder était allée passer de longues heures auprès du peintre.

Durant -cette entrevue, elle avait coulé de nouvelles laves dans les veines de Pierre Normand.

En sortant de chez lui, elle avait bien le droit de se dire sa maîtresse: il était devenu son esclave.

Elle le quittait à peine, et il brûlait déjà de recevoir d'elle le mot convenu au vu duquel il irait la rejoindre à Vichy, vivre de nouveau ces heures frénétiques qui l'embrasaient, — et mettre son bras à son service.

Car, il le savait, l'heure de frapper allait bientôt venir.

Le médecin voulut accompagner lady Warder à la gare, prétextant les soins à donner à son client jusqu'au dernier moment.

Léona avait pour lui, par moments, des souplesses félines. Le maliieureux, le coupable médecin se grisait d'elle aussi loniitemps qu'il le pouvait.

1! lit installer lui-même le malade sur le lit de sa voiture à couchettes luxueuses, voulant demeurer dans l'atmosphère de Léona jusqu'à la dernière minute,

Lorsque cette minule sonna; lorsque, malgré tout, il fut forcé de la quitter, il leva vers elle son regard entiévré, et d'une voix basse et ardente :

— Là-bas... n'est-ce pas? Là-bas?

Léona fixa sur lui son œil au sourire pervers, son œil qui remuait ceux qu'il dévisageait, empli actuellement de lueurs voluptueuses, — et ne répondit pas.

i;;OJ^ MAUIAGE D'AMOUU

Le Iniin s'cbianla ; seul son rciiard avait parlé ! Non ses lèvres.

A quoi lui l'iait utile maintenant ce médecin, presque un vieillard?

Et pourquoi embarrasserait-elle sa vie de lui dont elle n'aurait plus i)esoin de longtemps sans doute?...

On arriva à Douvres, on s'embarqua.

Lord Warder fatigué par le roulis du wagon était plus affaibli.

Mais il voulut demeurer sur le pont. Et longtemps il attacba son regard sur la rive qu'il quittait.

Lorsque la brume la déroba à sa vue, il ferma les yeux, et sa poitrine dont la plaie ne voulait pas se cicatriser se souleva lentement.

Léona ne voulut pas s'apercevoir de sa douleur : il eût fallu le consoler, et ce n'était pas des pensées sentimentales qui étaient en elle.

Elle se rendit à l'avant du navire, et là, fouettée du vent, immobile et rigide comme la statue de la fatalité, elle darda son regard aigu vers les côtes de France qui lui apparaissaient.

Revoir sa patrie?... Ali ! elle se souciait bien de cela !...

Elle n'y retournait que pour y apporter le mal.

Et son regard inexorable semblait chercher la place où eHe creuserait la tombe de ceux qu'elle avait condamnés, l'endroit où elle en verrait souffrir d'autres.

Elle foula enfin, mais avec quelle joie mauvaise, celte terre où elle avait vécu misérable et méprisée d'abord et où elle reparaissait riche, triomphante, anoblie.

Craignant quelque rencontre fâcheuse malgré tout, elle aurait voulu éviter Paris.

En effet, ne risquait-elle pas d'y être reconnue par quelqu'un qui avertirait son mari?

.Mais, ce danger, elle le courrait aussi à Vichy; elle le bravait partout.

Que lui importait, après tout?.;.

Elle possédait le litre de lady, et on ne lui arracherait pas facilement.

l'uis, il Ibllait bien qu'elle s'arrêtât à Paris afin de se renseigner sur les ennemis qu'elle y venait relancer.

Un reste, lord Warder, très éprouvé, avait un impérieux besoin de quel(|ues jours de halle : vouloir pousser plus loin n'eût été que charrier un cadavre après elle.

Elle savait qu'un hôtel doté d'un confortable exceptionnel avait été installé à portée du bois de Boulogne, dans l'ancien parc de Neuilly.

De vastes pelouses l'entouraient, protégées contre la curiosité des promeneurs par (.las fourrés d'arbres d'essences variées.

MARIAGK DAMOLR 1509

Là, elle serait presque au cœur de Paris et en nièiiie temps à l'aljri des gêneurs et des curieux.

Ce séjour délicieux aurait, en outre, l'avantage d'une maison de repos qu'elle se ferait gloire auprès de son mari de lui avoir cherchée. Elle se résolut donc de s'y rendre.

Elle télégraphia de Calais à sa fille, Berthe, d'y venir la voir.

Et, sur son télégramme, elle ajouta : « Pour loi seule ».

Berthe devait comprendre, et elle comprit en effet, en le lisant, que sa mère ne désirait pas que sa présence à Paris fut connue.

Et le train emporta lady Warder, son mari et les deux domestiques qui les accompagnaient vers celte ville, objet de la curiosité et du désir du monde civilisé.

Mais ils ne firent qu'en traverser en hâte les faubourgs, pour aller enfouir au « Britannic Ilolel » la souffrance du malheureux à qui sa fortune avait réservé, ainsi, pour ses derniers jours, les plus tristes tourments.

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