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un mot dans sa lettre. J'espère que de ce côté aussi nous sommes tout à fait d'accord...
— Parfait! Parfait! déclara Bro en se précipitant dans l'escalier.
Le professeur Ruchard le suivait pesamment. Sfétait-il exagéré ses craintes, pendant des mois d'attente et d'incompréhensible silence? L'inquiétude passionnée de son fils Tavait-elle peu à peu envahi ? Mais sa prompte et facile victoire le déconcertait. C'était le malaise dans la délivrance, l'angoisse dans le triomphe, Tétat d'esprit de l'assaillant qui croit une redoute fortement gardée et qui la trouve vide.
(S2!^$ enri Ruchard traversa vivement 2tti£ *e Jarcnn q1^ précédait la mait^i^jy son de César Bro. On était en mai. De toutes parts, les feuillades éclataient, ces verdures de Paris qui se hâtent de s'épanouir comme si elles savaient qu'elles vont mourir jeunes brûlées dès juillet. Mais le fiancé de Suzanne Bro semblait indifférent au monde extérieur. Familier du logis, il monta tout droit à l'atelier.
Le peintre, pensif, un œil à demi fermé par la fumée de sa cigarette, esquissait debout un carton au fusain. Sa femme écrivait à une petite table. Ils étaient seuls. Tandis qu'il leur serrait les mains, de sa manière chaleureuse et un peu brusque, elle lui dit:
— Vous avez vu Suzanne:
Il répondit, absorbé :
— Non. Mais je ne suis pas fâché de vous trouver seuls auparavant.
Il paraissait si soucieux qu'elle devint grave:
— Pas d'ennuis, je pense?
— Pas d'ennuis à proprement parler, mais une sorte d'irritation sourde que vous pouvez empêcher d'éclater, que vous pouvez dissiper même.
Il sTétait laissé tomber sur un siège et faisait sautiller son chapeau entre ses mains. Il essaya un pauvre sourire qui contracta sa face énergique et reprit:
— Vous allez me trouver bien exigeant de me plaindre, puisqu'en dépit de nos appréhensions, M. Bro m'a accordé sans difficulté la main de sa fille et puisque dans un mois nous devons être mariés.
Mais, sincèrement, n'estimez-vous pas tout de même qu'il y ait dans ma situation quelque chose d'anormal ? Comment? Voilà trois semaines que nous sommes fiancés et, sous le même toit que ma future femme, vit un jeune homme orné de toutes les qualités, beau à faire retourner la foule dans la rue, en un mot parfait de tous points ! Moi, je ne viens ici qu'en visite. Lui vit en complète intimité avec Mlle Suzanne. Ne trouvezvous pas naturel que j'en prenne ombrage et que je souhaite d'en voir la fin?
César Bro l'interrompit de sa voix tranquille, sans cesser de dessiner:
— Pardon, cher ami. Mais avant tout, rappelez-vous comment les choses se sont arrangées et convenez qu'elles ne pouvaient se passer autrement. Il était naturel de ma part d'offrir l'hospitalité à mon frère pour un séjour qui, m'a-t-il dit, ne doit pas se prolonger au delà de votre mariage. Or, il m'a exprimé sa volonté formelle de ne pas se séparer de ce jeune homme. Vous savez avec quelle force, quelle véhémence il a exposé ses raisons. Ce garçon n'est jamais venu en France, il est littéralement perdu parmi nous. Mon frère, qui l'a entraîné, en assume la responsabilité et ne veut pas l'abandonner. Je ne pouvais faire moins que de leur proposer de les loger tDus deux, puisque j'en avais la place. Et notez que si mon frère avait refusé, vous eussiez perdu au change, car il aurait emmené sa fille, sans lâcher son élève.
Ils auraient vécu tous trois ensemble, au lieu d'être disséminés parmi nous.
Mais comme le jeune homme, loin de se laisser convaincre, se renfrognait davantage, Mme Bro l'entreprit à son tour:
— DTailleurs, ne vivent-ils pas vis-à-vis
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— Quant à Suzanne, pour uivit die,
vous que pour une femme épi il n'v a qu'un homme au monde, celui qu'eue aime? Les autres n Elle ne h?s remarque pas, elle ne voit pa le signe même de la ten-
dresse. Et l'avez vous vue prêter la moindre attention à M. Dajan-Phinn?
— Non, non, dit vivement Henri. Et c'est pourquoi je n'aurais pas voulu me plaindre devant elle. Il y aurait eu je ne sais quoi d'indélicat à lui exposer mes doléances. Mais cela n'empêche pas qu'elles soient fondées. Cette cohabitation me froisse, me blesse. Et quoi que' vous en disiez, il y a un moyen de la faire cesser. Puisque ce Dajan-Phinn est si intelligent, il va s'assimiler rapidement nos coutumes. Il n'est pas besoin de le tenir plus longtemps en laisse, comme un animal exotique qu'on ne peut pas mettre en liberté. Qu'il habite près de son maître, mais non dans sa maison même. Et je vous en prie, touchez-en quelques mots à M. Bro, puisqu'il plane tellement audessus de ces misérables détails... si toutefois c'est par mépris des contingences qu'il m'inflige cette désagréable épreuve...
— Que voulez- vous dire? interrompit vivement Mme Bro.
Evidemment gêné par la présence du peintre, Henri reprit:
— Rien. Je ne veux rien avancer dont je ne sois sûr. JTai eu tort. Enfin, voulezvous vous charger de la commission?
— Je vous promets, dit-elle.
Il se leva, soulagé. Elle le reconduisit jusqu'à la porte et là, soulevant la tenture, tandis qu'il s'engageait dans l'escalier:
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— Oh! je vous soupe, «une d'avoir un petit failde pour lui.
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— vrai, avotia-t elle.
Dans sa bonté, Hle se sentait port vers lui par un instinct maternel. Il lui apparaissait isolé comme un enfant perdu. Le Dr Bro restait muet sur les origines de son protégé. Mais elle le savait sans famille, sans attaches. Ses traits admirables gardaient leur douceur étonnée du premier jour. Mais peu à peu, ils se chargeaient de mélancolie. A le voir, on songeait à un beau lis qui s'incline sur sa tige. Et cette hésitation qui marquait le début de ses discours, qui le laissait, une seconde, la bouche entr'ouverte et les paupières battantes, ajoutait encore à sa touchante timidité.
Non pas qu'il fût embarrassé de ses mouvements, ignorant de nos usages. Au contraire, il en possédait toutes les finesses. D'ailleurs, il révélait à l'occasion une érudition surprenante.
— Mais vous savez donc tout. Monsieur Dajan-Phinn! sTécriait parfois Mme Bro.
De fait, sa culture était fort étendue. Aucune connaissance humaine ne lui semblait tout à fait étrangère. C'était bien le digne élève du Dr Bro. Loin de tirer vanité de son savoir, il en paraissait confus. Pour qu'il en donnât des preuves, on était obligé de le presser, de l'interroger, comme on feuillette un dictionnaire pour en extraire la science. De même, habile de ses mains, capable de jeter sur le papier une esquisse et même une aquarelle, d'effleurer avec
DAJAN-PHINN
agrément un piano, il dédaignait ses toute mise en demeure n'eût abouti qu'au dons. Bref, il ne se passionnait pour rien. départ du docteur et de son protégé. Un Il lui manquait le feu intérieur, l'enthou- moment, elle songea bien à s'adresser à siasme. Mme Bro imputait au regret du Dajan-Phinn lui-même. Mais 211 cas de pays natal ce manque d'ardeur et cette réussite, elle fût arrivée à un résultat indolence. Elle eût voulu distraire le identique: l'élève partant, le maître l'eût jeune étranger. Mais ses
essais n'étaient guère /f~ r\
encourageants. Vainement elle lui avait mis entre les mains de ces romans dont elle se montrait si friande. Vainement, elle l'avait emmené au théâtre. Les livres, les pièces, nourris d'amour, ne l'émouvaient pas, ne le tiraient pas de sa mélancolie.
Aussi appréhendait-elle de le voir livré à luimême comme le souhaitait Henri Ruchard.
Néanmoins, fidèle à sa promesse, elle exposa le soir même à son beau -frère la requête de l'ombrageux fiancé.
Dès les premiers mots, le D1 Bro témoigna d'une folle gaité.
Les yeux luisants, il ricana :
— Ah ! Ah ! Ce jeune homme est jaloux de Dajan-Phinn ! Voyezvous cela 1 Mais c'est parfait, parfait. . .
— Comment?... interrogea Mme Bro, légèrement interloquée.
Il se reprit :
— Mais cela prouve qu il aime ma suivi. Elle renonça donc à cette démarfille, tout simplement. D'ailleurs, cela che vaine et délicate.
n7a aucune espèce d'importance. Fan- Aussi n'était-elle pas très fière quand,
taisie d'amoureux. N'insistez pas, chère deux jours plus tard, Henri Ruchard lui amie, n'insistez pas. J'entends garder Da- demanda des nouvelles de son ambasjan-Phinn près de moi, vous le savez, et sade. Justement, tout se conjurait pour rien ne m'en séparera. exaspérer le défiant jeune homme. Le
Elle nTosa pas appuyer. Son devoir professeur et son fils, qui apportaient la d'hôtesse même lui imposait la discrétion. bague de fiançailles, étaient arrivés quel- Comme l'avait fait remarquer son mari, ques minutes en avance sur l'heure con-