DÉSIGNATION
Propriétaires, rentiers, professions libérales. . . .
Commerçants
Cultivateurs
Oa^riert de tout genre. . .
Domestiques
D'où il résulte que la population ouvrière, qui est loin, quand on en défalque les cultivateurs, de représenter la moitié de la population totale de la France, qui n'en représente même pas un tiers, fournit cependant plus de la moitié des divorcés (2).
Voici, d'autre part, la description que nous fait un magistrat de la façon dont se jugent ces affaires :
Entrez, à Paris> à l'audience de la quatrième chambre civile, qui a la spécialité de dissoudre les mariag^es. Elle est encombrée d'affaires. On inscrit par an à son
(1) La Loi du divorce, chap. vi, p. 157.
(2) Bulletin officiel du ministère de la Justice^ mars-avril 1903, p. 56,
rôle deux mille trois cent demandes en divorce; ci, comme elle connaît des accidents, elle a encore à juger un nombre considérable d'affaires de ce chef. Il faut aller vite. L'enquête sur la demande en divorce a été faite et elle est rapportée à la barre. L'avocat du demandeur présente sa plaidoirie. Quand il s'ag^it d'un procès simple et ordinaire : « Inutile, Maître, lui dit le président, d'entrer dans de longs détails. Lisez l'enquête; votre confrère nous donnera connaissance de la contre-enquête et le tribunal statuera. » Les lectures sont faites et les juges rendent, à l'instant même, leur sentence. On a dit au ministère public : u Nous vous entendrions avec plaisir; mais le temps presse, et ces sortes d'affaires sont toujours claires! » Et il a gardé le silence. C'est-à-dire que si l'on avait plaidé un procès de mur mitoyen ou une affaire d'accident, les avocats auraient longuement déduit leurs arguments. Mais il s'agissait simplement de rompre une union et de dissoudre une famille.
Lorsque le procès est engagé par la voie de l'assistance judiciaire et que le défendeur fait défaut, c'est bien pire. Il semblerait au premier abord qu'on dût prendre des précautions plus grandes, puisque le défendeur n'est pas là pour exposer ses raisons. Au contraire, on ne fait même pas d'enquête, et le tribunal prononce sur le vu de simples renseignements qui lui sont transmis par le commissaire de police du quartier des conjoints. Nous savons tous de quelle manière ces renseignements sont obtenus. Gomme je demandais un jour à un inspecteur de la sûreté la manière dont on les recueillait, a Oh! Monsieur, c^est bien simple, quand il y a une domestique dans la maison, on attend qu'elle aille au marché et on provoque ses confidences; sinon, on interroge la concierge, par laquelle, du reste, on contrôle toujours les propos des servantes. » Et c'est sur ces notes qu'on dissout les
mariag^es. Il est vrai qu'on arrive à un résultat remarquable, qui est de vider à peu près le rôle. On a ainsi rendu, dans une seule audience, d'abord cent cln^ quante-neuf ]u^ev[iQXiis de divorce; puis, ensuite, deux cent quarante-deux.
Il y avait alors parmi nous un magistrat que nous appelions le « grand divorceur » . Ce n'est pas qu'il fût plus favorable à l'institution que les autres; mais c'était un travailleur acharné et qui mettait au service de tous une obligeance sans mesure. Je vois encore ce géant, avec son visage grave qu'animait un sourire doux, venir cher nous solliciter des enquêtes. Il avait déjà toutes celles de sa section et cela ne suffisait pas à son activité dévorante. Un jour de décembre, vers neuf heures du soir, j'aperçus sa grande ombre se glisser vers le Palais, Je l'abordai et l'accompagnai jusqu'à son cabinet. « Je suis sorti fort tard aujourd'hui, me dit-il, et je reviens, car j'ai à présider demain une longue audience. » Sa table était encombrée des innombrables placets rouges de l'assistance judiciaire. « Je crois que je tiendrai demain le record du divorce. » Et il m'indiqua le chiffre des jugements qu'il allait rendre. J'en fus effrayé. « Il le faut bien. Notre rôle monte tous les jours, et il importe de ne pas entraver le cours delà justice. » Moi, je n'étais pas de son avis. Il répliqua : a Ce ne sont, après tout, que des jugements prononcés par défaut. » — « Oui, lui dis-je, mais par Teffet de la loi ces décisions deviendront toujours définitives à l'expiration d'un délai de huit mois. C'est-à-dire que le défendeur ne connaîtra souvent la sentence qu'au moment où il saura qu'aucun recours n'est réservé contre elle. » J'étais ému. Je regardai un instant, sous la lumière de la lampe, ce bon magistrat pesant, avec une scrupuleuse conscience, et comme au poids de l'or, les renseignements policiers. Après quoi sa main se levait et marquait d'un trait au crayon bleu l'union qu'il venait de dis-
soudre. Le lendemain, jeudi 15 décembre 1898, il prononçait, dans une unique audience, deux cent quatre-vingt quatorze jugements de divorce. Deux jours après, les jugées étaient houspillés d'importance par M. Gornély dans le Figaro, L'article était intitulé : Le divorce chez le peuple, « La quatrième chambre du tribunal de la Seine a tenu une audience qui a duré quatre heures, et pendant laquelle elle a prononcé un peu plus d'un divorce par minute. Tout ccl;i se fait le plus proprement du monde, au moyeu de trois messieurs en robe qui marmottent, d'un grincheux monsieur qui est censé requérir et d'tln cinquième monsieur qui prend des notes. Ce vestibule de l'enfer social, peuplé d'hommes graves qui défont la société au moyen de la loi, et sous l'image du Christ, a tout à fait bon air. Seulement tout cela se payera, vous pouvez en être sûrs. Tont se paye. Par la faute du législateur, avec la complicité, avec presque l'excitation de la justice, l'union libre remplace peu à peu le mariage. Elle détruit la famille. Elle livre sans défense l'homme à l'alcoolisme, la femme à la prostitution et l'enfant aux vices précoces. Des faits semblables projettent des lueurs inquiétantes sur tout un état social (1). »
De son côté, le fisc, magnanime, renonce à taxer les divorcés. Une circulaire de TEnregistrement, du 5 mai 1886, obligeait à percevoir un droit de 187 fr. 50 sur la première expédition du jugement de divorce ou de Tacte de mariage modifié par ce jugement. Mais un romancier bien connu et sans doute très compétent, puisqu'il est Tauteur d'Aphrodite^ M. Pierre
(1) Morizot-Thibâult, lo€. cit,f p. 25.
Louys, ayant mené une campagne à ce sujet dans le Journal {!), l'Administration a décidé de renoncer à la perception de ce droit et il a été abrogé par la loi de finances du 25 février 1901 (2). Tant est grande la puissance à'Aphro^ dite l
On voit que sous ces auspices nous voguons à pleines voiles vers les îles de la liberté. S'il faut en croire une spectatrice attentive et clairvoyante des mœurs contemporaines, plus d'un, dont on ne se doute pas, y a déjà abordé.
En dehors même du peuple, où les menaces îrréguliers ne se comptent plus, bon nombre de gens, dont on ne se doute pas dans notre lanterne magique parisienne, en sont déjà arrivés à cette conclusion et suppriment les cérémonies officielles.
— A quoi bon? me disait dernièrement une gentille jeune femme que le monde croyait mariée dans les règles. Pour que les juges et les avocats viennent mettre le nez dans nos affaires quand nous ne nous aimerons plus? Non, non; nous nous séparerons sans bruit.
Je lui demandai si elle avait des enfants.
— Une fille.
(i) 3 décembre^ 16 décembre 1900. Cité par M. Lemaire, op. cit. y p. 181.
(2) Journal officiel, 26 février 1901. — Lemaire^ ibid.
-"Que deviendra-t-elle quand vous vous quitterez?
— Nous régulerons les choses au mieux de ses intérêts. Tout se passera de bonne amitié, puisqu'il n'y aura pas lutte (1).
Mme Arvède Barine ajoute tout de suite après :
Il ne me sembla pas aussi sûr que cela que le tt décollage » se passerait en douceur; il y en a presque toujours un qui veut et l'autre qui ne veut pas. C'est leur affaire; mais je pense souvent à cette petite créature frêle et délicate, sans fortune, sans autre talent que de tenir plus ou moins bien son ménage et d'élever son enfant. Que deviendra-t-elle si elle se trouve un beau matin sur le pavé avec sa fille, comme elle en admet franchement la possibilité?
Passons du particulier au général. Est-il de l'intérêt de la femme de détruire la sécurité du foyer domestique?
M. Marcel Prévost a répondu d'avance à cette question dans l'éloquent article (2) auquel je me permets d'ajouter ici un post-script um. Il ne lui avait pas échappé que « les tenailles », selon son expression, allaient toujours se desserrant, parce qu'il ne peut pas eu être autrement. Ce n'est pas une opinion que j'exprime; c'est un fait que je constate, et que chacun peut constater de même. Regardez la France du Directoire. Regardez les États-Unis d'aujourd'hui, où l'on en est arrivé à se prendre et se quitter comme des animaux, avec des formalités pour rire, qui s'expédient en quelques heures, quand ce n'est pas en quelques minutes.
Il n'avait pas davantage échappé à M. Marcel Prévost que les femmes commençaient à avoir peur de l'avenir que leur préparent les esprits généreux, mais
(1) Arvède Bârxre, art. cité.
(2) Figaro, 7 décembre 190i\
cbintériques, qui se flattent de chang^er avec des textes de loi la nature humaine et la vie réelle. — » A mesure, écrivait-il, que le maniement du divorce devenait plus familier aux conjoints, aux amants et aux juges, les femmes s'épouvantèrent de la facilité croissante avec laquelle elles pouvaient être — tranchons le mot — lé{];alement lâchées. »
Et ailleurs : u C'est... la femme qui maintenant, épouvantée à l'idée d'être si facilement laissée seule, se cramponne à la porte du cachot et crie : « N'ouvrez a pas trop... //s'en irait... n
Oui, les femmes « s'épouvantent ». Elles sont le faiblcy de par la loi et de par la nature. La loi peut se changer, la nature ne se change pas. Nous serons à perpétuité le faible, et nous aurons à perpétuité en face de nous le fort, c'est-à-dire l'homme. L'égalité des sexes est une pure chimère, une expression qui n'a pas de sens, puisque les deux sexes ne sont pas la môme chose. L'homme est an homme, la femme est une febime, et je crois bien qu'elle est le meilleur des deux, mais l'homme est le plus fort, et tous les jurisconsultes du monde ne feront pas qu'il en soit autrement.
Rien ne prouve mieux cet effroi des femmes vis-à-vis de cette législation qui prétendait les libérer que les mouvements révélés par la statistique. Les moyennes pour cent publiées récemment par le ministère de la Justice donnent :
D'où il est facile de conclure que la femme
demande plus souvent que Thomme la sépara* lion de corps et que dans la dernière période quinquennale le nombre des demandes en divorce formées par le mari s'est accru tandis que diminuait le nombre des demandes formées par la femme. Mais la décomposition des moyennes en leurs chiffres réels fournit des indications plus claires.
ANNEES
Nombre tolal dnaibins