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— Soit. J'attendrai.
i. était trop sûr de Jeanne pour appréhender longtemps Je résultat d'une pareille enquête.
Et son malaise de la veille lui semblait lointain tandis que,- penché à la fenêtre du quai Henri IV, il saluait joyeusement de la main sa maman et sa fiancée qui s'éloignaient côte 'à côte,
11 n'obéissait à l'oncle Courtemer que par déférence et par diplomatie. Il avait simplement prié Jeanne de ne pas ébruiter la nouvelle avant d'avoir reçu le consentement paternel. Sa mère et lui patienteraient aussi quelques jours.
Par ailleurs, il entendait bien ne rien changer à ses plans. La jeune fille quittait l'usine. Trop fière pour qu'on pût lui proposer une aide directe avant le mariage, elle devait, pendant ces quelques semaines, seconder la tante Fclicie dans son travail, comme elle l'avait fait souvent le soir, dans les moments de presse.
De son côté, Madame Bréau demandait que Jeanne l'accompagnât autant que possible, dans ses courses d'aprèsmidi. Elle entendait, l'excellente femme, tenir sa promesse, l'apprivoiser et, comme elle disait, « en faire quelque chose ».
Voulant les laisser seules courir les magasins, il devait les rejoindre sur la terrasse des Tuileries qui borde la Con-
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que Jeanne même ne le sentirait pas.
Il les entendait, il les voyait, toutes les deux, lancées à trav magasins.
Elles flânaient, de rayons en ray Sa m*-re appréciait des nuances, formes, consultait le goût de sa compagne. Ah! les gentils chapeaux d- Il fallait à toute force que la jeune fille les essayât. Et quand elles avaient découvert celui qui leur plaisait: « En voilà un qui vous coiffe à ravir. Gardez le donc, ma petite. Laissez-moi vous l'offrir. » Aussitôt Jeanne de se cabrer sous son chapeau neuf. « Mais si, mais si, voyons, pour me faire plaisir. » Plus loin, les voilettes. Justement, Madame Bréau en voulait une. Elle en prenait deux. Et, pour apaiser d'avance l'ombrageuse enfant: « Vous comprenez, c'est pour faire une surprise à mon grand, pour qu'il vous trouve encore plus jolie. » Elle allait, mêlant les achats. Ceci pour elle, cela pour Jeanne. Peu à peu, les résistances de la jeune fille fléchissaient. Dans cet air parfumé, cette rumeur, sous cet écroulement de richesses, parmi cette foule en désir, ce bain de convoitise, elle subissait elle aussi, la suggestion du grand magasin. Elle s'alanguissait.
Et elle laissait le sautoir s'enrouler autour de son cou, les grands gants souples lui monter jusqu'au coude, une mousseuse ombrelle fleurir dans sa main...
Son imagination ne l'avait pas trompé.
Il sfen aperçut quand il les eut rejointes sur la terrasse des Tuileries. Et encore, la métamorphose n'était-elle sensible qu'à
des yeux avertis, tant elle était discrète et tant elle était servie par l'aisance de Jeanne, son instinct sûr de petite ouvrière des villes.
Certes, son visage était plus changé que sa toilette. Mais changé à ne pas le reconnaître. On l'eût dit illuminé d'une clarté intérieure qui donnait à son teint la transparence d'un pétale traversé de soleil, qui scintillait dans ses yeux, frisait à la pointe de ses cils, luisait dans son sourire sur ses lèvres et ses dents et rayonnait au long de ses cheveux.
Quel contraste aussi dans sa vie, du jour au lendemain ! La veille, à la même heure, elle travaillait, sans soupçon, sans espoir. Et voilà qu'au décor de l'usine succédait la plus noble perspective qu'aient dressée les hommes. L'ingrat labeur faisait place au loisir. Plas d'isolement, mais deux tendresses qui veillaient sur elle et lui préparaient un avenir de joie, qui l'enveloppaient, l'enfermaient comme deux ailes bien chaudes, bien duvetées et prêtes à l'essor... Vrai, on se sentait éclairé, réchauffé par son rayonnement comme par la flamme claire d'un foyer. Ah! décidément, le meilleur moyen d'avoir du bonheur, c'est de donner du bonheur 1
— Nous passons en revue la famille, dit Madame Bréau. Déjà, nous avons inspecté Gaston.
Léon prit une chaise et s'assit près de Jeanne.
— Continue, dit-il.
— Eh bien! Gaston a épousé Madeleine, il y a cinq ans. Il a succédé à son beau-père Clérice, le grand raffineur, à la mort de celui-ci.
— Tu as l'air d'enseigner l'histoire de France, dit Léon. Gaston le Bel, Clérice le Grand, Madeleine la Folle...
Savez-vous, Mademoiselle Jeanne, ce que répondait Madeleine, lorsqu'elle était petite et qu'on lui demandait ce que faisait son père? « Papa, il achète du sucre et il le revend plus cher ! »
— Madeleine, reprit Madame Bréau, est une fort jolie personne, qui s'est forgé une beauté à elle, très personnelle.
Léon souligna;
— La beauté d'une femme qui serait laide si elle était pauvre.
— Tu m'interromps tout le temps. Madeleine n'a peut-être que la beauté du diable, mais c'est le meilleur petit diable du monde. C'est l'entrain, le mouvement en personne. Tout ce qu'on peut lui reprocher, c'est son goût de luxe, de plaisir. Oh! ça, c'est un bourreau d'argent. Mais quoi? Elle est riche. Et je la crois droite, sûre et serviable pour ceux qu'elle aime.
— Ils ont des enfants? demanda Jeanne.
— Oui. Il va vous tomber là un amour de neveu, le petit Valentin, Tintin. dans l'intimité.
— Passons à la branche cadette, dit Léon.
— Oh! le ménage Vaudoye, reprit Madame Bréau, ne ressemble en rien à celui de Gaston. Charles, mon gendre, est professeur à l'Institut social. Il dirige, de plus, une grave revue. Il fait des conférences. Ce qu'il sait, ce qu'il lit, c'est effrayant! Il passe sa vie sur l'échelle de sa bibliothèque. Et quand il redescend sur terre, parmi les hommes, la peur le prend de tous les contacts, de tous les miasmes, de tous les germes, de toutes les poussières. C'est vrai. C'est un doux, un rêveur, et en même temps un tatillon et un méticuleux. Il pousse le souci de l'hygiène à un point qu'on n'imagine pas. N'est-ce pas, Léon?
— Oui, c'est Charles le Sain.
Jeanne interrogea:
— Et sa dame?
Aïe! « Sa dame »... Madame Bréau et son fils échangèrent un regard inquiet. Jeanne le surprit au vol. Et de sa voix preste :
— Est-ce que j'ai dit quelque chose de mal?
— Oh! de mal... protesta Léon.
— En réalité... commença sa mère. Mais Jeanne:
— Si, si, si. C'est convenu, n'est-ce pas, Madame? Je vous l'ai demandé moimême. Chaque fois que j'aurai des mots qu'on ne dit pas, il faut m'avertir. Entre vous deux, je n'ai pas d'orgueil.
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