LIV
Et la lendant avec une suprême hauteur à cet inconnu qui venait de l'insulter si inopinément :
— La vôtre, monsieur!
Le peintre avait déjà préparé quelques-unes de ses caries sur lesquelles étaient inscrites le nom de son hôtellerie.
11 en lendit une à son adversaire.
Et d'un ton qu'il s'efforça de rendre agressif, afin d'empêcher toute possibilité de conciliation :
— Je serai chez moi toute l'après-midi.
Et lançant à son interlocuteur un dernier regard de bravade et de défi, il tourna le dos et s'en alla.
M. de Saint-Florent et Maurice restèrent seuls dans l'allée.
Le jardinier d'une part, et quelques baigneurs à l'autre bout avaient assisté à cette scène aussi rapide que violente.
Mais ils n'avaient point osé s'approcher, par discrétion.
Maurice était alterré.
Et il regardait le père de Mignonnetle sans prononcer un mot, se jcprochant de n'avoir pas été plus prompt, le brave cœur qu'il était, oubliant déjà qu'il n'avait cédé que devant l'intervention énergique, impérieuse de M. de Saint-Florent.
Ce dernier passa lentement son mouchoir sur :>on visage semblanl effacer l'insulte qui venait de l'atteindre.
Et d'une voix d'un calme saisissant :
— Continuons notre promenade.
Il passa auprès du jardinier.
Et celui-ci marmotta tout confus :
— Ah! le gredin ! Si j'avais su! C'est moi qui la lui aurait fichue en pleine figure sa pièce de vingt sous. C'est qu'ils ont échangé leurs cartes. Ah ! si M. le comte pouvait lui allonger une bonne estafilade, je boirais un verre avec plaisir!
M. de Saint-Floient et Maurice Donnel s'éloignaient, se dirigeant vers la source.
— Ah ! le vil spadassin ! — gronda le jeune homme, rompant enfin le silence.
— Pourquoi spadassin?
— Pourquoi, mon oncle?... Comment expliquer qu'un individu que l'on n'a jamais vu parmi les baigneurs, arrive dan^ le pays et vous cherche querelle aussitôt?
Et fermant le poing;
— S'il s'était attaqué à moi au moins; je suis jeune, je suis soldat.
— Et lu vas être père, — interrompit son oncle. Et avec une émotion contenue :
Tu ne sais pas encore ce que c'est que d'être père, les moments
de joie, de tendresse presque immatérielles que l'on a, et les atroces minutes que l'on vit parfois, lorsque le petit être, que l'on a créé, souffre, râle et que, avec une angoisse inexprimable, on voit planer sur lui l'ange sinistre de la mort.
Il venait de penser à la longue agonie de iMignonnelte, de sa fille, cette agonie si longue et si affreuse que, même après de longs mois écoulés depuis sa guérison il en revoyait encore toutes les phases.
Il ajouta :
— Ces tortures te seront épargnées, je l'espère fermement. Mais dès celle heure lu ne t'appartiens plus.
Le jeune officier laissa sa tête pencher sur sa poitrine.
Mais une veine se gonflant à son front trahissait son irritation contenue et l'énergie de ses résolutions.
11 en doulait de moins en moins, cet homme surgi devant leurs i)as et s'allaquant sans motif valable à son oncle, cela n'était pas naturel.
Il revoyait là une nouvelle forme de l'iniaiitié qui déjà, avait si souvent visé leur famille.
Et l'on s'attaquait à son oncle, pensait-il, parce que, étant plus âgé et ayant perdu l'habitude des armes, il paraissait une victime plus facile.
— Mais, s'il succombe, je le vengerai ! — murmura-t-il entre ses dents serrées. — Je le vengerai... sur l'heure même !
Ils étaient parvenus à la source auprès de laquelle se trouvaient déjà un certain nombre de baigneurs.
Le bruit de l'altercation qui venait d'avoir lieu s'était déjà répandu, et toutes les sympathies étaient pour le mari de Lucienne dont l'altitude, ferme et digne à la fois, contrastait si vivement avec l'insolence de l'agression injustifiée dirigée contre lui.
Et les baigneurs s'écartèrent d'un même mouvement en le saluant avec une déférence marquée.
M. de Saint-Florent répondit à la politesse dont il était l'objet par un calme sourire.
Un moment après, Maurice et lui se dirigeaient vers la maison de campagne où M™= de Saint-Florent et Mignonnetle attendaient leur retour.
— Pas un mot à personne de ce qui vient de se passer, — recommanda M. de Saint-Florent au jeune officier. — Les pauvres âmes ont
MARIAGE b AMOUR I64i
eu déjà assez de sujets d'affliction, sans leur donner encore ce motif d'inquiétudes. Demain sera ce qu'il sera; mais aujourd'hui gardons-leur le secret.
— Soyez tranquille, mon oncle... mais vous me permettrez au moins de vous accompagner... puisque ma qualité de parent m'empêche, hélas! d'être votre témoin...
U prononça ces mots en se faisant violence pour ne pas se trahir, résolu, si le père de Mignonnelte succombait, à provoquer, sur le terrain même, son adversaire, de l'açon à l'obliger de se battre avec lui, séance tenante.
Le mari de Lucienne réfléchit un moment.
— Soit, — dit-il. — Gela vaut même mieux ainsi. Nous sortirons ensemble comme pour une promenade et personne ne se doutera de rien.
Et le silence retomba entre eux.
M. de Saint-Florent songeait lui aussi à l'étrange té de l'altercation qui venait de se produire entre cet inconnu et lui. Cela lui rappelait une autre provocation presque identique : celle, jadis, du chevalier de Versac!
Il se demandait si les soupçons de Maurice n'étaient pas justifiés.
La haine de l'ancienne courtisane, un moment assoupie se réveillerait-elle donc? Ce qui venait de se produire n'étail-il que le début d'une nouvelle série?
Et de prochains malheurs n'alU\ieiit-ils p:is iuenacei sa iamille.
PRÈLtMLNAlRES
Pierre Normand, après avoir abouti dans la première partie du but odieux qu'il s'était donné, s'était fait indiquer le bureau de poste et de télégraphe de la petite ville, — du village plutôt, — et s'y rendit aussitôt.
II avait hâte de prévenir Léona que, fidèle à sa promisse, il avait déjà commencé à la venger.
N'était-ce pas en effet un début de vengeance que d'avoir outragé l'homme qu'elle lui avait désigné?
Oui, un début seulement : le reste allait suivre.
Il devinait par avance l'émotion recoiui-iissaiite de sa maîtresse.
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El cependant, il éprouvait en lui-même moins de contentement qu'il ne l'aurait cru.
Était-ce donc du remords?
Pourquoi du remords, j)Ourquoi même des regrets, étant donnés les renseignemenls, — mensongers, — que lady Warder lui avait fournis sur le comte de Saint-Florent?
Il voulait croire à ce que lui avait raconté sa maîtresse; et cependant l'expression attristée quoique ferme du regard de son adversaire, lorsqu'il avait porté la main sur lui, l'impressionnait plus qu'il ne voulait se l'avouer.
Quelque chose lui criait que ce n'était pas la physionomie d'un homme méprisable, comme on lui avait dépeint le mari de Lucienne.
.Mais il ne voulut pas s'y arrêter.
Et arrivé au télégraphe, il rédigea la dépêche suivante :
« Lady Warder,
« IIoTEL Parc,
« VlCIIY.
« Avait quitté Paris, retrouvé ici. Tout va bien. A demain la fin. d
— Elle comprendra, — se dit-il.
11 signa d'un faux nom et tendit sa dépêche à la receveuse :
Il resta dans le bureau à flâner, paraissant lire les affiches officielles placardées sur les murs, jusqu'à ce qu'il eût vu la receveuse s'installer devant son appareil.
Il sortit alors, se disant que dans quelques heures Léona saurait que l'œuvre de réparation était commencée.
Pierre Normand se sentait en même temps réconforté, à la pensée que le lendemain, à l'aube, sa maitresse, anxieuse, penserait à lui au même moment où il exposerait sa vie à cause d'elle.
Un instant après, il arriva à V Hôtel des Deux-Mondes, où il était descendu.
Il prit l'hôtelier à l'écart et d'un ton confidentiel :
— Je viens d'avoir une vilaine querelle à l'éiahlissement thermal, avec échange de cartes, toute la gamine. Mais je suis étranger au pays, y étant venu pour prendre les eaux, et je n'y connais personne. Voyons, n'avezvous pas quelques officiers en aciivité ou en retraite que je puisse jaier de me servir de témoins.
— Il y a le commandant de Yallobies, la première maison à droite de la mairie, avec un j;irdin anglais sur le devant.
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— Et d'un. Il n'y a pas quelque autre militaire?
— Ilum, hum, je ne vois pas...
L'hôtelier se souvint alors d'un ancien percepteur et le lui indiqua. Une demi-heure après, Pierre Normand se faisait annoncer chez le commandant de Vallobres.
— Mon commandant, — lui dit-il, — veuillez excuser l'indiscrétion de ma visite. Lorsqu'un voyageur tombe malade en route, il va sonner chez le médecin; lorsque le touriste seul, sans l'elalions dans la contrée se trouve avoir une affaire d'honneur sur les bras, il va chez ceux qui ont eu la gloire de porter l'épée et il leur demande de vouloir bien l'assister.
— Vous avez donc un duel. Avec qui?
— Avec M. le comte de Saint-Florent... L' exiguïté d'une allée dans le parc de l'établissement des bains... un coup de coude, une bousculade légère donnée par l'un ou par l'autre, on ne sait jamais. Quelques mots un peu vifs, et...
— Et?...
— Echange de voies de fait ou à peu près.
— Diable, cela aggrave le cas. Permettez-moi une question : l'insulté?...
— Ce monsieur avait été très arrogant, je n'ai pu me maîtriser et je l'ai menacé de mon gant.
Le commandant de Vallobres paraissait mal à l'aise. Pour lui comme pour tous ceux qui le voyaient de près ou de loin, .M. de Saint-Florent était un sympathique.
Mais, comme l'avait dit en entrant Pierre Normand, son visiteur était un étranger avec une affaire d'honneur sur les bras; il ne crut pas devoir lui refuser son concours, — pas plus qu'un médecin ne refuserait de secourir un malade inconnu, ainsi que venait d'y faire allusion son visiteur.
Puis son client était un artiste : et cela aussi encourageait le vieux militaire à accepter.
L'acceptation du commandant obtenue, l'amant de Léona se rendit chez l'ancien percepteur qui, apprenant que le commandant avait consenti à servir de second à l'artiste, s'empressa de l'imiter, heureux de ligurer dans une affaire d'honneur.
Vers deux heures de l'après-midi, le secrétaire du comte, accompagné d'un vieil ami de M. de Saint-Florent, se présentait à VHùlel des Deux- Mondes.
Maurice Donnel attendait en bas...
Malgré les clloits du jeune ol licier pour demeurer calme, de sourds frémissements auraient trahi son agitation à un œil attentif.
Pierre Normand mit aussitôt le commandant de Yallobres en relation avec les envoyés de son adversaire.
Une courte discussion eut lieu.
M. Pierre Normand se refusait à toute excuse.
La conclusion était donc fatale :
C'était le duel.
11 fut arrêté d'un commun accord qu'il aurait lieu le lendemain malin à six heures, dans un petit bois connu des témoins.
Le père de Mignonnetle instruit une heure après de ce qui avait été décidé, approuva d'un mouvement de tête,
— A demain, — dit-il, — le jugement de Dieu !