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Ainsi, tandis que jusqu'en 1894 Técart entre les demandes en divorce formées par le mari et les demandes formées par la femme demeurait à peu près constant proportionnellement au
(1) Les cliiffree des colonnes laissées en blanc nous manquent pour 1900. — Journal officiel, 5 janvier 1904.
nombre total des demandes, à partir de cette date, le nombre proportionnel des demandes formées par la femme tend à décrottre, passant de 5,976 sur 9,144 en 1894, à 5,384 sur 9,461 en 1899 et s'arréte^en 1901 à 5,535 sur un nombre total de 10,539 demandes. Au contraire le nombre des demandes formées par Thomme s'accroit sans cesse, en sorte que c'est Thomme qui tend de plus en plus à demander le divorce. D'autre part, la femme, qui, de 1886 (2,564 demandes) à 1892 (1,735 demandes"), avait paru délaisser la séparation de corps, y recourt, depuis 1892, de plus en plus, et forme, en 1901, 2,478 demandes. D'où il suit que la femme revient à la séparation de corps et demande moins le divorce tandis que Thomme au contraire le demande davantage. C'est donc qu'en fin de compte le divorce profite à l'homme plus qu'à la femme et qu'en dépit de toutes les déclamations, de tous les attendrissements des littérateurs à propos de quelques cas spéciaux, la législation du divorce est encore la loi du plus fort. Gela est si vrai que les femmes les plus émancipées se refusent à suivre MM. Margueritte dans leur campagne en faveur du divorce par consentement d'un seul. Une conférence-controverse sur le divorce, organisée par les étudiants républicains, eut lieu le 28 février 1903 à rhôtel des Sociétés savantes. Les contradicteurs étaient : M. l'abbé Garnier, dont le nom seul indique qu'il était le champion de l'indissolubi-
Hté ; M. Henri Coulon, arocat à IaCourd*appeI, qui fait campagne pour qu'on revienne au divorce par consentement mutuel ; M. le député Chauvin enfin, partisan de la proposition Margueritte. Ce qu'il y eut de plus intéressant, ce fut le discours du président, ou plutôt de la présidente, Mme Marguerite Durand, directrice de la Fronde. Au nom des femmes et des féministes, elle se déclara nettement opposée au divorce par la volonté d'un seul. Qu'est-ce autre chose que la répudiation ? Or, dit Mme Durand, chacun sait que « l'homme se lasse plus vite que la femme dans les relations amoureuses » . Le mariage doit être maintenu comme une garantie pour la femme contre le caprice de l'homme; de même que tout traité, le mariage ne doit pouvoir être annulé que par la volonté des deux contractants.
Un des orateurs de cette séance, M. Coulon, avait déjà reconnu que le mariage est une institution tutélaire pour la femme. 11 ne pense pas que l'on puisse arriver à établir l'égalité entre les deux sexes et, comme Mme Arvède Barine, comme Mme Marguerite Durand, il conclut que la liberté complète finira par se traduire pour la femme en un esclavage véritable.
Au bout d'un temps plus ou moins long, fort court, selon moi, Tégalité dans l'union ramènera le seul principe qui fait disparaître le désordre, j'ai dit la force.
La femme, l'être faible physiquement, retombera sous le poids de l'esclavage, et vraîsemblablcincnt
l'homme, qui y est attiré par sa constitution physique, rétablira la polyg^amie, régime très facile à défendre au point de vue social et qui n'a été détruit dans une partie du monde que par les principes relijjieux (1).
Et Tenfant, dont on se préoccupe si peu en toutes ces aspirations, Tenfant redeviendra sans doute l'instrument de la perpétuité de la race, l'esclave docile de la cité.
Aussi M. Laurent Tailhade, qu^on n'est pas habitué cependant à trouver parmi les réactionnaires, nous parait-il dire le mot vrai, le mot définitif, je dirais le mot chrétien, si je n'avais peur de déplaire à son auteur :
Je ne suis pas absolument de l'avis des frères Mar- (juerîtte, qui ne me paraissent pas tenir de l'enfant tout le compte qu'il faudrait; l'enfant n'est pas intervenu dans le contrat primitif, et pour cause, mais il a tous les droits : les parents n'ont autre chose que les devoirs (2).
C'est qu'en effet, ainsi que nous l'avons vu dans cette histoire rapide de l'institution matrimoniale, il y a deux façons de considérer le mariage : l'une où l'on se place au point de vue des parents, l'autre où l'on se place au point de vue de l'enfant. Le christianisme, et le christianisme seul, s'est placé à ce second point de vue. Or, si l'on considère que le mariage est contracté par les époux pour des fins qui leur sont
(1) Réforme du mariage. Introduction, p. Ti
(2) La Jievue du 1^' mars 1903, p. 539.
propres et ne les dépassent pas, s'ils n*y cherchent que la satisfaction de leurs désirs naturels, le « couronnement de leur flamme » , leur intérêt, leur bonheur ou le moyen de se développer, de « vivre leur vie » , il n'est point douteux que la cause du lien conjugal cesse dès que les désirs sont assouvis, que la flamme d'amour est éteinte, que Ton n'a plus d'intérêt à vivre ensemble, que l'on n'y éprouve plus de joie, que la vie y parait amoindrie et resserrée, à plus forte raison si l'on s'y trouve comprimé, déprimé, ruiné, ^^alheureux. On doit donc redevenir libre dès que cesse le motif qui avait fait prendre l'engagement. Quand on se marie pour avoir des enfants, liberorum quœrendorutn causa ^ comme disaient les vieux Romams, mais que ces enfants ont seulement pour but la continuité du culte ancestral, ou la perpétuité de la lignée, ou la vie de la cité, selon les doctrines de toutes les sociétés antiques, il en est tout à fait de même : le mariage devra être rompu ou modifié de façon à permettre la réalisation du but poursuivi.
Mais si le mariage a pour but l'enfant, sa personnalité morale et toute sa destinée, ainsi que l'enseigne le christianisme et, ainsi que nous le verrons, la raison avec le christianisme, on peut dire qu'alors tout change, que le divorce perd sa raison d'être et que le mariage ne se conçoit plus sans l'indissolubilité. Ce qui nous confirme dans cette vue, c'est que toutes les rai-
sons que nous avons vu alléguer depuis Luther en faveur du divorce ne sont tirées que de la considération de l'intérêt des parents. Jamais on n'y parle des enfants, comme si en tout cela les enfants n'avaient aucun intérêt. Quelles sont, en effet, les raisons qu'on nous a données?
Luther nous a dit : Il y a des nécessités de tempérament qui exig[ent le divorce ; et Diderot a conclu : La constance est contre nature. Le Lebensei de Mme de Staël a développé ces idées : Le mariage malheureux doit être rompu, car il fait manquer le but de toute la vie. Les romantiques ont proclamé que la passion étant la seule raison de l'union conjugale, cette union devient oppressive et immorale quand la passion s'est éteinte ; et Ibsen enfin nous a fait entendre que le mariage se trouvait rompu de droit, devenait même immoral dès que l'expansion naturelle de la vie s'y pouvait trouver mortifiée. Or, de qui est-il question en tout cela ? A qui s'agit-il par le divorce de rendre possible la soumission à la nécessité, à l'inconstance naturelle ? A qui le divorce doit-il éviter le malheur? De qui doit-il satisfaire la passion et développer la vie ? Évidemment des époux, et des époux seuls. Ce sont eux qui ne peuvent échapper à la nécessité, ni se soustraire aux lois naturelles, ni éviter l'inconstance, eux qui ont besoin d'être heureux, qui désirent suivre leur passion, qui veulent vivre leur vie. Ce sont tous ces arguments : nécessité, loi de la nature, droit au bonheur, droit de la
passion, autonomie personnelle, qui se retrouvent toujours et qui se retrouvent seuls indéfiniment diversifiés dans tous les plaidoyers contemporains en faveur du divorce. Après Fichte et Ibsen tout est dit, et MM. Paul et Victor Margueritte n'ajoutent pas une idée à ces arguments. L'agitation qu'ils peuvent créer est nouvelle, mais non pas les raisons qu'ils donnent. • Tout est dit, et l'on vient trop tard . »