‹ Mariage de demainChapitre 35 sur 45 · JEANNE ET LEON · texte numérisé non relu

JEANNE ET LEON

la catastrophe... Madeleine que gagnait la peur, cria :

— Les voilà qui arrivent !

Les retardataires accouraient. Ils communiquèrent leur élan au peloton de tête, qui se répandit sur le rond-point dessiné devant l'usine. Les voix se mêlaient en une rumeur puissante et confuse, d'où montaient parfois un «cocorico » de gavroche, un coup de sifflet. Les visages et les gestes ressemblaient aux cris: les uns amusés, gouailleurs, les autres sévères et furieux.

Comment dépeindre le vertige de panique, la désagrégation intérieure qui ravagent tous ceux qui se sentent en butte aux menaces d'une foule? A peine pourrait-on les comparer à la détresse absolue des naufragés accrochés à l'épave, dans le tonnerre de la tempête, parmi le chaos des vagues. Et encore, si la violence humaine est aussi brutale que celle des choses, elle est plus cruelle, plus féroce, parce qu'elle paraît consciente. La victime se voit le jouet de ses semblables, de ses frères. Aux approches de la mort, elle pense que ceux qui la tuent auraient pu l'aimer.

Tout à coup, un choc net, sec, claqua contre une vitre. On lançait des cailloux. L'oncle éclata, en un juron terrible. Subitement, dans le salon, toutes les faces apparurent pincées, creuses, verdies. Pauline se jeta contre sa mère, sfenfouit la tête aux plis du corsage:

— Maman, j'ai peur...

Le gros Pierre, le ventre secoué et les poings dans les yeux, pleurait bruyamment. Vainement sa grandrmère Bréau cherchait à le consoler.

Tintin se glissa près de Jeanne. Et d'une voix claire où l'effroi se teintait de curiosité :

— ■ Dis, est-ce que ça va être la Révolution?

D'instinct, tous avaient reculé, se réfugiant contre la monumentale vitrine où s'entassaient tant de trésors. Berthe se lamentait:

— Mon Dieu! Nous sommes perdus...

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aient, l'énervaient, 11 redoutait quelque excès de cette \ iolem <• dé< hatnée. Et, en même temps, il tremblait qu'un connu avec la troupe ne fût fatal à c Foule qu'à travers Jeanne il ne pouvait point haïr.

De temps en temps, des pienes cinglaient la façade. L'une heurta un volet. Une autre cogna un montant de fenêtre. Et tous tressaillaient à chaque coup, comme s'ils l'avaient reçu.

L'oncle épiait la cour. Elle restait déserte. Rien, toujours rien. Et, soudain, étouffant d'impatience et de fureur impuissante, la mâchoire décrochée sous la moustache grise, il se campa, ricanant, devant Jeanne et Léon:

— Eh bien? Qu'est-ce que vous en dites? Ils vont bien, les frères et amis!

Il déchargeait sa colère et sa peur.

Tentes les rancunes, tous les griefs anciens lui remontaient! du (cœur et tremblaient sur ses lèvres.

Léon s'avança vers lui:

— Mon oncle, ce n'est pas le moment...

D'un geste emporté, l'usinier l'interrompit :

— Ah! je te conseille de parler, toi!... Voilà ton œuvre, mon garçon! T'ai-je assez détourné de ce satané mariage...

T'ai-je assez répété qu'il ne fallait pas traîner derrière soi des rivaux pris parmi ces crapules et ces gouapes... Ah!

tu peux être fier... Car c'est ce Saffre qui, sournoisement, dans la coulisse, a tout mené, par dépit, oui, par dépit d'être remplacé...

— Oh! mon ami... reprocha Madame Bréau.

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lui avait fait la COUr ? Quelle boni'

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ment la vérité. Alors, elle se jeta contre on mari:

— N( ite pas. La peur l'affole...

Il ne sait pas « e qu'il dit.

Léon la retint contre son épaule:

— Non, ma < hérie, va, ne cran,

J'ai confiance en toi Je sais que tu as repoussé cet homme avant d naître. Je le tiens dé mon oncle* luimême.

Et tourné vers Courtemer:

— Jeanne a dit vrai. La peur vous affole. Vous n'avez | as d'autre excuse que la panique. Vous savez fort 1 que ce Saffre était en révolte avant que Jeanne fût chez vous. Il a suivi sa voie et choisi son heure, sans se soucier de ma femme, ni de moi.

— Pourquoi donc alors, demanda l'usinier, la grève éclate-t-elle seulement après ton mariage?

A son tour, Léon se soulagea. Tant pis pour Gaston et Madeleine:

— Parce qu'il y a six semaines, vous avez renvoyé cinquante ouvriers! Il n'y a pas d'autres raisons. Maintenant, pourquoi les avez-vous renvoyés? C'est une autre affaire. Je serai plus généreux que vous. Je ne remonterai pas plus haut.

L'oncle ne répondit pas. Il tendait l'oreille. A travers la rumeur de la foule, résonnait une trompe d'auto maladroitement maniée.

— Je la reconnais au son ! s'écria Courtemer. C'est ma voiture. Ces sauvages-là l'ont sortie. La remise donne sur la rue. Parbleu! Ils vont la brûler. C'est le coup classique. Maintenant, quand on n'est pas content du patron, on lui flambe son auto. Ah ! ça, ah ! ça, les soldats ne vont donc pas me crosser tous ces bandits?

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