‹ [Mariage d'amourChapitre 87 sur 109 · SEPARATION · texte numérisé non relu

SEPARATION

Nous avons laissé Berthe Raymond à la villa de Saint-Germain quand Mignonneile avait eu l'affectueuse pensée de venir passer quelque temps auprès de sa mère d'adoption, comme pour s'abriter, jeune épousée, sous son égide protectrice.

Mademoiselle Raymond avait alors accepté l'invitation de Madame de Saint-Florent de demeurer quelque temps auprès d'eux.

C'était vivre ces quelques journées à côté de celui qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer ; et, après toutes les luttes soutenues contre ellemême, ç'allait être là une période de calme, de plénitude de bonheur ineffable.

Retrouvant chez la jeune fille l'amour qu'il avait cru disparu, Hector Brémonlier avait vu son rétablissement faire des progrès de plus en plus rapides.

— C'est au cœur surtout que j'étais blessé. — murmurait-il à Berthe aux heures si douces de leurs radieux abondon.-:.

Un moment, une ombre avait bien pesé sur ce tableau.

Berthe ne se pardonnant pas sa longue injustice, ne pardonnant pas

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à sa mère non plus les accusations auxquelles elle avait cru, évofiuant dans ses sonvonirs les hontes d'un passé qui n'était pas le sien, s'était dit que, réellement, elle n'était pas digne de l'homme d'honneur qu'elle avait si longtemps méconnu.

__ Non! — répétail-f'lle à l'officior de marine, — non, je n'ai pas le droit de lier ma vie à la vôtre: je suis une malheureuse! je suis une maudite !...

El des flots de larmes jaillissaient de ses yeux.

— Berthe!... Bertlicl... pourquoi ces paroles?

— Pourquoi?... Ah! vous êtes cruel, ami!...

— r^on, Berihe, vous n'êtes point ce que vous dites, vous n'êtes qu'une affligée (lui ne mérite que plus d'égards, plus d'amour, plus de constante adoration pour tout ce que vous soufTrez en silence, dans votre âme si délicate. Vous êtes une sainte!...

Et comme elle refusait ces consolations :

— Yous n'êtes pas le passé, vous êtes le présent; et ensemble nous deviendrons l'avenir. Ce passé qui vous obsède, ce n'est pas vous qui l'avez fail... ce n'est pas loi, ô ma Berthe... Une seule chose pourrait justifier vos scrupules!... ce serait celte fortune. Mais il est tant de déshérités sur la terre, c'est à eux qu'elle reviendra... Et, s'il est un Dieu, il bénira notre amour, notre union...

Berthe se taisait devant de telles paroles ; non consolée cependant, car cette flétrissure de celle dont elle avait reçu le jour, lui pesait constamment, mais plus résignée.

— Oui, — se répétait-elle, — je ferai tant de bonnes œuvres que le Ciel me pardonnera les lautes de celle dont je suis née... Oh! ma mère ! ma mère !...

El un soupir qui ressemblait à un sanglot, s'exhalait de sa gorge, car ce n'est pas facilement qu'on renonce à ce bien si précieux qu'est l'honneur de son nom, l'honneur de sa famille.

Mais elle ne parlait pas du jour de cette union qui, dans d'autres circonstances, eût été l'idéal de sa vie.

Malgré elle, ployée par cette honte dont elle ne pouvait secouer le fardeau, elle en reculait, en éloignait le terme...

La femme d'un officier de la marine française, elle, la fille de l'ancienne Léona d'Ercourt, cela lui apparaissait monstrueux, sacrilège.

El pourtant elle était pure et chaste; et pourtant elle aiuiaitl... se disait-elle en ses nuits d'insomnie.

Lorsque Hector Brémonticr évoquait le jour de cet hymen qu'il désirait si proche, elle répondait avec un sourire attristé:

Regardant alors le couteau de boucher, qu'il avait apporté autrefois pour Léona. (P, 1(508.)

UV. 201. — MICHEL MORPHY. — MARIAGÏ d'amODH. — J BOCFF BT C", ÉDIT.

uv. 201.

— Guérissez-vous d'abord, car, avant, il ne pourrait être de vrai contentement pour moi. Mais ne parlons pas trop de l'avenir; cela en entrave la réalisation.

Et ainsi partagée entre l'espérance et le découragement, elle avait passé auprès de lui, au milieu de la noble famille qui l'avait presque adoptée tout le temps que Mignonette était restée à Saint-Germain.

Puis un matin, après une promenade dans le parc au cours de laquelle la jeune femme de Maurice Donnai n'avait pu s'empêcber de se laisser aller à une rêverie silencieuse, celle-ci se pencha avec une confusion charmante vers la jeune fille.

El aussi troublée que pour une confession, elle murmura :

— Berlhe, vous êtes mon amie !... Je crois... que je vais bientôt être mère.

Madame de Saint-Florent avait déjà reçu ce louchant aveu.

Mais le cœur de la jeune femme avait besoin d'une confidente de son âge, afin d'épancher dans son âme la joie nouvelle et mystique qui l'emplissait.

Et Mignonette, le grand mot avoué, regardait, entre ses cils, son amie, un sourire naiss;int déjà au coin de sa lèvre, voyant, dans sa pensée, un enfant blanc et rose et mignon qui jouerait dans ses bras.

Elle était loin, bien loin de soupçonner les projets atroces de l'ennemie de leur famille, de cette Léona à la fille de quj elle confiait son bonheur...

En entendant la tremblante révélation de la jeune épouse, Derlhe Raymond avait senli un nuage passer sur ses yeux.

Son amie allait posséder toutes les joies de la famille : Hélas ! ellemême se reposerait-elle enfin un jour dans cette béatitude infinie qu'elle n'espérait pas?

A mesure que le temps marchait, il lui semblait au contraire que ce bonheur menaçait de s'éloigner d'elle.

Maintenant qu'Hector lîrémontier se portait mieux, les exigences du service militaire commençaient à se dresser devant lui, devant eux, menaçant de les séparer à nouveau.

Aux supplications du lieutenant de vaisseau, l'adjurant de ne plus s'opposer à ce qu'il pensAl an jour futur de leur mariage, elle n'avait pins répondu que par son silence, n'ayant pas la force de se défendre davantage, retenant avec peine ce cri de son être :

— Etre à toi, à toi pour la vie, pour toujours, n'est-ce pas tout mon rêve ! . . .

Alors, l'officier de marine avait prié de Versac de faire discrètement

les premières démarches au ministère auquel ils appartenaient l'un et l'autre.

Mais le colonel était revenu, tout bouleversé.

Et, ne sachant comment s'exprimer, il avait appris à son malheureux ami, toute l'étendue de l'infamie du lâche Favrol.

En effet, afin d'obtenir le rappel immédiat de l'officier de marine, le misérable n'avait-il pas annoncé au ministère l'intention de Brémontier d'épouser la fille d'ime courtisane?...

Il avait même donné des noms, aggravant les faits, dans le but d'arriver plus sûrement et plus vite à son but.

Aussi la réponse faite aux premiers mots prononcés par le colonel de Versac avait-elle été accablante.

Et l'ancien commandant de la colonne expéditionnaire de la Montagne-Noire, avait dû rapporter au convalescent la réponse formelle, brutale de l'amiral chef du personnel.

On ne pouvait permettre à un officier de la marine française, lui avait-on dit, d'épouser la fille d'une Léona d'Ercourt.

Malgré tous les ménagements employés par le colonel de Versac qui savait combien Berlhe était pure et digne de respect, malgré tous les soins qu'il avait pris pour annoncer, à son jeune ami, celte désastreuse nouvelle, elle avait fait à ce dernier l'effet d'un coup de massue.

Et il était resté un long moment silencieux, accablé, tandis que de Versac essayait de le réconforter, lui disant d'avoir du courage.

Ah! s'il avait eu de la fortune, avec quelle joie il aurait envoyé sa démission à ces hommes qui, ne tenant pas compte de son sang versé pour le pays, prétendaient disposer de son cœur.

Mais il était pauvre...

Les cinquante mille francs que M"" de Saint-Florent, sa généreuse protectrice, voulait lui remettre pour dot, ne pouvaient suffire pour assurer l'existence de sa femme et la sienne.

Et il avait trop d'honneur pour consentir à vivre de la fortune même personnelle de Berthc.

— Je traînerai donc mon boulet!... — avait-il sémi.

El maintenant, la mort dans l'àme, il se préparait à aller reprendre son service, quoique non rnliôrement rétabli.

Il ne parlait plus à Bei llie de l'époque de leur mariage, évitant à la jeune fille, la douloureuse injure qu'il voulait être seul à supporter du refus de l'aulorilé maritime.

Mais il avait deiniuidé, et grâce à l'intervention énergique du colonel de Versac, il avait obtenu d'être transféré de Toulon à Cherbourg.

— Là, je serai plus prés de Berthe, — s'étail-il dit.

De là, il viendrait plus souvent, et durant de courts intervalles remplir son regard et son âme de la vue de celle dont on le séparait tyranniquement.

De là il veillerait sur elle... à moins qu'on ne l'envoyât, vers de nouveaux périls, conquérir, par de nouveaux litres de gloire, enlever en quelque sorte de haute lutte, cette autorisation si durement refusée aujourd'hui.

L'annonce de cette séparation avait accablé la jeune fille ; et dans l'ignorance du refus éprouvé par Brémontier, elle s'accusait elle-même de l'avoir provoquée par ses hésitations dictées par un sentiment si noble, cependant.

Aussi la confidence de la jeune femme de Maurice n'était-elle qu'un tourment indirect pour son pauvre cœur si éprouvé.

— Vous êtes bien heureuse,... et je le suis avec vous, — répontlitelhe cependant, afin de ne pas ternir la joie de la jeune et souriante épouse.

— Vous l'aimerez bien, mon tout petit, n'est-ce pas, Berthe?

— Si je l'aimerai !...

Mignonnette ne lui proposa pas d'être sa marraine.

Dans sa pensée, et sans qu'elle s'expliquât pour quel motif, son choix était déjà fait.

Ce serait Jacqueline Delbeau.

Doux instinct de la voix du sang, la fille songeait à la mère inconnue pour être la marraine, la seconde mère de l'ange attendu.

Quelques jours après, Mignonnette réintégrait son joli ermitage aux environs de Saint-Cyr, où, il faut bien l'avouer, elle élail heureuse, de se trouver tout près de son Maurice tant aimé, et tous seuls, à eux deux...

Il avait été convenu, avec Lucienne, avant son départ, que les chaleurs arrivées, on repartirait tous ensemble pour Mirecourt, où Jacqueline Delbeau aurait tant de joie de revoir son enfant...

On passerait ensuite les vacances de Maurice dans une petite ville d'eaux du voisinage, tranquille et calme, goiîtant la vraie félicité, loin de toutes les agitations de la vie.

Mais d'autres désertions menaçaient de laisser la villa de Saint-Germain bien esseulée.

Malice préparait depuis plusieurs jours les valises de son capitaine.

A la vérité ce n'était pas sans un certain regret.

Son officier et lui-même, simple moussaillon, avaient rencontré tant de véritable amitié de la part des maîtres du lo;^is!

Il déplorait aussi de n'.ivoir pu remettre le grappin sur son adversaire de certaine nuit...

Ce serait pour plus lard peut-être, si Malice revenait à Saint-Germain.

Le lendemain du départ de Maurice et de sa femme, Hector Brémontier, qui pouvait maintenant revêtir son uniforme, monta à son tour en chemin de fer.

Ses adieux à Berthe furent déciiirants.

Il lui fallut toute sa force d'âme pourne pas laisser son visage encore très pâle déceler troj^ violemment la douleur qui l'accablait.

Avec un stoïcisme et une tendresse infinis, il essuya les larmes qui, à ce suprême moment, inondaient les beaux yeux de sa toute aimée.

— Courage, — dil-il, — ô ma Berthe, ô ma fiancée. Courage et confiance. Le ciel à la fin se lassera de frapper.

Le train allait partir.

Il la serra sur son cœur dans un mouvement irraisonné, un élan fou comme s'il avait voulu la retenir près de lui, la garder.

Et posant ses lèvres sur son front dans un baiser où passait sou amour.

— A bientôt, — lui cria-t-il. — A bientôt, mon adorée. Et le train s'éhranla.

M"" de Saint-Florent, apitoyée par la profonde détresse morale de la jeune fille, voulut la conserver quelques jours encore à Saint-Germain, pour la réconforter, la consoler.

Elle essayait de calmer son chagrin en lui parlant de l'absent.

Puis à son tour, Berthe dont le regard avait acquis une fixité douloureuse, indice de la pensée constante de son esprit, Berthe s'en alla.

Et Lucienne, resta seule... seule avec M. de Saint-Florent, si digne dosa haute affection... seule avec les nombreuses affligées de VŒiivre de la Mère et de l'Enfant, dont elle était la vivante providence.

Alors dans l'isolement peu à peu redescendu dans la villa, on commença à confectionner, avec une tendresse inelfable et quasi religieuse, le tr-jusseau du iiuuveau-né altciulu, espéré, et déjà adoré.

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