LA VILLA DE MIGNONNETTE
Léona ne s'était cependant pas contentée des renseignements donnés par de Fav roi.
Elle avait voulu les contrôler elle-même.
Et montée dans un landau fermé, elle s'était fait conduire auprès de la charmante villa liabilée par Maurice et Mignonnetle.
Il aperçut Léona, et se découvrant avec les marques du plus profond respect, lui qui,
pourtant, coanaissait d'assez loin cette femme... ^P. 1(530.)
Sur son ordre, le cocher avait mis les chevaux au pas : l.< mriv de Bcrllie avait levé les glaces, afin de n'être pas reconnue. Elle put ainsi étudier les alentours.
La villa était adossée à un bois auquel succédaient des terres
labourées.
En approchant davantage, clic aperçut un petit parc derrière la
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maison, séparé du bois par un mur assez bas et percé d'une porte permellant d'aller de l'un dans l'anire.
— Un véritable nid d'amoureux, — remarqua l'ancienne courtisane avec ra,[;e.
Elle n'avait pas oublié ses avances vis-à-vis du jeune olficier, avances si cruellement repoussées.
Mais les observations qu'elle faisait mirent du baume sur son ressentiment.
En clTct, tout ce qu'elle voyait devait faciliter sa vengeance.
— Oui, — se dil-elle, — arriv-er par ce bois, ouvrir celle porte avec une fausse clé ou la forcer, enlever l'enfant et fuir par le nièinc chemin. Vieux jeu et facile! Impossible avec de l'audace, de la décision de ne pas réussir. Ah! capitaine Maurice Donnel vous croyez que j'oublie, moi!...
Au bruit des roues de la voiture, une tête jeune et souriante se montra derrière un berceau de cbèvre-feuilles.
C'était Mignonnelle se demandant si celle voilure ne ramonait pas son mari adoré, resté son petit amoureux.
Car leur tendresse était toujours aussi jeune et aussi vive à l'un et à l'auire.
Et cependant elle se préparait déjà à être mère.
Léona s'en aperçut quand la jeune femme se montra en plein, afin de voir sur le chemin.
.Mignonnetle, voyant sa méprise, s'était déjà détournée.
Mais la mère de Berlhe l'avait reconnue.
— Favrol ne m'a pas trompée, — pensa-t-elle, — tout va bien.
Et elle accompagna de la flamme sinislre de son regard, la rentrée de la jeune femme dans le berceau de verdure où elle allait de nouveau rêvera l'aimé... et peul-êlre même aussi au vivant gage d'amour qu'elle allait bientôt lui donner.
A peine Léona eut-elle dépassé la villa qu'elle donna l'ordre à son cocher de la ramener au grand trot à l'hôtel.
Rien ne la retenait plus à Paris et elle languissait de se trouver à Vichy d'où devaient partir les premiers coups de sa vengeance finale.
Elle trouva en conséquence que le repos qu'avait pris lord AVardcr était suflisanl pour permettre son transport à Vichy.
— Votre cure terminée et votre santé rétablie, — lui dit-elle, — ' nous ferons un plus long et véritable séjour à Paris. Mais actuellement votre guérison avant tout.
Le miilade secoua la tète : il n'avait aucune contiance dans les suites de ce voyage, n'y voyant qu'un sunroil de soulTrances.
MARIAGE D AMOLR 1G27
Il se rôsi|inait, gràoe à cette pensée :
— Je reviendrai mourir là où sont morts les miens.
Léona avait alors tout fait préparer pour la dernière étape de leur voyage.
Les deux laquais de lord Warder le transportèrent à bras dans la voiture qui devait le mener à la gare.
Et, dès le lendemain, Léona trônait à Vichy, au Grand Hôtel du Parc, accueillie avec la plus grande dél'érence grâce aux noms retentissants de lord et de ladv Warder... la fleur du Gotha!
A VICIIY
Un télégramme ayant avisé le directeur de l'hôtel de réserver un appartement complet à lord et à lady Warder, leurs noms avaient donc été portés sur la liste des étrangers de distinction avant même qu'ils fussent
arrivés.
Le.- riches viveurs qui forment la majeure partie de la clientèle de Vichy s'attendaient à apercevoir quelque vieille anglaise sèche et parcheminée.
Ils furent agréablement surpris de se trouver un matin en présence d'une femme encore jeune et remplie d'un charme exquis et pénétrant.
El déjà les dilettanti d'amour qui foisonnent dans ces villes de plaisir se préparaient à mettre en œuvre l'arsenal de leurs moyens amoureux, lorsqu'ils furent tout décontenancés par un spectacle ftiit pour attendrir les plus endurcis.
Un homme accablé par le mal venait de s'engager dans une des allées du parc.
Et ce valétudinaire marchait, ou plutôt se traînait appuyé sur le bras de la superbe créature qu'on avait eu à peine le temps d'entrevoir.
— Une lady anglaise, — fit observer quelqu'un, — dites plutôt une sœur de charité.
Léona semblait avoir pris à tâche de jouer ce rôle.
Et, chaque jour, elle édifia ainsi les oisifs de la ville d'eau.
Son mari, peu habitué à ces attentions si douces au cœur des malades, levait vers elle des regards emplis de reconnaissance.
Gela dura bien une semaine.
JC28 MARIAGE D'AMOUR
L'ancienne courtisane tenait à se poser dans cette société élégante et frivole pour une lady authentique.
Et pour cela elle commençait par jouer du sentiment.
Elle avait réussi et on la donnait déjà comme exemple.
Puis quand son lenom fui bien établi, elle jugea que l'heure de goûter un délassement véritable était venue.
Elle envoya alors à iM. Pierre Normand, la dépêche qui devait lui annoncer qu'il était attendu.
Pour continuer à mériter la considération de ce public spécial qu'elle avait réussi à émouvoir dès le premier jour, elle avait jugé utile de se garder de tout flirt avec ceux qui avaient d'abord tourné auprès d'elle.
Aussi ne parlait-on de lady Warder qu'avec les plus grands égards.
Et l'astucieuse femme connut alors cet orgueil nouveau pour elle du vrai et sincère respect.
Elle se demanda même un moment si elle ne deviendrait, ne resterait pas réellement vertueuse, afin de continuer à savourer l'encens de la considération publique.
Lord "Warder subissait les heureux effets de celte transformation.
Léona revenue empressée auprès de lui, tendrement attentive, mais c'était le meilleur baitme à mettre sur sa plaie.
Son regard recommençait à connaître le sourire.
Et il se demandait si vraiment elle n'avait pas sagement agi en appuyant de toutes ses forces l'avis du médecin qui lui avait ordonné les eaux de Vichy.
Il se sentait revenir à la santé, à la vie.
Et l'expression de son regard, levé vers Léona, disait la douceur de sa reconnaissance et Tinfini de son amour.
L'infortuné!...
11 ignorait qu'un odieux télégramme était parvenu à Pierre Normand.
Cette dépêche était rédigée en langage convenu et signée d'un nom de convention également.
Léona était trop circonspecte pour laisser traîner derrière elle aucune trace écrite de ses intrigues ou de ses méfaits.
L'artiste peintre ne vivait plus depuis que lady Warder avait quitté Londres.
11 avait assisté de loin à son départ.
Et il avait eu de la peine à s'empêcher de la suivre jusqu'à Douvres, afin de la voir plus longtemps, de trouver l'occasion d'échanger quelques paroles avec elle, d'ellleure.r sa main.
MARIAGE D'AMOLR 1629
11 n'en avait élé empêché que par la crainte d'être remarqué de lord Warder et d'exciter ses soupçons.
Aussi sa joie, son ivresse lurent-elles extrêmes, lorsqu'il reçut la depêche de celle qu'il avait le droit d'appeler sa maîtresse.
Son exaltation l'ut d'autant plus grande qu'il s'était cru oublié durant les jours cependant peu nombreux que Léona avait passés à Paris.
Ses préparatifs furent faits en un clin d'œil.
Et le jour même, il prenait le train qui correspond avec le bateau de Douvres à Calais.
Le temps n'était pas mauvais ce qui est rare dans la Manche où les vagues, poussées soit de la mer du Nord, soit de l'Océan, se heurtent en de perpétuels remous.
Moins de deux heures après être parti d'Angleterre, il touchait les rives de cette France qu'il avait quittée pour aller chercher et trouver la lorlune à l'étranger.
Saulant du bateau dans le train qui allait l'emporter vers la femme dont il était follement épris, il trouvait encore l'allure du train trop lente, et l'attente aux stations interminable.
Il était mûr réellement pour les projets de Léona.
Mais obéissant aux ordres qu'elle lui avait donnés, — étant sa maîtresse, elle commandait, — il ne descendit pas à l'hôlel du Parc.
— C'est ostensiblement, à la vue de tous, sur la promenade que nous devons nous retrouver, nous rencontrer, comme par hasard, — lui avaitelle recommandé.
De cette façon, son mari n'aurait aucun soupçon.
A la vérité, Léona qui haïssait toute chaîne, même amoureuse, ne voulait pas de la présence de son amant dans l'hôtel où elle habitait.
C'eût été aussi une gène, parfois.
A peine arrivé à Vichy et installé à l'hôtel des Princes, Pierre Normand demanda la liste des étrangers.
Avec une joie ardente, il vit que lady Warder était réellement à Vichy, et à l'hôlel qu'elle avait déjà choisi de Londres.
Ayant fait une toilette minutieuse, celle d'un homme épris et qui craint toujours de cesser de plaire, il attendit avec impatience l'heure de la musique.
C'est l'instant où les oisifs en campement dans la célèbre ville d'eau viennent voir ou se faire voir.
Déjà, avec une impatience découragée, il avait parcouru, sondé tous In? rrroupof! ?an« y découvrir celle qu'il cherchait.
Lorsqu'il l'aperçut enfin, sortant de l'hôlel et se dirigeant vers le kiosque d'où s'envolait une vabe de Strauss!...
Mais ce n'était plus la veuve Raymond capiteuse et grisante qu'il avait connue, ce n'était pas non plus la lady Warder de Londres à la volupté inextinguible et puissante, une sorte de Cléopàtre du Nord!
C'était une femme du monde, certes ; la richesse sobre et de bon goût de sa toilette l'indiquait. Mais elle n'avait plus rien de la coquette que l'artiste avait connue.
Elle n'en fit qu'une impression plus saisissante sur l'homme qui avait fait un si long voyage pour venir la retrouver.
Avec une piété attendrie, elle donnait le bras à lord Warder.
Le gentilhomme écossais, les traits ravagés par le mal implacable, mais heureux et fier de la sollicitude du sa compagne, se raidissait contre la douleur.
Derrière eux, un laquais à la livrée du lord, suivait, portant un siège.
Ils arrivèrent ainsi à quelques pas du kiosque.
Tout le monde s'écartait devant eux, les saluant avec respect.
Le sourire de reine «mue et réservée que lady Warder paraissait être à celle heure, répondait à ces discrets hommages.
Sur un signe de lady Warder, le laquais installa le siège; et l'ancienne courtisane pareille à une Madeleine sans égale y installa son mari.
Tous les regards convergeaient vers elle : belle à la perdition et absorber sa vie dans les soins édifiants dont elle entourait ce malade ! rs'était-ce pas digne d'admiration?
Pierre Normand passa la main sur son front.
Lady Warder aurait-elle lail un retour sur elle même? Se serait-elle é.prise de ses devoirs d'une façon indéracinable, et ne l'aimerait-elie plus?
11 ne se doutait pas que jamais elle ne l'avait réellement aimé, qu'il n'avait été qu'une distraction, et qu'il ne devait être qu'un instrument.
11 fit violence aux inquiétudes qui venaient de l'assaillir.
Et donnant, à son visage, une indifférence de couunande, il s'avança du côté où lord et lady Warder s'étaient arrêtés.
11 arriva ainsi jusque près du malade.
11 allait même le dépasser, lorsqu'il feignit de l'apercevoir, et une exclamation tout à fait naturelle jaillit de ses lèvres.
— Lord Warder!... — fit il.
Et s'arrêtant :
— Ah! mylord, quelle surprise de vous trouver ici.
11 aperçut Léona, et se découvrant avec les marques du plus profond respect, lui qui, pourtant^ connaissait d'assez loin cttte femme ;
MARIAGE D AMOL'R 1631
— Milady!... — murmura-l-il.
Et avec une humilité dans laquelle perçait une révolte, il ajouta:
— J'oubliais que lorsqu'on aperçoit lord Warder, on doit s'attendre à trouver son bon ange à côté de lui.
Quelque chose d'insaisissable qui courut sur les lèvres de Léona lui montra qu'il avait été bon courtisan.
11 causa quelques instants avec lord Warder, échangea deux ou (rois phrases avec Léona.
Celle-ci le traitait comme elle l'eût fait d'une connaissance banale.
Une rage sourde lui déchirait le cœur.
Rien, pas une attention, pas un mot qui lui montrât qu'elle était restée la même pour lui.
Et cependant, cette dépêche qu'elle lui avait envoyée?...
11 se demandait si elle était bien d'elle, se perdant en conjectures.
Et après un regard incisif que Léona parut ne pas apercevoir, il allait se retirer, lorsque lord Warder, d'une voix faible, l'invita à venir les voir à leur hôtel.
— Certes, oui, j'irai ! — rugit intérieurement l'artiste dont l'incerlitude bourrelait le cœur.
Et il s'éloigna après une profonde révérence.
Il se présenta se lendemain à ïHôtel du Parc après avoir passé une nuit alïreuse.
Introduit dans un des salons, il y fut rejoint bientôt par Léona. Celle-ci laissa alors errer sur ses lèvres un sourire contraint.
L'artiste s'était dressé, et regardait anxieusement, son trouble s'élant accru par l'expression de ce sourire.
— Au nom du ciel! madame, — supplia-t-il, — que se passe-t-il ? qu'est-il arrivé?
Léona secoua la tête.
— 11 ne se passe rien qui ne doive pas être. J'étais oublieuse de mes devoirs. Vous m'aviez grisée... étourdie. .Mais j'ai eu tort. Ah! oui, j'ai eu gravement tort de vous écouter.
— Cependant cette dépêche, — souftla-t-il à voix basse.
— Oui... j'étais folle.
Et portant la main à sa poitrine :
— .Mon Dieu!... Pourquoi. êtes-vous venu? Oh! mais je lutterai, je reviendrai digne de moi-même, digne du nom que je porte.
Pierre Normand était bouleversé.
Etait-ce pour ce désenchantement, pour cette épreuve qu'il av.iii traversé la mer?
Son accablement était tel qu'il ne laissait pas de place à la colère d'avoir été ainsi bafoué.
Son front était nnoiiillé de sueur.
— Allons, — lui dit la sirène, — soyez homme, soyez fort. Venez saluer lord Warder : il aurait lieu de s'étonner de notre tête-à-tête.
Et elle le conduisit dans une pièce du vaste appartement qu'ils avaient retenu sur les jardins.
Dépeindre le supplice de l'artiste durant cet insupportable et fastidieux entretien, nous ne l'essaierons pas!
A certaines minutes, le visiteur interrogeait, avec des rages secrètes, la face exsangue du malade, se demandant à quelle heure la mort viendrait le chercher, ce moribond qui lui avait ravi sa maîtresse.
Et pourtant, lorsqu'il lui fallut se retirer, il le fit avec regret, car c'était encore s'éloigner de lady Warder; et près d'elle, la souffrance lui était douce, malgré tout.
Plusieurs jours se passèrent ainsi...
Le malheureux artiste ne vivait plus ; et à certains moments, il se demandait s'il ne ferait pas mieux de reprendre le train, de franchir la mer de nouveau et de plus revoir jamais cette femme qui, après lui avoir ouvert les cieux, le traînait à présent dans les pires angoisses.
A peu près résolu, il alla faire visite à lord Warder, disposé à crier sa détresse à la cruelle qui le torturait, décidé il ne savait lui-même à quoi.
Léona venue à sa rencontre dans le premier salon, laissa sa main dans celle de l'artiste.
D'un regard rapide, elle feignit de s'assurer, que les portes étaient bien closes, bien fermées, qu'on ne risquait point de les surprendre.
Et elle laissa un profond soupir s'exhaler de sa gorge.
Son visiteur, très impressionné, se taisait.
— Ah! oui, — gémit-elle, — pourquoi vous ai-je envoyé celte fatale dépêche et pourquoi m'avez-vous écoutée?... J'ai voulu lutter contre mon amour... Et je ne puis plus!... Mon Dieu! mon Dieu!
Le visage de Pierre Normand s'était illuminé.
— Ah ! — fit-il, — vous me ressuscitez!
Et il lui raconta la stupeur, la détresse de son âme, le projet qu'il avait formé de fuir, de s'éloigner, de ne la revoir jamais, de chasser même son souvenir de sa mémoire, s'il le pouvait.
Léona frémit.
Elle avait changé ses batteries à temps.
Ayant trouvé d'abord une saveur particulière à jouer à l'épouse
MAKIAGE D'AMOUR
L'amour, pendant quelques heure;^, sembla l'avoir réellciucuL couqui^c d\c aussi. (P. 10:j.>.)
modèle, elle y avait vu ensuite un moyen de porter la passion de Pierre Normand à son paroxysme.
Elle venait de songea que son but était atteint, et en môme temps, jugeant qu'elle avait assez longtemps rempli sua rôle d'épouse modèle, venait entretenir le peintre d'un projet d'escapade qu'elle avait formé, lorsque celui-ci lui annonçait que, ne pouvant plus supporter ses rigueurs, il allait s'exiler loin d'elle.
20j. MARIAOK UAMOUH. -•^^'
De là l'émolion sercèle de lady Warder.
Pierre Normand parti, sa vengeance contre le comte de Saint-Florent était compromise.
Et c'était pour s'assurer contre une reculade possible de son amant, pourêlre bien certaine qu'il frapperait, qu'elle avait pris à tàclie d'exalter sa passion par sa fausse pudeur.
— Ainsi vous vouliez me quitter? — murmura-t-elle. — Ah! pourquoi ai-je eu la faiblesse de vous laisser lire dans mon âme, comme je viens de le faire? Vous parti, je revenais tout entière à mes devoirs d'épouse. J'étais sauvée, peut-être!
Mais le peintre, exalté, couvrait sa main de baisers.
— Ne regrettez rjen, si vous êtes bonne autant que belle !
Alors, semblant se faire violence, l'astucieuse lady Warder lui communiqua un moyen auquel elle avait pensé, pour se trouver réunis et seuls durant une journée toute entière.
11 s'agissait d'une excursion sur la Planèse, le vaste plateau qui s'élève au-dessus des monts d'Auvergne.
Pierre Normand i'écoutait, extasié, ravi : après tous les doutes qui l'avaient torturé, c'était le paradis qu'elle lui rendait.
Alors, Léona le conduisant auprès de lord Warder, s'écria avec une apparente élourderie :
— Voici M, Pierre Normand qui ne doute de rien. Ne s'avise- t-il pas de nous inviter à une excursion à un site des environs, excursion qu'il a préparée, m'annonce-t-il à brùle-pourpoint.
Lord W^arder esquissa un pâle sourire.
— Ce n'est plus bon pour moi, ce que vous me proposez là, mon cher ami.
El son regard s'uttachant avec une ineffable affection sur sa compagne :
— Mais si cela devait vous faire plaisir?... vous êtes réellement trop tenue auprès de moi.
— Vous quitter?... — prolesta Léona.
Son mari ne voulut pas être en reste de générosité ; et il crut devoir insister.
Peut-être pensait-il qu'elle n'accepterait pas.
— Eh bien ! soit ; je me résigne, — dit Léona d'un ton calràe, — à six heures du matin, je serai prête.
Le lendemain, peu après le jour naissant, Léona redevenue enfin elle-même et Pierie Normand, nionlés sur un breack aux robustes chevaux, s'en allaient ensemble.
[ARIAGE D'AMOUR 1635
Léon;i, les narines dilatées, respirait avec force les odeurs pénétrantes de la tuontagne.
Elle se grisait, s'enivrait d'air, de liberté.
Elle secouait, avec une joie frémissante de cavale amoureuse, le harnais de fausse réserve, de retenue, de vertu qu'elle avait endossé, porté tant de jours !
Avec des rires muets, des flammes aiguës dans les yeux, elle embrassait furtivement son compagnon derrière le dos du cocher.
Et prés d'elle, si différente de ce qu'elle était les jours avant, l'artiste sentait un vertige subtil l'envahir.
Mais où leur ivresse, leur joie délirante à l'un et à l'autre s'accrul, atteiijnit son apogée, ce fut lorsque, délivrés de la présence d'un tiers, ils s'enfoncèrent, se perdirent dans la profondeur des grands bois.
Léona alors oublia ses ténébreux calculs, ses projets haineux, oublia toute la terre.
L'amour, pendant quelques heures, sembla l'avoir réellement conquise elle aussi.
Elle ne connaissait plus ses besoins de vengeance : elle devenait presque humainement bonne, baignée dans l'infini de cet amour.
Mais le soir vint.
El le rêve cessa...
Avec l'ombre envahissant la croupe des monts, un nuage descendit sur le front de la superbe amante qu'elle venait d'être durant celte journée.
El regardant, au couchant, la chute du soleil, indiquée parles traînées rouges des nuées empourprant le ciel, des pensées de sang, évoquées par ce spectacle, allluèrent à son cerveau.
Maintenant, ayant volontairement repris son joug d'épouse austère, elle recommençait à emplir de vague tendresse l'artiste dans les brat; duquel elle se replongeait de loin en loin en de brusques élans.
Et cela, elle le voyait bien, l'alTolail plus que n'eussent pu le faire des torrents de sauvage volupté.
— Oui, — se disait-elle, — il est prêt à point pour l'œuvre à laquelle je l'ai destiné.
Mais elle reculait.
Elle voulait encore le garder près d'elle, jouir j)lus longtemps de la vie passionnante qu'elle venait de se créer, avec ses longs jours de réserve, et parfois des fuites éperdues dans quelque solitude d'où ils revenaient palpitants et brisés.
Et le temps passait
Les jours de l'été s'écoulaient, et lord Warderque ces abandons intermittents de Léona replongeaient dans ses tristesses anciennes parlait de revenir, non plus à Londres, mais au château de Kingsvvorth, repris par la hantise du grand lit armorié où étaient venus expirer ses ancêtres.
— L'heure a sonné, — pensa Léona.
Kt lorsque Pierre Normand la revit, il trouva à son front une ride de souffrance concentrée.
Alîeclueusemenl, il s'informa.
Léona éluda volontairement sa question.
Et, comme il insistait :
— Vous voulez donc savoir? — fit-elle. — Vous voulez mesurer la somme des douleurs que je puis endurer? Non! Non! à quoi bon? Mais le ciel ne me défendra donc pas, ne me vengera donc jamais !...
— Que vous a-t-on fait de grâce? — supplia son amant.
— Ce qu'on m'a fait?
Un rire amor secoua tout son corps.
— On m'a fait tout ce qu'on peut faire à une créature humaine afm de voir, de sentir palpiter sa douleur.
— Mais pourquoi cet acharnement?
— Ne savez-vous donc pas qu'il n'est point de haine plus tenace que celle d'un amour repoussé. Ah! je ne le sais que trop! Cela ne finira qu'avec la mort de cet homme par qui je suis persécutée sans merci... où par la mienne.
El avec une exaltation farouche :
— Mais cela ne tardera pas, allez! La mesure est comble, et j'aime mieux périr.
— Périr!... vous, périr!... — sanglotait son amant. — Le nom de cet homme? Que je vous venge, que je vous sauve, que je vous garde à moi. A moi, pour toujours, n'est-ce pas?
L'ancienne courtisane enlr'ouvrit ses paupières fermées dans son apparent accablement.
Et en laissant glisser la flamme insidieuse, la flamme ensorcelante sur l'homme agenouillé à ses pieds.
— Prenez garde!... Il fut, dit-on, une lame fameuse.
— Tant mieux ! je le tuerai plus sûrement. Léona tordit ses mains dans un spasme.
— Son nom, vous dis-je! — réclama encore Pierre Normand.
— Son nom .'...
— Oui !
Elle parut faire un effort terrible et deux larmes parvinrent à jaillir de ses beaux yeux tant aimés.
— Le comte de Saint-Florent!...
— C'est bien.