do tetll I I i.ull.i
— ■ li i ( -la ne me plaisait p
— Al 'lirais moi
et vous seriez f<> lonnattre que
je ]c> ai ]
— Je suis curieux de les entend
— Vous serez satisfait, déclara
ment le jeune homme. Du premier jour.
votre attitude nous a paru singulière. !«■ dis « nous », car mon père pe mes
inquiétudes et mes soup tre con-
sentement même, succédant à votre long silence, lui a paru trop facile pour être sans arrière-pensée. Vous oubliez trop aisément vos anciens griefs contre lui.
Quant à moi, la présence de ce soidisant préparateur m'a toujours paru louche. Comment l'expliquez-vous, sinon par votre désir de le faire aimer de votre fille. Voilà le fiancé de votre choix!
Grâce à sa prodigieuse beauté, à ses mérites que vous vantez sans cesse, a l'intimité continuelle que vous lui ménagez avec Mlle Suzanne, ne comptiez-vous pas qu'il arriverait à me supplanter? Déjà, vous y seriez parvenu, si elle eût été moins constante. Et vous y parviendriez, si je ne déjouais pas votre ruse. Ah!
C'était un beau plan. Ainsi vous m'évinciez tout en vous évitant l'ennui d'un refus direct. Et votre vengeance en était même plus complète et plus raffinée.
Vous me précipitiez de plus haut, puisqu'après m'avoir donné votre fille, vous me la faisiez ravir par un rival.
L'attitude du docteur Bro était incompréhensible. Il riait, se frottait les mains, semblait au comble de la jubilation:
— Ah! Ah! Tu as trouvé cela tout seul! Ou plutôt vous vous êtes mis à deux. Mes compliments. Eh bien! mongarçon, tu n'y es pas du tout...
Déconcerté, Henri balbutia:
— Mais... si je me suis trompé... ce
VAJAN-PHINN
que je souhaite de toutes mes forces... sais que le fiancé de ta fille en souffre...
au moins justifiez votre conduite... Bro ne riait plus. Il marcha sur les
Très grave, le professeur appuya: deux hommes. Ses yeux phosphoriques
LES in.' \ JET NES GENS R.ESTI R.ENT SE1 I S.
— Oui, Bro, explique-toi; explique- luisaient au creux de ses orbites bleuâ-
nous pourquoi tu as ramené cet indi- très. Son front têtu sTenflait. Toute sa
vidu, pourquoi tu le gardes sous ton toit, face grimaçait de malice et d'intense
pourquoi tu t'obstines, même quand tu satisfaction:
\li ! voua \(.ulc/ fou l deux une ilii .itK.n l Eh bi< >it, vou l'an
bien, elle n'aurait pa i tard/-.
i • pui (que voui m'en <l >nnez 1 oo asion, la prends. Sur un seul point, \ ,1 clair. ( »i: • ' \ rai, je n'ai « ien oublié du pai é i que tu m'a i
infligé, Ruchard, m'< I au li sensible tiu'.iu premier jour. J'ai perdu mon pro i ton réquisitoire, mais non pas ppel. Seulement, comme je te l'ai dit, le bonheur de nos enfanta n'avait rien à voir avec nos querelles. Non, je n'ai pas complote de t 'évincer, mon garçon. Battu sur le terrain scientifique, c'est sur le terrain scientifique que je voulais ma revanche. Mais il me la fallait absolue, écrasante. Mes adversaires devaient en rester anéantis ;i jamais. Eh bien 1 je l'ai, je la tiens...
Il s'exaltait. Soulevé, grandi par le triomphe, il était effrayant à voir.
— Ah! ahl Tu es jaloux de Dajan- Phinn, bouillant Henri. Et tu partages ses craintes, grave Ruchard 1 tu vois en mon élève un rival digne de toi, ombrageux fiancé. Tu lui fais l'honneur de le haïr. Tu en as peur. Eh bien! vous êtes tous tombés dans le piège que je vous ai tendu, que je vous prépare depuis sept ans... Et vous y êtes tombés même plus profondément que je n'osais espérer... Ahl On ne peut pas faire de la viel Ahl il est impossible à l'homme de créer un organisme!... Ah! mes plantes n étaient que des jeux puérils! Eh bien! Sachez donc que cet odieux Dajan- Phinn est sorti de mes mains, que ce rival détesté est artificiel, et que pour tout dire d'un mot, Henri est jaloux d'un automate !
■*).£ E Dr Bro souhaitait d'anéantir ses adversaires: il avait réussi. La femme du peintre, les deux Ruchard, restaient accablés de stupeur. Le professeur était tra-
i dit un < h'' i - premi< t :
— Quoi ? 1 u prétend Phinn .
Mais Suzanne entra, animée de l><»n heur. Subitement interdit'
pétrifiés, elle murmui
— • qu'il y a?
Le do tetUT, radieux, lui dit en lui ta] tant la joue:
— Ton fiancé te racontera cela.
Puis, prenant le bras de son ami Ru
chard, il l'entraîna vers le jardin. Sur le seuil, il se retourna et dit avec auto:
— Pas un mot à Dajan I'hinn, i pas?
A peine avait-il refermé la port<- fenêtre que Mme César Bro monta annoncer la prodigieuse nouvelle à son mari. Les deux jeunes gens restèrent seuls.
Suzanne répéta:
— Que se passe t il ? Dites vite.
Glissant rapidement sur ses projr
soupçons, Henri raconta l'écrasante révélation. Ce fut au tour de la jeune fille de rester confondue. Il fallut que son fiancé lui répétât les dernières paroles du docteur. Mais chez elle, l'admiration se mêla vite à la surprise:
— J 'étais sûre qu'il finirait par triompher, qu'il n'avait jamais cessé d'avoir raison. Quelle réponse, et quelle revanche!
Il l'interrompit, un reproche dans ses yeux limpides :
— Alors vous êtes certaine que ce Dajan-Phinn est sorti de ses mains...
— Puisqu'il le dit...
Il se récria:
— Oh! Pour ma part, je ne mets pas en doute...
En effet, tout rengageait, tout le portait à considérer comme vraie l'assertion inouïe du Dr Bro. Elle réduisait à néant ses inquiétudes jalouses. Elle expliquait tout. La trame qu'il croyait ourdie contre lui, le rival dont il se croyait menacé, tout cela sfévariouissait.
Mais son père?... Le professeur accepterait-il aussi facilement le miracle?
Champion de la science officielle, vainqueur dans une première manche, vraiment pénétré de la justesse, de la gran-
DAJAN-PHINN
deur de sa cause, allait-il, cette fois, sfa vouer vaincu sans se débattre? Si, au contraire, il résistait, la lutte reprendrait entre les deux hommes, plus âpre, plus violente que jamais.
Et comme la jeune fille, un peu grisée d'orgueil filial, s'efforçait d'imaginer le retentissement dfune telle découverte, lui, distrait, suivait du regard, à travers la vitre, la promenade des deux savants autour du jardin.
Vêtu sans recherche d'un complet jaunâtre, coiffé d'un informe chapeau de paille recuit de soleil, Bro sfagrippait à l'ample redingote de son compagnon.
Il avait tiré d'une poche intérieure un épais portefeuille et faisait défiler sous les yeux de son ami toute une série de petits papiers. De temps en temps, ils s'arrêtaient. Les gestes de Bro devenaient plus pressants. Le professeur passait lentement la main sur son front, comme un homme qui cherche à dissiper les fumées de ses rêves. Le crépuscule les surprit au jardin. Henri brûlait de connaître le résultat de ce long entretien. Aussi, dès qu'il se retrouva seul avec son père dans la rue, il l'interrogea d'un mot où tenait sa hâte:
— Eh bien?
— Cet homme donne le vertige, murmura le professeur. On perd pied. On est submergé sous le flot des paroles.
Voilà sept ans, d'après lui, qu'il retient son secret; voilà plus d'un mois qu'il résiste à la tentation de nous le livrer. Alors, il déborde, il explose.
— Enfin, crois-tu à cette découverte?
interrompit Henri anxieux.
Le professeur, dTordinaire sobre de gestes, agita les bras désespérément:
— Je ne sais plus... Je ne sais plus. Il faut tout croire ou ne rien croire.
— Enfin, que t'a-t-il raconté?
— Il m'a raconté qu'il préparait son grand œuvre depuis sept ans. Il se proposait, en cas de réussite, d'amener son Dajan-Phinn en France, de le faire vivre parmi nous et, quand nous aurions bien mordu à l'amorce et cru à la réalité du personnage, de nous en révéler la nature. Il touchait presque au but, paraît-il, quand lui est parvenue notre demande
en mariage. C'était un atout: dans son jeu. Le temps des fiançailles nous réunirait étroitement, nous mettrait en continuel contact avec son Dajan-Phinn. Mais encore devait-il être tout à fait sûr du succès, se sentir absolument prêt. D'où son retard à nous répondre, toujours d'après lui. Enfin, il se serait décidé à prendre le bateau. Et, une fois en France^ l'inquiétude, l'irritation que t'inspirèrent cet inconnu, — et que Bro se défend d'avoir prévues, — auraient comblé ses vœux. Ta jalousie était un hommage à la perfection de son œuvre...
Au ton dont son père rapportait les paroles de son ami, le jeune homme le sentait ébranlé, indécis. Il insista:
— Mais enfin, t'a-t-il exposé sa méthode, fourni des détails techniques?
De nouveau, le professeur leva vers le ciel des mains éplorées:
— Des détails techniques I Mais pour suivre cet homme-là, il faut oublier tout son savoir, se dépouiller de ses convictions. On patauge dans l'inconnu, dans le fantastique. Oui, il m'a exposé sa méthode. Oui, il m'a montré des photographies de son expérience à ses différentes étapes. Uniques témoins, d'ailleurs. Car Bro prétend avoir agi seul, sans autre auxiliaire qu'une sorte d'Hindou demiartiste, demi-sorcier, qui ne l'aurait aidé qu'au point de vue plastique. Oh! il a réponse à tout, naturellement. Mais sur quoi peut-on fonder une controverse sérieuse, quand on avance sur un sol inconsistant, dans une atmosphère aussi obscure, au delà du terrain solide et des vues claires de la science?
— Alors?
— Alors, ou bien nous sommes en face de la plus effrontée supercherie, et Bro n'est qu'un pauvre fou détraqué par ses déboires passés, ou bien... il a dit vrai.
Il prononça ces dernières paroles d'une voix un peu honteuse, comme s'il rougissait, lui, savant officiel, professeur notoire, d'admettre un instant la possibilité d'un tel prodige.
— Enfin, comment savoir? interrogea Henri.
— En étudiant de près ce Dajan-
Phinn, maintenant que nous i onni
p ■ mte de Bi o I ta non i ; lui b une enquête i igourev qui finira bien par noua livrer la
0£' LORS commenta dans la maison ) \*^ (1(' César Bro, une vie singuf\i lière. D'un commun accord, les initiés avaient décidé de garder le secret. Le professeur Ruchard avait tout particulièrement insisté pour que rien des événements ne se répandît au dehors. Il craignait, au cas où l'enquête tournerait à la confusion de l'ami, les railleries de ses confrères. Quoi ! Le grave Ruchard avait pu consentir à examiner de semblables billevesées, et par conséquent à les tenir un instant pour sérieuses? Quel éclat de rirel Et si, au contraire, l'invraisemblable était vrai, ne valait-il pas mieux que le professeur fût le premier à reconnaître sa conversion dans un beau mouvement avant que ses collègues ne se fussent emparés de la question et ne l'eussent contraint à s'avouer vaincu?
Quant au Dr Bro, sûr de la victoire définitive, indulgent aux dernières résistances de son vieux compagnon, il acceptait de bonne grâce l'examen réclamé par Ruchard. Il déclarait qu'ayant attendu sept ans, il saurait bien patienter quelques jours encore. Parents et amis, touchés par la foi, deviendraient pendant ce temps dTardents disciples. Et la nouvelle éclaterait d'autant plus violemment sur le monde qu'ils l'auraient plus longtemps contenue.
Dajan-Phinn lui-même, Dajan-Phinn surtout, devait rester dans l'ignorance.
Car il ne savait rien de sa mystérieuse origine. Là-dessus le Dr Bro s'expliquait très nettement. Avant que Dajan-Phinn ne devînt l'objet de discrètes investiga-
tion^, il avait '< nu à appuj • point :
— Je lui ai toujours ca
der la même Lui révelei
véritable état, c'était fausser son atti
tude, lui enlever de son | j'ose ainsi parler, de son naturel. Il '•liait mou complice, Kl hait
son secret. Tandis que se croyant pareil au commun des homme-., il • effort ii leur ressemblance et souffre pas d'être une prodigieuse exception. Ohl Dajan-Phinn, interrogé vous, ne manquera pas de raconter qu'il a vécu jusqu'à l'adolescence entr vieilles gens qui l'ont élevé dans les faubourgs, aux portes de la ville, juqu'au jour où je l'ai emmené habiter au jardin zoologique. Il vous décrira même succinctement le d'or de son enfance monotone: la case, la foret pro che, l'école où il se rendait chaque jour. Pourquoi? Parce que, pour lui donner l'illusion d'une vie normale, j'ai dû lui créer des souvenirs, comme on meuble d'objets anciens un château moderne, afin de lui donner l'apparence de l'âge... Et comme les plus enclins même à croire le docteur, ne pouvaient réprimer un signe d'étonnement:
— Qu'y a-t-il là qui puisse vous surprendre? N'avez-vous pas contrôlé, admis des phénomènes plus extraordinaires? Dans une séance dThypnotisme et de suggestion, n'avez-vous pas vu l'opérateur laisser dans la conscience des sujets une empreinte plus forte, leur persuader qu'une pomme de terre est un fruit délicieux, que toutes les voyelles manquent au journal qu'ils lisent, ou même les contraindre à commettre un vol, un crime à l'état de veille? Et encore il agissait sur un organisme formé, tâche plus difficile que d'impressionner une substance toute neuve.
Mais fixer dans un cerveau quelques images, ce n'était rien pour le Dr Bro. Le plus beau de son travail, dans cet ordre d'idées, c'était d'avoir créé à Dajan-Phinn un atavisme, une hérédité, de lui avoir glissé des instincts et des connaissances sous le crâne, comme on in-
IL VOUS DECRIRA .MEME LE DÉCOR DE SON ENFANCE MONOTONE, LA CASE, LA fcOEBT.
1> A.1AS l'IU.XX
m l.i peaiL II fallait voir !■• D I
< omprcndi i ( omme tes audit l'<-\. eption de Ruchard, n u \eo,\ pa i pu i<- mil i <• en des développement i te. hniques, il déployait une inla isable , le i initier, faisant^ comme il lit. de la • dei
du inonde 11 expliquait les localisations
, indiquait du doigt 1<* s des fonctions dans sa tête i frappait le crâne, pour un peu se le fût ou
pour montrer la BUDStanCC Maneli.
ï'éoorçe grise, et comme un génial cuisinier qui dévoile une recette, énumérait et dosait les notions et les sentiments dont il avait doué I )a jan l'hinn.
Modeler un caractère comme on modèle une statue 1 Faire une instruction, une éducation comme on fait une malle 1 Choisir soi-même les qualités morales et physiques qui doivent composer l'être idéal 1 Autant de problèmes passionnants... Mais on n'avait pas le temps de s'y arrêter. Le Dr Bro emportait tout dans le torrent de sa faconde. .
Le professeur Ruchard avait raison :
cet homme donnait le vertige. A l'entendre, on ne savait plus si l'on vivait dans l'hallucination ou dans la réalité. Et toujours prêt à la riposte comme l'avait également dit Ruchard.
Sfétonnait-on timidement qu'une œuvre si prodigieusement complexe n'eût pas exigé plus de temps? Il s'écriait, les bras croisés sous le menton:
— Comment! Comment! Vous admettez sans discussion, sur la foi d'un récit de voyage, qu'un fakir peut faire jaillir d'une graine, en une demi-heure, une plante couverte de fleurs, puis de fruits, et vous n'admettriez pas que sept ans m'aient suffi pour mener à bien mon œuvre ?
Ou bien, frappant les esprits par l'analogie :
— Des êtres vivants? sTécriait-il. Mais votre industrie en crée presque, et par milliers. Croyez-vous qu'une automobile diffère tant d'un animal? Ajoutezlui un organe de vision comme l'appareil photographique, un organe d'audition comme le téléphone, qui l'avertissent
des dangeri de la igissent
contre BUS, ' aurez un embryon
d'être, capable de se guid se dm
ger sans lecOUl
( li.e, qu'il m d.i
i ompai le pi i
Ruchard protestait, hochant
la têt>
— Oui, oui, je sais. prévoyait B
11 v manquerait le principe même de la vie, l'énergie incluse dans la graine,
dans 1 Je. Le fait
reconstitué c< istitue
demment le plus clair de n
Lâchant un instant la bride, il se !
çait en de vastes considérations, affirmait que la matière minérale, végétale, animale, était d'essence unique, la représentait comme une condensation de forces, saisissait un objet quelconque, le dépeignait comme une agglomération de petits mondes sans cesse en vibration...
Puis, apercevant quelques signes de lassitude parmi ses auditeurs, il esquissait des aperçus plaisants sur Dajan Phinn. Un nom d'ailleurs qu'il avait forgé à sa fantaisie, et dont on chercherait vainement une trace sur tous les régidu monde. Il imaginait l'automate averti de sa véritable origine et déconcertant l'employé de l'état civil par "l'imprévu de ses réponses, assurant qu'il n'avait ni père ni mère, et terminant par cette prodigieuse affirmation : « Je suis né à vingt ans. »
Naturellement, le jeune étranger n'assistait jamais à ces entretiens. Dès qu'il apparaissait, la conversation changeait d'objet. Chacun faisait de son mieux pour dissimuler cette saute brusque et pour prendre un ton enjoué. Efforts plus louables qu'heureux! Car, depuis la révélation du Dr Bro, la seule présence de Dajan-Phinn provoquait, chez tous les assistants, un trouble qu'ils ne parvenaient pas à dominer.
Il faut en convenir, leur situation était unique au monde. Vivre près d'un être dont on ne sait pas, dont on ne peut pas savoir l'origine! Dont on se demande, en lui parlant, en 1 écoutant, en le regardant: « Est-ce un homme, est-ce un au-
DAJAN-PHINN
tomate? » Certes, il a les apparences humaines. Mais un savant, génial ou fou, a surgi et s'est écrié: « C'est un être artificiel, sorti de mes mains ! » Et dès lors l'esprit doute, tour à tour se cabre et se soumet et, dans ses oscillations tron brusques, perd l'équilibre.
Pourtant, dans ce petit groupe que bouleverse et passionne la formidable énigme posée devant lui, le docteur Bro a tout de suite trouvé deux partisans convaincus: sa fille, aveuglément ralliée par la foi filiale, et sa belle-sœur, séduite par l'attrait du merveilleux. Rien n'arrachera plus Mme Bro à cette conviction qu'elle héberge un automate. Dans ces ardentes discussions qui se chuchotent dans les coins en l'absence de Dajan-Phinn, elle a même jeté un argument de poids, bien fait pour frapper les esprits.
— Voyons, s'écriait-elle, est-ce d'un être humain, cette insensibilité absolue? I/avez-vous jamais vu s'intéresser à la moindre aventure, imaginaire ou réellei dont l'amour soit le mobile? A-t-il jamais pris Lise et Claude sur ses genoux?
Leurs petits mots si drôles, leurs mines, leurs caresses qui nous ravissent, qui nous font venir les larmes aux yeux, l'ont-ils jamais attendri? La joie de Suzanne et d'Henri à se retrouver le surprend. Leur impatience d'être mariés lui est incompréhensible. Ne lui manque-t-il pas ce que le docteur appelle dans son langage de savant les facultés affectives ? Et cette imperfection dans son œuvre n'en est-elle pas en même temps la marque authentique?
Bro prenait un air contrit. Il avouait qu'en effet c'était là le point faible de sa création. Il avait pourtant particulièrement soigné ces instincts affectifs si nécessaires à l'homme et qui font la douceur de vivre. Quelle cause avait vicié ses cultures, fait avorter le développement de ses facultés? Il l'ignorait. Avec son défaut de parole, cette difficulté de déclanchement qui retenait un instant sur ses lèvres le début de sa phrase, c'était les deux tares de son œuvre...
Mais de tels arguments ne suffisaient pas à entraîner toutes les convictions.
Parmi les experts penchés sur Dajan- Phinn, deux restaient indécis: César Bro et Henri Ruchard.
Depuis la foudroyante révélation de son frère, le peintre ne cessait pas d'examiner d'un œil averti le jeune étranger. Et il trouvait, — mais n'était-ce pas l'effet d'une sorte de suggestion, — quelque chose de factice dans la transparence nacrée du teint, dans Téclat minéral de la barbe et de la chevelure, une perfection extra-naturelle dans la beauté des lignes et des modelés. Et, en même temps, dès qu'il inclinait à croire, un instinct de prudence et d'orgueil se révoltait en lui et lui criait de nier le miracle de science.
Cette antique horreur de la raison pour tout ce qui est inconnu, Henri Ruchard la subissait également. Et elle contrebalançait en lui cet élan qui, dès la première heure, le jetait au parti du docteur Bro,, l'inclinait vers la solution la' plus favorable à sa cause, la seule capable de mettre radicalement fin à ces lassantes querelles. En effet, que l'origine artificielle de Dajan-Phinn fût dûment prouvée, reconnue, et toute controverse cessait. Qu'au contraire cette origine fût contestée, la discussion restait indéfiniment ouverte.
Hélas! Le professeur Ruchard ne paraissait pas près de se rendre. Dans le petit groupe, il représentait l'opposition, mais l'opposition défiante, hostile. Dans sa crainte d'être dupe et de prêter à la raillerie, il redoublait de gravité. Et il mettait à étudier Dajan-Phinn une attention concentrée et discrète. L'attention réservée au malade de choix auquel on ne veut pas révéler son mal.
Et Dajan-Phinn? Dajan-Phinn, s'il n'était pas sensible, était du moins très intelligent. Et il ne pouvait pas tarder à s'apercevoir qu'il devenait le centre du petit monde où il vivait. Une fois mis en garde, rien ne devait plus lui échapper des signes de cette métamorphose. Ni le silence, ni la transition maladroite qui marquait son entrée. Ni ces mains hésitantes, ces doigts fuyants qui se tendaient vers lui au moment de l'accueil.
Ni ces regards qui se posaient sur son
h 1 / i V PHINN
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chai ard penfij et fin de
hiiipid. - • i omme veil] Suzanne Bro II ne pou
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Bro i i .ut. m : de lui
comme elle les eût i chine en mari he. il ne pouvait pas ne où du changement d'attitude de l l'im Rui hard qui, jadis sombre et boudeur, semblait l'éviter, Lui marquer même de l'hostilité et qui, maintenant, L'interrogeait i ordialement sur son enfan, . Impossible de ne notei l.i soudaine sollicitude du professeur Ru< hard qui, d'abord indifférent, maintenant l'auscultait, l'examinait sur toutes les faces pour la moindre indispo sition...
Evidemment, Dajan Phinn devait no ter tous ces symptômes et chercher à les expliquer. Car, s'il ne s'en émouvait pas, — lui que rien ne semblait émouvoir, — au moins le mystère dont il se sentait entouré devait-il lui apparaître comme une sorte de problème que son lucide esprit s'efforcerait de résoudre
Or, la solution s'offrit d'elle-même.
Cette période d'intense et discrète inquisition durait depuis environ une quinzaine. On allait publier les bans du prochain mariage. Un après-midi, Dajan- Phinn entrait de son pas indolent dans la salle à manger afin d'y prendre un livre oublié par Mme Bro. Cette pièce, dans l'hôtel du peintre, n'était séparée du salon que par un léger rideau tendu pendant la journée. De l'autre côté du voile, Dajan-Phinn entendit prononcer son nom. Il reconnut la voix de Henri Ruchard. Il prêta l'oreille et s'immobilisa.
« ...Je vous disais qu'il serait notre mauvais génie. Vous voyez, Suzanne, que mes pressentiments ne m'ont pas trompé.
Sans lui, cette maudite querelle serait morte. Au contraire, elle s'est nourrie de lui. Et maintenant la voilà empoisonnée, à l'état de crise aiguë... A quoi bon nous le dissimuler? Les conclusions de mon père sont injurieuses pour le vôtre. C'est le démenti le plus sanglant, le plus infâme soupçon... Ahl Suzanne, Suzanne chérie, va-t-il falloir nous séparer, si près
i l'autre Et tout « ela pour nture de i
.-, ( aln i me dém<
i mon tour. N otn
de tout n"' 'l \:
d< le ,i <i îtermii
— |,ii tout tenté, mail vainement Rien ne le détournera \>] parler bientôt à votre pèr< rerdict
appel... ( d moment dé< par la prodig a, il s'
à peu repris. Ohl i certain qu'il
men le plus scrupule
une probit< ^oyez i
que s'il avait conservé le moindre doute, il l'eût franchement avoué. Mais il n'en a plu>. Pour lui, Dajan-Phinn est un simple mortel...
— Alors, votre père n'hésite plus a accuser de mensonge son vreux coi:
gnon?
— Je crois que cette objection l'a arrêté plus longtemps que les apparences de preuves apportées par votre père.
Mais il explique, il excuse cette supercherie. Pour lui, le Dr Bro a eu l'esprit frappé, troublé même, par la mort prématurée de sa femme, par un labeur démesuré, puis surtout par sa défaite même. Et, à la suite de ce dernier choc, se serait développée en lui cette idée de revanche à tout prix, cette fable invraisemblable et cependant troublante.
— Mon père, interrompit vivement Suzanne, n'admettra pas l'excuse de la folie. Il la considérera comme une injure de plus. Mais enfin M. Ruchard n'est-il pas frappé par ces signes singuliers qui font de Dajan-Phinn un être d'exception, hors l'humanité ?
— Vous pensez bien que j'ai lutté, que j'ai usé toutes nos armes, moi qui ne demandais qu'à être convaincu, qui avai^ tant d'intérêt à ce que le miracle fût réel. Cette hésitation qu'il marque au début de chaque phrase? Mais il parait qu'elle est fréquente.
— Ces photographies que votre père a vues ?
— Il assure, en dernier examen, qu'el-
DAJAN-PHINN
les sont truquées. On peut faire exprimer tout ce qu'on veut à la photographie. Et le Dr Bro avait, au jardin zoologique de Bornéo, autant de modèles qu'il en désirait parmi les pièces anatomiques.
— Cette beauté trop parfaite?
— Pourquoi serait-elle l'œuvre d'un homme plutôt ,que celle de la nature?
— Cette insensibilité presque absolue?
— Est-il besoin d'être un automate pour n'avoir pas de cœur? Combien d'êtres humains ignorent la tendresse!
Non, pour mon père, Dajan-Phinn est un pauvre enfant trouvé, exceptionnellement doué comme ces petits bergers des Alpes qui sont de prodigieux calculateurs, et que le Dr Bro aurait découvert, cultivé, et au besoin suggestionné. Allez, toutes ces preuves sont fragiles et se briseront contre la raison. Nous ne pourrons pas éviter un éclat. Ah! C'est à se demander parfois s'ils n'ont pas la meilleure part, ceux qui ne s'attachent à rien, qui sont indifférents à tout. Ils ne connaîtraient pas nos transes...
Elle dit doucement :
— Changeriez-vous avec eux?
Frappé, il répondit:
— Non, non. Vous avez raison. Mais, voyez-vous, je suis comme ces chevaux ombrageux que toute entrave affole. Je blasphémais. Certes, ce serait insensé de désespérer puisque nous nous aimons, puisque je vous ai près de moi, sûre et fidèle, et puisque je ne respire que pour vous. Aimer, être aimé... Ah! C'est bien, en effet, le secret de tout effort, de toute énergie, la devise du bonheur, la fleur et le parfum de la vie. Oui, nous lutterons. Rien ne parviendra à nous séparer.
— N'avons-nous pas, reprit-elle, supporté déjà bien d'autres épreuves, l'attente, l'incertitude — le pire des maux, a-t-on dit, parce qu'il les contient tous.
— Suzanne chérie, j'adore votre vail lance souriante. Oui, pour nous le passé répond de l'avenir. Il y a déjà entre nous tant de souvenirs... C'est une chaîne que rien ne pourra rompre. Vous rappelez-vous, l'année dernière, quand nous n'osions encore rien nous avouer... nous prenions pour confidente la petite Lise, qui ne pouvait pas comprendre et, pen-
chés tour à tour sur ce bébé de deux ans dans son berceau, nous lui racontions... tout ce que nous aurions voulu nous dire...
— Oui, c'était à l'époque où mon oncle César, dont vous preniez des leçons et qui vous faisait travailler le portrait d'après le modèle vivant, s'écriait, l'air pensif: « C'est curieux, toutes vos femmes ressemblent à ma nièce Suzanne! »
Ainsi se versaient-ils l'un à l'autre le cordial des souvenirs avant la lutte prochaine. Le ton de leur voix baissait. Parfois même le léger murmure s'arrêtait.
Et dans le silence, se détachait un bruit de baiser frais et doux comme celui d'une goutte d'eau qui tombe dans une vasque... Puis la tendre litanie s'élevait à nouveau, où roucoulaient les serments, les louanges, les rappels et les projets, les actes de grâce et les actes de foi, mots berceurs, mots câlins, mots puérils, mots aussi vieux que les hommes, mais qui semblent toujours jeunes à ceux qui les prononcent, à ceux qui les entendent, mots frères des baisers et qui prennent comme eux, en passant sur les lèvres^ une saveur nouvelle...
ajan-Phinn avait tout entendu.
Qu'il fût ou non un automate, jamais révélation plus foudroyante n'avait frappé un entendement. Savoir son origine discutée! Se sentir sur les frontières de l'humanité! Et, au désarroi qu'un tel débat avait dû lui jeter dans l'esprit, s'ajoutait sans doute la tristesse de surprendre ce duo d'amour, d'entrevoir cette terre promise qu'il ne devait jamais fouler.
Ce jour-là, il fut plus silencieux que de coutume. Le lendemain, on le vit peu. Il s'enferma dans sa chambre. Pendant le dîner, auquel assistaient les Ruchard, il resta concentré. Une sorte d'angoisse pesait d'ailleurs sur toute la table. Le