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LA PROVOCATION

Pierre Normand, muni des renseignements obtenus de Léona, était parti pour Paris.

Il les lui avait arrachés un à un, — l'habile et cruelle femme ayant enflammé encore avantage sa passion par ces résistances calculées.

Pierre Normand avait l'adresse du comptoir des Indes.

Mais un bureau n'est guère un lieu propice pour une querelle.

Attendre Raoul de Saint Florent dans la rue?...

Mauvais moyen, se disait-il.

Le comte passerait sans doute en jetant un regard de mépris sur son grossier provocateur.

— Je vous vengerai... ou je succomberai moi-même! — avail-il juré à Léona.

Encore tout frémissant de ce serment, résolu à ne se laisser arrêter par rien pour l'accomplir, il alla se poster en faction à quelques pas du comptoir des Indes, attendant son directeur que Léona lui avait dépeint d'une façon minutieuse.

— Je le suivrai, — pensait-il, — je verrai à quel café, à quel théâtre, il se rend. J'y entrerai après lui. Je le provoquerai... Et le lendemain justice sera faite d'un homme assez lâche pour persécuter une femme.

Mais il ne l'aperçut point.

Il s'adressa alors à un garçon de bureau qui lui répondit :

— Monsieur le directeur est allé aux eaux. Et il ajouta qu'il y avait le sous-directeur.

— C'est M. le comte de Saint-Florent lui-même que j'aurait désiré voir, — répliqua l'artiste. — C'est pour affaire personnelle, très urgente.

— Attendez.

L'employé s'enfonça dans les bureaux.

Il en revint quelques minutes après avec un papier au bout des doigts.

— Voici l'adresse de monsieur le Directeur; écrivez-lui si vous voulez. Pierre Normand prit le précieux écrit, remercia et sortit...

Le soir même, il était à Mirecourt, dans les Vosge?.

— Voici de jolis points de vue, par ici, — remarqua-t-il. — Oui, cela lerait un joli tableau, ce fond de montagnes et de forêts. Et sur le premier plan deux hommes l'épée à la main. Ah ! monsieur le comte de Saint Horent, je vous tiens!

En arrivant à l'iiôlel, son premier soin fut de se renseigner sur son adversaire.

11 apprit que la petite station balnéaire à laquelle il se rendait était à quelques kilomètres plus loin dans la montagne.

Il y arriva le lendemain matin.

La ville ne comptait que deux ou trois cents baigneurs.

11 entra dans une auberge décorée du nom pompeux à'IIôtel des Deux-Mondes, et, tendant sa valise à une servante, demanda si l'on connaissait l'adresse du comte de Saint-Florent.

— Dame, oui, que je la connais, — répondit la fille. — Il habile cette maison de campagne que vous voyez là-bas avec sa dame et sa fille, et son gendre aussi; même que c'est de bien braves gens.

— Oui, — ricana intérieurement le peintre, — on connaît ces braves gens-là : de l'eau bénite à la surface, du poison au fond.

Il apprit encore que le comte se rendait à « la source », le malin vers onze heures.

A dix heures et deniie, le peintre s'y trouvait...

Il s'approcha d'un jardinier, et lui glissant une pièce blanche :

— Vous aurez l'obligeance de me montrer un baigneur qu'on appelle M. de Saint-Florent , je serais très désireux de le connaître.

Vint;t minutes après, le comte de Saint Florent paraissait au bout d'une allée en compagnie d'un jeune homme.

— Le voici, — dit le jardinier.

— Le vieux ou le jeune?

— Le plus âgé, pardienne. Le jeune c'est son gendre, M. Maurice Donnel qu'est officier.

— Merci.

Pierre Normand marcha rapidement vers ceux qu'on venait de lui désigner.

Le père de Mignonette s'avançait d'un pas mesuré et causait en souàriant avec son jeune compagnon.

L'allée qu'ils suivaient, bien qu'assez étroite, permettait cependant trois personnes de passer de front à leur aise.

L'artiste peintre se trouvait du cùlé de Maurice, il traversa rapide-

ment, comme un bulor pressé de courir à quelque rendez-vous et visant le comle de Saint Florent le bouscula brutalement en passant.

Ce dernier eut un mouvement de vive surprise à ce procédé; il s'arrêta brusquement et ses sourcils se froncèrent

Les babitants comme les autres baigneurs n'avait pas tardé à apprécier la parfaite urbanité, les sentiments de véritable distinction du comte. . On connaissait l'œuvre de grande charité à laquelle Lucienne et luimême s'étaient attachés et dont le château transformé en maison de secours, non loin de là, était une preuve éclatante.

Et chacun se faisait un plaisir de le traiter avec mille égards.

Aussi le sentiment éprouvé par le mari de Lucienne avait-il été d'abord de l'étonnement, puis une légitime irritation devant la brutalité presque voulue, aurait-on dit, de ce choc.

Son premier mouvement fut de rappeler aux convenances l'intrus qui venait de le heurter de la sorte.

Le sang de sa jeunesse bouillonnait encore dans ses veines.

Mais l'homme qui avait réussi à corriger, dompter sa nature reparut en lui, et, se faisant violence, il continua avec Maurice, distrait et souriant, sa conversation interrompue.

Gela ne faisait pas l'affaire de Pierre Normand.

Il avait promis, il avait juré à lady Warder de frapper, de tuer cet homme, par qui elle se prétendait persécutée; il ne voulut pas laisser tomber ainsi la sotte querelle qu'il avait préméditée.

Se tournant avec une colère fouettée encore par le dédain de son adversaire:

— Dites donc, vous! — fit-il avec une grossièreté voulue; — ne trouvez-vous pas le chemin assez large?

Celui qu'il interpellait le regarda froidement:

— Vous ai-je heurté?

— Vous le demandez! Eh bien! vous avez une fameuse audace; et, parbleu, j'ai bien envie...

11 fit un geste de menace.

Mais .Maurice s'était déjà élancé le saisissant par le bras et d'une voix tremblante de colère :

— C'est à moi que vous aurez à laire. Vous êtes jeune, moi aus>i; vous me rendrez raison de cette stupide olïense.

— Ah! — s'écria l'arlisle avec une ironie mordante, — il faut duni des gardes du corps à ce monsieur!...

M. de Saint Florent loucha l'épaule de son neveu.

— Laisse cela, — dit-il avec calme.

Et s'adressant à son insulteur :

— Ce n'est pas moi... monsieur, qui vous ai heurté, c'est vous qui m'avez bousculé, et...

— "Vous mentez ! — interrompit le peintre.

M. de Saint-Florent pâlit sous l'outrage, tandis que Maurice Donnel, avec l'impétuosité généreuse de sa nature, s'élançait encore vers l'insulteur de son oncle.

M. de Saint-Florent vit en perspective un duel.

Entre Maurice et cet inconnu, cela ne serait jamais !

Un duel au moment de la grossesse de Mignonnette, — qu'un tel événement risquait d'influencer d'une façon désastreuse peut-être !..

Il fit ces réflexions avec rapidité.

Et saisissant le jeune homme d'une main à laquelle on n'aurait pas supposé cette vigueur, il l'écarta brusquement, et se trouva face-à-face avec son agresseur.

Pierre Normand eut un mouvement de vive satisfaction et en même temps d'admiration involontaire en voyant le mari de Lucienne se présenter bravement à lui.

Il avait craint un instant que l'adversaire qu'il cherchait ne s'abritât derrière son compagnon, et il appréhendait d'avoir à faire avec Maurice.

Que devenait alors sa promesse solennelle à Léona de tuer son ennemi ?

Il lui faudrait recommencer une nouvelle querelle après ce premier duel, forcer dans ses retranchements, un homme assez... prudent pour laisser les autres s'exposer à sa place ?

Et voici que son adversaire se présentait en face !...

11 leva sa main gantée!...

La pâleur du comte de Saint-Florent devint alors affreuse : l'haleine lui manqua une minute sous cette offense.

Et l'expression de douleur et d'indignation qui passa dans ses yeux, l'éclair qui s'y alluma prouva à son agresseur qu'il avait frappé juste.

Cependant, celui-ci éprouvait malgré lui une certaine confusion.

L'attitude à la fois attristée et énergique de Raoul de Saint-Florent n'était pas celle d'un homme sans honneur et sans scrupules comme le lui avait dépeint Léona.

Mais le moment n'était pas aux réflexions.

Les mains agitées d'un léger tremblement de colère, Toncle de Maurice venait de tirer de son portefeuille, une de ses cartes de visite.

Vl ,\

Et lançant à son interlocuteur un

dernier rei,'ard de bravade et de défi, il tourna le dos et s'en alla. .l'. UW.)

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