‹ [Mariage d'amourChapitre 93 sur 109 · LA VEILLEE DES ARMES · texte numérisé non relu

LA VEILLEE DES ARMES

Le repas de famille eut lieu ce soir-là, plus silencieux que de coutume à la modeste maison de campagne habitée par M. le comte de Saint- Florent et par les siens.

En vain Maurice avait-il essayé d'animer la conversation.

Il sentait lui-même combien sa gaîté était et devait paraître feinte.

Son rire nerveux sonnait mal.

Quant à M. de Saint-Florent, convaincu après une longue méditation, que l'incident de la matinée n'était pas le résultat du hasard, il ne cherchait pas à s'en déguiser la gravité.

De là, une contrainte qui planait sur chacun des assistants.

M"' de Saint-Florent, préoccupée de ses bonnes œuvres et trouvant en elles un aliment pour son esprit, s'isolait un peu dans ses réflexions d'un ordre si haulement philanthropique, au milieu des longs silences pesant sur la réunion malgré les efforts de son neveu.

Mais Mignonnelte, inoins absorbée, promenait parfois son regard intelligent sur les deux hommes.

Sur son époux... sur son père!

Elle sentait, elle devinait quelque chose.

Mais elle se contint, se disant que, ce qui se passait, sa mère par

■.it-.

Les épées aussitôt claquèrent avec un bruit bref. (P. ltJ56.)

adoption ne devait probablement pas en être instruite ou au moins il ne fallait pas qu'elle le lût, de si tôt, puisque ni Maurice ni M. de Saint-Florent n'en parlaient.

Mais lorsque le dîner fut achevé, elle appela Maurice dans un coin sous prétexte de l'aider à chercher un morceau de musique.

— M'aini, — lui dit-elle alors à voix basse, — tu me oai lies quel que chose desérieux

L'officier essaya de sourire.

Mais la jeune femme, avec l'intuition sinon de la vérité au moins d'un événement assez grave pour expliquer la sorte de rêverie qu'elle avait découvert sur les traits de son père, rêverie souli^^née à ses yeux parles tentatives faites par Maurice afin de la masquer, la jeune femme fixa son mari avec cette expression caressante et douce des femmes qui aiment et qui se savent aimées.

Regard de tendresse et de pénétration irrésistible en même temps.

— Maurice...

— Bh bien ! quoi, voyons, ma chérie?...

— Tu n'as donc plus confiance en moi?

— Oh! ma Mignonnette!... — protesta Maurice.

— Alors, mon ami, pourquoi te caches-tu de moi?

— Je t'assure...

— Non, ne mens pas, ce serait inutile. Et puis tu me ferais trop de peine. Je me dirais : il m'a trompée aujourd'hui; et, vois-tu, j'appréhenderais toujours que tu ne recommences à mentir... et je ne serais plus heureuse, je ne serais plus confiante.

En prononçant ces paroles, elle avait un air d'une mélancolie si touchante que son mari en fut tout remué.

Il se pencha vers la jeune et gracieuse tête de sa femme, et ses lèvres se posèrent sur ses fins cheveux blonds.

Ils demeurèrent ainsi un moment silencieux.

Maurice avait trouvé, dans son cœur, la plus expressive des réponses qu'il pût fliire aux dernières paroles de la tendre épousée... mère bientôt.

A ce moment, la voix de Lucienne s'éleva : ^

— Eh bien! avez-vous trouvé ce morceau de musique?

— Pas encore, maman.

Et prononçant ces mots d'un accent découragé, Mignonnette traversa lentement le salon.

Elle alla rejoindre M'"' de Saint-Florent, s'appuyer en quelque sorte contre elle comme pour la protéger de sa faiblesse aimante, levant ses grands yeux interrogateurs et bien tristes vers son père.

Le comte ressentit au cœur un coup vibrant et prolongé.

Son enfant avait-elle deviné?

Ou bien Maurice l'aurai t-il instruite du secret qu'il devait garder?

11 leva son regard vers le mari de sa fille, vers celui qu'il chérissait comme un fils.

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Maurice Donnel en comprit la signilîcalion, cl il secoua négaiivement la tèle.

Le directeur du Comploir des Indes respira alors, car quelles heures que celles précédant la rencontre attendue, si les deux êtres qu'il adorait réellement les eussent comptées au milieu des alarmes.

Une indiscrétion d'autre part, pouvait avoir lieu?

Mais afin d'empêcher que cela ne put se produire, il avait passé toute l'après-midi avec les deux femmes empêchant, avec des soins d'une vigilance exquise, que nul ne les approchât, ne risquât de venir troubler, ternir leur sérénité.

Un voile passa sur les yeux du père, de l'époux qui ci oyait avoir enfin gajifné par tant d'années de labeur, de constance, d'honneur intime le droit de voir sa famille heureuse.

Mignonnelte avait suivi la direction de son regard et aperçu la dénégation de Maurice : elle vit la tristesse empreinte ensuite sur les traits di; celui qu'elle appelait « mon père » avec un involontaire atlendrissemeni, et qui avait tant de droits à ce titre.

Alors elle n'eut que plus de certitude qu'un événement s'était arcompli ou devait avoir lieu, dont ceux qui veillaient sur sa mère d'adoi^tion et sur elle tenaient à garder le secret.

C'était donc bien grave et bien terrible alors?...

Son cœur généreux devina ce que cette réserve devait contenir, renfermer d'esprit d'abnégation et de sacrifice.

Et, prête à se sacrifier à son tour au repos des >iens, complice muette alors de cette conspiration dans laquelle aveuglément elle prenait sa pari, elle enveloppa M"' de Saint-Florent de ses deux bras, et ses lèvres se posèrent sur le Iront de la femme, de l'épouse, de la mère idéale en (jui ne s'étaient jamais agitées que de nobles pensées.

Et ainsi, elle-même, elle semblait vouloir la proli'-er, et elle la défendait, en effet, contre ces avertissements secrets, ces [iresse/ilimcnls des choses que son âme en éveil avait saisis.

M. de Saint-Florent compiit son sublime mouvement, et ses veux et ceux de Maurice se pénétrèrent.

Une même pensée les avait touch -s : elle était réellement digne de l'ange sous l'aile de laquelle elle avait été élevée.

Mais ce silence, qui pesait maintenant sur le salon, dans la nuit grandissante avec les étoilements qui frémissaient au firmainent obscur et que l'on entrevoyait par la fenêtre ouverte, laissait planer uiie lourdeur dénonciatrice.

Lucienne s'agita et releva la tête, semblant sortir d'un rêve : celui

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du passé vers lequel, dans le mutisme de ceux qui l'entouraienl, elle était peu à peu descendue.

Alors elle remarqua la conlenlion empreinte sur les traits des siens.

Elle allait interroger, deviner, sentir aussi, peut-être.

Mignonnelte comprit qu'il fallait détourner son esprit.

Et, de sa voix d'enfant qu'elle reprenait aux heures de câlinerie ou de tendresse plus débordante, avec une fausse légèreté :

Je vais vous chanter quelque romance : cela va bien dans le cadre

du soir.

Et affermissant sa voix par la force de sa volonté, après un accord dont le prélude semblait continuer le rêve de sa mère, elle commença :

J'allais cueillit' des fleurs dans la vallée...

Mais tout à coup sa voix se brisa, comme un instrument dont les cordes seraient trop tendues.

Et, un hoquet nerveux soulevant sa poitrine, annihilant sa résistance, elle éclata en sanglots.

— Ma fille ! — s'écria alors Lucienne en s'élançant vers elle et la prenant dans ses bras. — Ma fille qu'as-tu?

Et, dans une soudaine inspiration, considérant tour à tour et avec une rapidité foudroyante les deux hommes consternés :

— Mon Dieu!... mon Dieu!... Mais que se passe-t-il donc? M. de Saint-Florent se reprit le premier.

— Je ne le présumais que trop; la pauvre enfant est affectée, matériellement, par sa prochaine maternité, et elle n'a pas voulu aller prendre le repos qui lui est nécessaire... et cela pour ne pas vous quitter... pour ne pas vous troubler, Lucienne, dans les rêveries vers lesquelles vous vous étiez envolée et que nous respections...

— Est-ce donc vrai, mon enfant?... — interrogea M°»= de Saint- Florent. — Tu souffrais et tu ne m'en parlais point? Tu ne m'aimes donc plus, dis-, tu n'aimes plus ta maman?

— Oh! ma mère!...

Mignonnette exhala, plutôt qu'elle ne les prononça, ces trois mots ineffables, car ce n'était pas son corps qui souffrait, mais son cœur.

M. de Saint-Florent vil qu'il fallait abréger celte attente, dénouer au plus vite cette situation dans l'intérêt du secret qu'il serait toujours assez tôt de révéler, non pas précisément parce qu'il touchait à sa propre vie, mais parce qu'il constituait, craignait-il, un retour offensif de leur venimouse ennemie.

— Oui, — reprit-il, — les nerfs, trop tendus, de Marie ont besoin

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de délassement, de repos. Celles qui vont être mères ont une sensibilité infiniment plus vive. Pour elles, il ne faut point de fatigue mais des soins toujours très doux. Emmène-la, Maurice. Et quelques heures de bon sommeil nous la rendront avec de l'aurore dans les yeux.

Et se courbant vers la jeune femme, vers l'enfant dont les prunelles plongèrent dans les siennes avec une intense et pieuse émotion, il posa longuement, bien longuement ses lèvres sur ces paupières comme pour les sceller, appeler sur elles le repos, le sommeil... et l'oubli !

« A la même heure, loin de là, seule dans un des salons du Grand Hôtel du Parc, à Vichy, Léona relisait pour la troisième fois la dépêche que lui avait envoyée Pierre Normand.

— Demain... — répétait-t-elle d'une voix creuse. — Dem;iin! Et serrant nerveusement le papier entre ses doigts crispés :

— Ah! pourquoi n'est-ce que demain? Pourquoi ce télégramme n'est-il que l'avenir... l'avenir incertain, et n'est-il point déjà le passé?

Et irritée d'avoir à attendre encore :

— Cet artiste est-il donc bien pressé de triompher par avance avec moi qu'il n'a pas pu attendre douze ou quinze heures de plus et me télégraphier : « Vous êtes vengée! » Vengée!... Oh! quel joie alors, quelle extase, quelle expansion! Vengée... de cet homme, de ce Saint-Florent qui, peut-être, il est vrai, ne m'a point fait de mal, mais vengée d'autant plus que, en le tuant, lui, c'est tous les siens que je frappe. Tous, tous! Oh! oui, comme elle est sainte, et douce, et bonne... et infernale la vengeance!... Saint-Florent mort, il ne me restera plus qu'à accomplir le reste : enlever à Maurice Donnel et à sa femme ce petit enfant à naître, ravager jusqu'au bout cette famille. Et alors, contentée, salislaite, je pourrai me reposer. Je me reposerai... El ce sera fini.

Et étendant ses bras paresseusement :

— Je vais dormir, heureuse et allégée; les rêves me berceront encore demain, au point du jour, au moment oîi riiouime, dont j'ai embrasé les veines, portera le coup fatal... le coup béni ! A mon réveil, je trouverai un petit bleu qui me dira que tout est terminé... et que le deuil est enfin rentré dans cette maison abhorrée.

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