MÈRE ET FILLE
M"^ Raymond était revenu habiter depuis cinq ou six jours le boulevard Hausshiann, lorsque lui arriva la dépêche de lady Warder dont nous avons parlé.
Elle se disait que la venue de sa mère qu'elle n'avait pas revue depuis si longtemps aurait dû lui occasionner une grande joie.
Elle avait tant besoin d'affection, surtout à un pareil moment!
Mais elle fut aussi déçue qu'attristée de constater le peu d'émotion que lui causait l'arrivée de celle de qui elle avait reçu le jour.
— Hélas ! — murmura-t-elle, — mon cœur se serait-il atrophié à force de souffrir?...
C'est que, effectivement, depuis son retour de Saint-Germain, il lui semblait qu'elle avait cessé de vivre.
Elle revoyait toujours ses chers adieux à Hector Brémontier.. le départ du train.
El elle avait l'impression d'un vide immense, insondable.
François, le malheureux intendant qui s'était pris pour elle d'un amour aussi eni^aciné qu'irréalisable, après le premier moment de muette ivresse causée par sa rentrée s'était rendu compte du deuil qui était en elle.
11 n'avait pas tardé à apprendre le départ de l'otticier de marine. . — Misérable lâche que je suis, — se dit-il alors en heurtant sa poitrine de ses poings fermés, — elle pleure à cause d'un autre, et je reste là. Je n'ai donc plus rien dans les veines !...
Oui, il s'en rendait compte, pour sa tranquillité, pour tenter de guérir sa passion aussi insensée que tenace, il aurait mieux valu s'éloigner, quitter celte maison où d'incessants rapports avec M"« Raymond entretenaient, surexcitaient son fatal amour.
11 aurait été préférable [lour lui de quitter même Paris.
La police l'avait oublié, il s'était reconstitué une nouvelle personnalité.
Et, avec le certificat absolument exceptionnel que sa jeune maîtresse lui aurait certainement délivré, il n'aurait pas tardé à se placer convenableiuent soit en piovince, soit à l'étriiiigcr.
1608 MARIAGE U'AMOLR
Il avait en outre n'alisé assez d'économies, loyalement acquises, pour ne pas être trop inquiet du lendemain.
— Mais la quitter?... — rugissait-il. — La quitter! mais, misér.ible que tu es, tu te laisserais plutôt piétiner par elle et par cet officier qui te l'as volée, que de t'éloigner d'elle d'un seul pas!...
Et remonté dans sa chambre, il avaii, dans le silence des portes closes, des crises terribles, regardant alors le couteau de boucher qu'il avait apporté autrefois pour Léona.
Il se demandait pour qui ce serait maintenant. Aussi quelque chose de morne et de lourd se dégageait-il de cette atmosphère de tristesse enveloppant la luxueuse demeure.
Pourtant au reçu du télégramme, envoyé de Calais, Berlhe n'hésita point.
Malgré le nom nouveau qu'elle portait, lady Warder était sa mère.
Elle se prépara donc à aller la trouver au Britannic Hôtel.
Après avoir revêtu un costume de teinte sombre, elle resta un moment debout, à méditer.
Elle demeurait immobile, devant le secrétaire dans un tiroir duquel était enfermé le flacon qui avait contenu le poison dont elle avait manqué mourir...
Le flacon enveloppé dans une enveloppe à l'adresse de sa mère.
El lentement, comme poussée par une force irrésistible, elle ouvrit le secrétaire.
Elle en sortit la petite bouteille, regarda le papier.
Oui, c'était bien une enveloppe à l'adresse de « Madame Veuve Raymond ». Kue et numéro, rien n'y manquait.
Lentement elle retournait le papier entre les doigts, lorsqu'elle aperçut au dos de l'enveloppe quelques mots tracés autrefois au ciayon, à demi-effacés depuis et que, à cause de cela, elle n'avait pas remarqué jusqu'alors.
Berlhe s'approcha de la fenêtre.
El elle déchiffra ou plutôt elle devina deux choses.
D'abord l'adresse du couile de Saint-Florent à l'avenue du Bois-de- Boulogne, puis celte adresse encore à Saint-Germain.
Et cela à certaines lettres subsistant encore, elle n'en pouvait douter, cela était écrit de la main de sa mère.
Impossible de le nier.
Berlhe pressa alors son front entre ses mains secouées d'un tremblement nerveux.
, . Un homme lamentablement dépenaillé parut. (P. 1616 )
Sa mère ayant Irempé dans cet altenlal?... Lady Warder, empoisonneuse de sa lille!...
— Oh! serait-ce possible?;., — rûla la jeune lillo. — Tout le prouve ! Elle resta un moment véritablement accabltie.
L énergie de sa nature reprenant enfin le dessus :
— Je saurai la vérité, — dil-»^lle d'un luii d'implacable résolution. 202. — MARIAGE d'amolb. 202.
Le sourcil contracté, elle glissa hi Oacon el l'enveloppe accusatrice dans sa poche el sortit.
Comme sa voiture arrivait près de la Porte-Maillot, elle ne remarqua p;i? un homme qui déhouchait du chemin de ronde, contre les forlifi- <'n lions.
A sa vue, cet individu s'était brusquement rejeté en arrière.
— La fille de Léona!... — murmura-t il. — Où va-t-elle ainsi? Je ne lui connaissais aucune relation dans ce quartier.
Ce personnaiic n'était autre que de Favrol.
Ilaillonneux, sordide, la moitié du visage caché sous un bandeau rendu nécessaire par l'afîreuse blessure dont l'avait marqué l'ordonnance d'Hector Brémontier, il venait errer ainsi, honteusement, aux environs de ce Bois de Boulogne où il avait traîné autrefois son luxe déshonoré.
Voici que le hasard venait de le remettre brusquement lace à face avec celle dont il avait cru un moment lenir la destinée.
— Oh! il faut que je voie où elle va, — gronda-t-il. — Qui •^ait s'il n'y a pas là un mystère qui pourra me servir.
Un tramway à vapeur descendait rapidement l'avenue.
Favrol courut à la station, grimpa sur la plateforme, et de loin, suivit d'un regard ardent la voiture de Berlhe.
Il la vit quitter l'avenue et s'arrêter non loin de \k.
Le bandit du grand monde sauta à terre, au risque de se briser les os, et s'approcha sournoisement de la voilure de Berthe.
— Brilannic-Hotel. — lut-il. — J'ai peut-être été bien inspiré. A ce moment Berlhe arrivait dans le salon de sa mère.
Léona lui ouvrit ses bras chargés de bracelets et ennuagés de dentelles de très grands prix.
Mais, aussitôt :
— Gomme le voilà fagotée, ma pauvre petite! Est-ce que tu es en deuil? Vraiment on esl mieux que ça en Angleterre.
Berthe ne répondit pas d'abord.
Puis, après une minute de méditation, d'observation mutuelle.
— Vous m'avez prévenue de votre arrivée, vous le voyez, je suis venue.
Mais en même temps, elle se reculait vers le fond du salon par un mouvement instinctif.
— Est-ce que je te fais peur? — demanda Léona. Sa fille tressaillit involontaireiiienl.
— C'est ce feu, — dit-elle.
— On l'a allumé pour lord Wardcr; alTaildi con.me il l'est, il a tou-
jours Iroid, même par les plus beaux temps. Veux-tu venir lui dire bonjour?
La jeune fille n'avait aucune raison pour refuser.
Elle suivit donc sa mère.
Le malade la reçut avec une afïabilîlé allristôc : sa vue lui rappelait son fils, la ruine de sa race.
Tandis que la jeune fille causait doucement avec lui, Léona pour qui le sentiment manquait d'allrait s'approcha d'une fenêtre, et soulevant le rideau regarda un long moment dans le jardin.
De Favrol aux aguets eut une exclamation étouffée.
— Léona!...
Et se frottant les mains :
— Voilà donc pourquoi on se rend à Neuilly. On veut voir maman. Mais pour quel motif M""^ veuve Raymond se cache-t-elle ainsi?
11 ignorait le mariage de l'ancienne courtisane qu'il avait lui-même songé un moment à épouser.
IJerthe et sa mère révinrent dans le premier salon : la jeune fille allait se retirer.
Tout à coup, cessant de résister plus longtemps à la contrainte qui pesait sur elle, !a jeune fille sortit de sa poche le flacon oublié par Alexandre dans le parc de Saint-Germain.
— Connaissez-vous cela, ma mère? — demanda-t-elle froidement, tandis que son regard ne quittait pas le visage de Léona.
Celle-ci avait tressailli.
Elle ne savait ce que sa fille voulait dire; mais il y avait tant de drames dans son passé qu'elle se tenait toujours sur le qui-vive. Reprenant son impassibilité :
— Je ne sais ce que lu veux dire.
La jeune fille appuya la main sur son cœur : ce qu'elle avait à ajouter, maintenant qu'elle avait coiiiMniicé en précipitait les battements.
— Vous ne reconnaissez pas ce flacon? — dil-ello. — Eh! bien, reconnaissez-vous ce papier?
Léona y lut son noui, mais sa fille Pécarla avant (|u'eile cùl p;i son saisir.
— C'est une charade, — ricana lady Wardur d'une voix ént-rvée.
— Non, ma iiière, — rt'[iondit la jeune fille avec la dureté fruide du couperet. — C'est un empoisonnement.
Le visage de Léona devint d'une pâleur terreuse au milieu dcla(|uelle les deux yeux, seuls, restèrent vivants, emplis d'une flamme ellrayante.
Cerlhe attendit, un mot ; mais, comme il ne venait pas, elle continua :
— Oui un empoisonnement. Ce flacon a été trouvé dans le parc (le la villa habitée à Saint-Germain par M. et M"' de Saint- Florent.
— Encore eux ! — t;i inça la criminelle créature. — Viendrais-tu en leur nom, par hasard ? Oh ! alors, prends garde.
Berthc, à celte menace échappée à la colère de Léona, la regarda en face.
— Ma mère je ne vous accuse pas... et je ne tremble pas.
— Mais ne vois-tu pas que lu m'afToles avec tes paroles énigmaliques, avec le nom de ces Sfiinl-Florent dont j'ai tant eu à me plaindre, — rétorqua l'ancienne courtisane comprenanf l'imprudence qu'elle venait de commettre.
Et avec une fausse émotion:
— Et c'est toute la joie que tu me causes le jour où je me fais une fête de te revoir.
Sa fille la considéra un instant. Sa mère la trompait-elle? Était-ce de la peur, était-ce émotion, étail-ce comédie ou innocence surprise, que ces phrases se succédant, contradictoires, finissant en reproches ?
La jeune fille était incerlainc, perdue : elle chassa, d'un geste de sa main, les nuages de son esprit.
— Dieu m'est témoin, mère, que j'aurais voulu pouvoir me livrer sans contrainte à un plaisir que je ne puis goûter.
El après une pause employée à reprendre des forces pour ce qu'il lui restait à dire :
— Ecoutez...
Mais non, c'était trop lourd à manier, cela. Pourtant, puisqu'elle avait commencé...
D'un ton, très bas, et peu à peu s'amplifiant à mesure que du feu montait à ses joues, elle reprit :
— 11 y a quelque temps, peu après votre départ pour Londres, une jeune fille, isolée, triste, presque abandonnée sur la terre, se trouvait à la villa de M°" de Saint-Florent avec la fille de cette dame. Quelques heures après, elles éprouvaient toutes deux les symptômes d'un grave empoisonnement. Pendant longtemps on a désespéré de les sauver, et elles sont restées là, dans cette villa, de longs jours entre la vie et la mort. Lorsqu'elles, furent enfin hors de danger, l'une de ces jeunes filles, errant dans le parc, convalescente, a découvert ce flacon à un endroit où le mur portait des traces d'escalade. Elle a retiré le bouchon et a retrouvé l'odeur
du poison qui lui avait élé destiné ainsi qu'à sa compagne. Ce papier l'enveloppait. Et cette jeune fille, ma mère, c'était moi.
Durant cette courte narration les traits de l'ancienne courtisane, de la mère criminelle, avaient passé par toutes les expressions du saisissement, de la terreur, de l'épouvante.
— Toi ! — baU)ulia-t-elle, enfin.— Toi !...
Elle s'arrêta, elle se tut, s'apercevant que dans le désarroi de son esprit, elle allait se trahir, se perdre.
Mère de hasard, elle n'avait certes que trop montré son insensibilité de cœur.
Mais, devant celle révélation, le peu qui existait en elle de maternel avait frémi d'effarement, d'une angoisse soudaine.
Sa fille avait manqué mourir et c'est elle qui lui avait fait verser le poison !
Car elle reconnaissait là l'œuvre d'Alexandre, le bandit soudoyé par elle.
Comme pour lui enlever toute incerlilude à ce sujet, Berthe, relevan! sa tête alourdie par ces souvenirs, reprit.
— Mais je vous l'ai dit, ce n'est pas tout. Un papier enveloppait ce flacon. C'est une enveloppe à votre adresse.
— Quelque misérable qui me l'aura volée intentionnellement sans doute, — siffla Léona dont les tempes se mouillaient de sueur,
— Peut-être. Mais ceci ma mère, ceci que je vous supplie, (jue je vous demande, que je vous adjure de m'expliquer... ces notes au crayon, de votre écriture, enlendez-vous, ma mère : l'adresse à Paris du comte et delà comtesse de Saint-Florent, et à Saint-Germain... Saint-Germain, ma mère, où s'est commis l'cmpoisonnemenf.
Léona était devenue blême comme un cadavre.
Sa bouche s'était ouverte sans qu'il en sortît aucun son.
Enfin, par un violent effort de volonté, elle retrouva l'usage de ses facultés, discernant le péril dans lequel elle sombrait.
— Ah ! le lâche! le lâche !... — fit-elle d'un accent rauque, déchiré.
— Le lâche, qui donc ?
La misérable femme eut un mouvement de bête acculée, et voyant l'œil fixe, l'œil de sa fille effroyablement rivé sur elle, elle jeta comme un cri d'affolement le premier nom qui lui vint à l'esprit.
— Favrol !
L'œil de la jeune fille se distendit.
Favrol! Cet cire ignoble... C'était ce Favrol. El no.i pas sa mère! sa mère (ju'elie avait tremblé de trouver criminelle.
El sur II' point de s'agenouiller, dans son extase, dans le soulagement infini de son cire.
— Ah! merci, mère, merci! Tu me rouvres la vie. Ah! ce Favrol, oui, il est réellement capable de toutes les infamies.
— Mais ce papier?... — souffla Léona.
Et avançant sa main qui tremblait de crainte de ne pas ressaisir cette preuve.
— Ce papier que le misérable m'a extorqué je ne sais comment, après m'avoir demandé ces adresses. Monlre-Ie que je le voie, enlin.
lïcrlhc la laissa s'en emparer.
Léona feignit de le regarder au jour.
— S'il est possible ! — lança-t-elle, comme avec une indignation profonde.
El brusquement elle le jeta avec le flacon dans le feu.
Le papier s'enflamma aussitôt. Le flacon lui, pétilla légèrement, puis se fendit, éclata.
Et des morceaux vinrent tomber sur le tapis du salon.
L'esprit de Léona se détendit alors violemment, et elle respira avec force.
Les preuves du crime étaient anéanties.
Ce dénouement, après les phases d'épouvante par lesquelles elle venait de passer, rendit alors, avec une élasticité nouvelle, toute son infernale puissance d'esprit à Léona.
Elle se pencha vers sa fille; et, dans un élan où il y avait peut-être un peu de vérité, dans un élan qui devait emporter les derniers soupçons de sa fille, s'ils subsistaient encore :
— Ainsi, ma pauvre Berlhe, tu as failli périr. Et je n'en ai rien su ! Tu ne m'en as rien dit !...
La jeune fille n'osa pas avouer tout ce qui jusqu'alors avait pesé si lourdement sur elle dans ce terrible secret; elle en accusa l'éloignement, balbutiante, prostrée par le remords.
N'avait-elle pas en eflet été près d'incriminer sa mère.
Elle en sentait en elle le reproche pesant.
— Mais, — repartit Léona, reprenant ses avantages, — tu t'es laissée envelopper par le charme trompeur des Saint-Florent. Et tu vois...
Et à part, elle ajouta :
— Ah ! ils me paieront cher la frayeur qu'ils m'ont fait avoir. Puis elle dit encore, avec sa profonde hypocrisie :
— Je ne veux pas le dicter la conduite, puisque, hélas! tu tiens aussi
peu compte de mes avis. Mais les secrets d'une mère doivent être sacrés pour ses enlanls. Pour des raisons qu'il vaut mieux que je garde pour moi, je désire que tu ne parles pas à tes amis, les Saint-Florent, de ma présence en France, ni à personne d'ailleurs. Lord Warder est malade et je désire me vouer tout entière à lui.
Berlhe, réconfortée par l'explication qui venait d'avoir lieu, n'ayant aucune raison pour ne pas laisser retomber la responsabilité du crime dont elle venait de parler, sur ce Favrol dont elle connaissait l'immonde indignité, donna à sa coupable mère la promesse qu'elle lui demandait, sans se douter de ce qui devait avoir lieu.
Elle lui tendit sa joue, sur laquelle Léona posa ses lèvres encore tVémissantes de l'angoisse qu'elle venait de traverser.
Celle qui était maintenant lady Warder la regarda s'éloigner.
Et alors elle chancela, elle faiblit, et elle resta un instant à reprendra ses forces qui, la lutte finie, l'abandonnaient.
Un souffle souleva enfin sa poitrine, elle regarda le Icu, et murmura :
— Heureusement que la flamme a tout consumé !