‹ Mariage et union libreChapitre 14 sur 18 · SL · texte numérisé non relu

SL

ANNEES

DimcM

ANNÉES

Nvenes

ce qui nous fait voir que chez nos voisins de Test, le nombre des ménages officielle-

ment désunis a presque triplé en trente ans.

En Alsace-Lorraine la progression indiquée par M. Bertillon s'est aussi accélérée : de 75 divorces en 1880, d'après M. Bertillon, ou de 82, d'après la statistique que j'ai sous les yeux, les chiffres s'élèvent à : 104 en 1881, 106 en 1882, 130 en 1883, 128 en 1884, 138 en 1885, 148 en moyenne pour 1886-90, et 161 pour 1891-92.

Les statistiques du Danemark confondent les divorces et les séparations de corps ; il est donc impossible de se rendre compte de la marche des divorces. En Suède, selon le statisticien italien Morselli, de 1851 à 1880, le nombre des divorces a augmenté de 61 pour 100.

En Belgique, on ne compte en 1830 que 4 divorces ; il yen a 26 en 1840, 29 en 1850, 56 en 1860, 81 en 1870, 214 en 1880, 373 en 1890, 747 en 1898, 690 en 1900 et 821 en 1901. Les divorces ont décuplé en trente ans, quadruplé dans les vingt dernières années.

En Hollande, nous observons les chiffres suivants :

ANNÉES

DiTorces

ANNÉES

DiTorees

ANNÉES

DJTsrcu

Le nombre des divorces a donc quadruplé en moins de trente ans.

La Suisse est le pays classique du divorce.

C'est en 1876 que commencent pour ce pays les données statistiques et on compte :

ANNÉES

BJTiras

ANNÉES

DÏTffCM

ANNÉES

DiTtfCM

Il semblerait qu'ici il n'y ait pas augmentation.

Aux États-Unis le rapport de M. Wright au Sénat, du 20 février 1889, nous apprend que dans les vingt années précédentes les tribunaux ont reçu 328,716 demandes en divorce et en ont accueilli environ 68 pour 100. Voici les chiffres exacts :

ANNEES

1868-71 (moyenne).

1872-76 (moyenne) .

Diforces

ANNEES

DiforcM

C'est une progression de plus du double en moins de vingt ans.

Dans certains états la progression est tout à

fait extraordinaire : en Californie les divorces passent en vingt ans (1867-1 886) de 200 à 1,010; ils quintuplent alors que la population ne fait que doubler; dans le Colorado, en treize ans (1867-1880), les divorces passent de 4 à 250, quand la population quintuple; dans le Kansas, en dix ans (1867-1876), ils passent de 76 à 817, ils décuplent donc, la population a triplé; de même, dans le Texas, durant les vingt années qui s'écoulent de 1867 à 1886, la population double, le nombre des divorces devient treize fois plus grand, il passe de 100 à 1,326.

On s'explique en lisant ces chiffres qu'il se produise en ce moment même aux États-Unis un mouvement très vif contre le divorce. La famille se sent menacée. Cette progression constante et rapide montre bien que la moralité publique est atteinte, car les partisans du divorce reconnaissent eux-mêmes que le mariage stable est supérieur en soi au mariage en voie de dissolution. La rapidité croissante de la progression est-elle produite par la législation du divorce? En dehors de la France où Ton peut observer, à partir de 1884, les effets de la loi, les statistiques ne peuvent sur ce point nous donner aucun renseignement; mais nous avons vu qu'en France Taccroissement de la progression ne peut guère être contesté. La progression de l'instabilité matrimoniale a des causes générales puisqu'elle se fait voir partout dans le monde civilisé, mais son accélération est notable en France

après la loi du divorce. Dans les pays, comme ritalie, où on n'admet que la séparation de corps, la progression est aussi constante et n'offre pas de différences notables, comme on peut le voir par ces chiffres :

ANNEES

ANNEES

Séfintifis de corps

On voit donc qu'en dehors du cas particulier de la France qui aussi bien est le seul qui soit instructif et qui puisse l'être, aucun de ces chiffres n'est concluant.

M. René Lemaire fait cependant une remarque importante et qui mérite d'être retenue. Comparant le nombre de demandes en divorce introduites à dix ans d'intervalle en 1887 et 1897, il arrive à dresser le tableau suivant (i) :

Renbre dei demides iilrodoites

El 1887

El 4897

Proportioi

de

raBptD>atioi

eoi897

Après moins d'un an de mariage.

— 1 an et moins de 5 ans . .

— 5 ans et moins de 10 ans .

— 10 ans et moins de 20 ans.

(1) Le Mariage civil^ VI, 63, p. 169.

La conclusion saute aux yeux, c'est que la progression des divorces d'année en année est d'autant plus rapide que le mariage est plus récent, ce qui me semble bien prouver que bon nombre d'époux cèdent à la tentation de se désunir avant d'avoir fait de grands efforts pour se supporter, et il parait douteux que les facilités que leur offre la loi du divorce pour suivre les premières impulsions de leurs penchants les excitent à faire de tels efforts. Il faut cependant reconnaître loyalement que la preuve n'est pas faite, et nous ne pouvons ici souscrire à toutes les conclusions posées sur ce point par M. Lemaire (1) et par M. Billia (2) .

Tout ce que nous sommes en droit de dire, c'est qu'à tout le moins le divorce qui parait malfaisant en France n'e»t nulle part bienfaisant et que nulle part on ne voit qu^il favorise la stabilité du mariage.

Il devait aussi, si l'on en avait cru M. Naquet, diminuer le nombre des adultères. Car à quoi

, ^1) Op. cit.

(2) Defendiamo la famiglia^ par Lorenzo-Michalangelo Billia, gr. in-8'', Turin, 1902. C'est de cet excellent et solide ouvrage que nous avons tiré un certain nombre de renseignements statistiques, surtout en ce qui regarde TétraDger.

bon se livrer au mensonge et à la ruse dès que la

loi fournirait le moyen de satisfaire les désirs?

Voici comment répond la statistique française :

Adultères poursuivis devant les tribunaux.

ANNEES

Ndsbra

Nosbre

d«8 iffaires

des préTeiii

Il y a donc après 1884 une augmentation considérable des adultères jugés par les tribunaux, puisque de 546 en 1881-1885, il passe brusquement à 938 en 1886-1890 et par conséquent arrive presque à doubler. Les partisans du divorce soutiennent que cette augmentation ne prouve pas qu'il y ait en réalité plus d'adultères, et il se peut qu'ils aient raison ; mais dans tous les cas ils ne peuvent soutenir autrement que par des considérations vagues que la législation du divorce ait amélioré la moralité conjugale.

Le divorce a-t-il une influence sur la natalité illégitime, sur les crimes contre Tenfant, sur la nuptialité? Il ne le semble pas. Après comme avant la loi du divorce, les moyennes demeurent

les mêmes ou, si elles changent, c'est d'une façon si régulière que le divorce ne saurait être pour rien dans ce changement. Les crimes et délits contre Tenfant au cours du dernier siècle en France sont restés sensiblement stationaaires depuis 1850 avec une légère tendance à diminuer dans les dernières années. Les affaires d'infanticide ont passé de 152 en 1846-1850 à 214 en 1856-1860, 206 en 1871-1875, pour tomber à 107 en 1896-1900 (90, chiffre réel pour 1901). Il est vrai que, durant ce temps, la loi de 1863 a canalisé sous la rubrique « suppression d'enfant « une moyenne approximative annuelle de 120 affaires sur les tribunaux correctionnels, ce qui donnerait plutôt une augmentation totale de la criminalité, mais on ne remarque pas que cette criminalité soit plus grande dans les années qui suivent 1884. Les avortements — poursuivis — qui étaient de 88 en 1850-1855 sont de 102 en 1891-1895, mais retombent à 65 en 1896- 1900 (chiffres réels : en 1900, 29, en 1901, 24). Ces chiffres d'ailleurs ne représentent que de très loin l'état réel des choses, car les parquets, les juges et les tribunaux sont loin de montrer une égalité parfaite dans la constance de leur zèle répressif. Tantôt on poursuit, tantôt on ne poursuit pas, cela dépend du tempérament des procureurs, de l'opinion publique, du scandale et souvent aussi des personnes que l'on risquerait de mettre en cause.

Dans l'ouvrage consacré à la défense de la

famille et à la question du divorce que nous avons cité plus haut, M. Billia tire des statistiques belges une indication qui montre que la proportion des naissances illégitimes croit en conséquence des divorces et il dresse le tableau suivant :

ANNÉES

NaisnicM illégitiaes

ProMrtiM

■liisaices

L'augmentation de 7.20 pour 100 à 8.47 en dix ans est extrêmement remarquable, mais rien ne prouve que cette augmentation, pour être à peu près parallèle à Taccroissement du divorce, a pour cause cet accroissement. C'est en France seulement que rétablissement du divorce en 1884 peut permettre de constater si la progression après cette date est notablement accélérée, auquel cas il ne serait pas douteux que c'est au divorce que cette accélération devrait être attribuée. Or, le phénomène ne se produit pas. La proportion des naissances illégitimes sur le nombre total des naissances augmente sans doute et passe de 7.48 en 1869 à 9. 15 en 1805; mais elle croit de façon presque régulière, sans à-coups marqués après 1884. J'emprunte à M. Billia le tableau suivant,

avec le8 lacunes qu'il présente jusqu'en 1887, et je ie complète, à partir de cette date, grâce à la statistique publiée par le ministère du Commerce dans le Journal officiel du 23 octobre 1903 :

ANNEES

ilUgftiiêB

Pro^rti»B

laisstiees

La régularité est tout à fait remarquable. De 7.09 en 1883, la proportion pour 100 passe à 8.17 en 1886; puis redescend, en 1888, à 8.05, chiffre autour duquel elle se maintient depuis avec une légère tendance à Taugmentation. La comparaison du nombre des naissances illégitimes au nombre de la population totale fournit des conclusions identiques.

Le pour cent des naissances naturelles pai rapport à la population totale était de 0.20 en 1850, de 0.19 en 1852; nous le retrouvons à 0.19 en 1900. Il faut seulement remarquer que cependant les naissances légitimes fléchissent, puisque de 2.48 pour 100 habitants en 1850, elles descendent en 1902 à 1.95. La proportion des naissances illégitimes par rapport aux naissances légitimes est donc devenue plus grande, mais par une diminution de la natalité légitime plutôt que par une augmentation de la natalité illégitime. C'est à Tintérieur du mariage que se trouve le vice caché (1). Or, la courbe descendante de la natalité légitime est régulière et d'une origne bien antérieure à la loi de 1884. Quant à la nuptialité, elle suit une marche légèrement ascendante et à peu près régulière. De 0.78 mariages pour 100 habitants en 1869, elle monte à 0.98 en 1872, après la guerre; redescend à 0.88 en 1873, à 0.75 en 1877, est de

(i) Voir notre étude : Un Péril national^ la Dépopulation^ {fuinzaine du 16 mai 1901.

0.765en 1884, de0.74en 1886, de0.72enl888, de 0.7725 en 1900, de 0.78 en 1901 et enfin de 0,755 en 1902. L'amour en 1902 a à peu près le même empire qu'en 1869 ; il produit à peu près autant d'époux et autant d'amants, seulement les époux légitimes ont moins d'enfants. Le divorce n'y est pour rien.

Il reste une forme des actions humaines qui, bien que ne pouvant être punie par la loi, n'en est pas moins évidemment un signe de dissolution morale, je veux parler du suicide.

Or, M. Jacques Bertillon l'avait déjà rennnrqué, il y a entre les suicides et les divorces une frappante corrélation. Là où on ne divorce guère on ne se suicide guère ; là où les divorces sont nombreux, les suicides le sont aussi, et quand le nombre des divorces croit, celui des suicides augmente. Ce ne peut pas être évidemment le suicide qui influe sur le divorce. Il reste donc que les deux phénomènes soient tous les deux effets d'une seule et même cause, ou que, véritablement, le divorce ait une influence sur le suicide.

M. Jacques Bertillon a soutenu la première de ces hypothèses. C'est le même détraquement moral qui, se manifestant dans les ménages par

le caractère insupportable de Tun des époux, forcerait l'autre au divorce et se traduirait dans la société en général par le dégoût et le rejet de la vie. Il ne serait donc pas étonnant que toutes les causes, telles que la religion, la race, le lieu d'habitation qui empêchent ou favorisent le détraquement moral, agissent également sur les divorces et sur les suicides. Ainsi, on divorce et on se suicide moins dans les pays catholiques que dans les pays protestants, chez les Latins que chez les Allemands, à la campagne que dans les villes, moins aussi dans les petites villes que dans les grandes.

Contre ces conclusions de M. Bertillon, un sociologue de grand mérite, M. Durkheim, a soulevé une remarquable discussion. Il part de ce fait, un peu imprévu, mais qu'établissent les statistiques, que le nombre des suicides chez les femmes mariées est d'autant moins grand que le nombre des divorces est plus grand et que, à rinverse, la proportion des suicides chez les femmes mariées s'accroît quand décroit le nombre des divorces, ce que M. Durkheim exprime en ces termes : Le mariage favorise d'au» tant plus la femme au point de vue du suicide que le divorce est plus pratiqué et inversement.

On sait, en effet, depuis les travaux de M. Bertillon père, que les gens mariés se suicident moins que les célibataires; le mariage parait donc conférer, vis-à-vis du suicide, une certaine immunité. C'est en étudiant dans les deux sexes

cette immunité que M. Durkheim a été amené à voir que Timmunité n'était pas la même pour l'homme que pour la femme et qu'elle variait comme le nombre même des ruptures de mariage par le divorce (1) . De cette constatation, M. Dur^ kheim tire deux conséquences, toutes deux très importantes.

La première, c'est que les époux contribuent seuls à cette élévation du taux des suicides que l'on observe dans les sociétés où les divorces sont fréquents, les épouses au contraire s'y tuant moins qu'ailleurs. Si donc le divorce ne peut se développer sans que la situation morale de la femme s'améliore, il est inadmissible qu'il soit lié à un mauvais état de la société domestique de nature à agg^raver le penchant au suicide ; car cette ag(];ravation devrait se produire chez la femme comme chez le mari. Un affaiblissement de l'esprit de famille ne peut avoir des effets aussi opposés sur les deux sexes : il ne peut pas favoriser la mère et atteindre aussi gravement le père. Par conséquent, c'est dans l'état du mariage et non dans la constitution de la famille que se trouve la cause du phénomène que nous étudions. Et en effet, il est très possible que le mariage agisse en sens inverse sur le mari et sur la femme. Car si, en tant que parents ils ont le même objectif, en tant que conjoints leurs intérêts sont différents et souvent antagonistes. Il peut donc bien se faire que dans certaines sociétés telle particularité de l'institution matrimoniale profite à l'un et nuise à l'autre. Tout ce qui précède tend À prouver que c'est précisément le cas du divorce.

(i) On trouvera les chiffresi les calculs et les tableaux qui établissent la proposition de M. Durkheim dans son livre sur le Suicide, p. 289-300, in-8% Paris, Alcan, 1897.

En second lieu, la même raison nous obligée à rejeter l'hypothèse d'après laquelle ce mauvais état du mariage, dont divorces et suicides sont solidaires, consisterait simplement en une plus grande fréquence des discussions domestiques; car pas plus que le relâchement du lien familial, une telle cause ne saurait avoir pour résultat d'accroître l'immunité de la femme. Si le chiffre des suicides, là où le divorce est usité, tenait réellement au nombre des querelles conjugales, l'épouse devrait en souffrir tout comme l'époux. Il n'y a rien là qui soit de nature à la préserver exceptionnellement. Une telle hypothèse est d'autant moins soutenable que, la plupart du temps, le divorce est demandé par la femme contre le mari (en France 60 fois pour 100 pour les divorces et 83 pour 100 pour les séparations de corps) (1). C'est donc que les troubles du ménage sont, dans la majeure partie des cas, imputables à l'homme. Mais alors il serait inintelligible que dans les pays où l'on divorce beaucoup l'homme se tuât plus parce qu'il fait plus souffrir sa femme, et que la femme, au contraire, s'y tuât moins parce que son mari la fait souffrir davantage. D'ailleurs, il n'est pas prouvé que le nombre des dissentiments conjugaux croisse comme celui des divorces (2).

Cette hypothèse écartée, il n'en reste plus qu'une de possible. Il faut que l'institution même du divorce, par l'action qu'elle exerce sur le mariage, détermine au suicide.

Et en effet, qu'est-ce que le mariage? Une régie*

(1) LEVASSEnR, Population française^ t. II, p. 92. — Cf. BSRTiLLON, Annales de Démographie internationale , 1880, p. 460. — En Saxe, les demaDdes intentées par les hommes sont presque aussi nombreuses que celles qui émanent des femmes.

(2) Bertillon, Annales de Démographie internationale, 188 2^ p. 275 et suiv.

SIS MARIAGE ET tJNtON LIBAE

mentation des rapports des sexes, qui s'étend tion seulement aux instincts physiques que ce^ commerce met en jeu, mais encore aux sentiments de toute sorte que la civilisation a par après g^reffés sur la base des appétits matériels. Car l'amour est chez nous un fait beaucoup plus mental qu'organique. Ce que l'homme cherche chez la femme, ce n'est pas simplement la satisfaction du désir g^énésique. Si ce penchant naturel a été le germe de toute l'évolution sexuelle, il s'est progressivement compliqué de sentiments esthétiques et moraux, nombreux et variés, et il n'est plus aujourd'hui que le moindre élément du processus total et touffu auquel il a donné naissance. Au contact de ces éléments intellectuels, il s'est lui-même partiellement affranchi du corps et comme intellectualisé. Ce sont des raisons morales qui le suscitent autant que des sollicitations physiques. Aussi n'a-t-il plus la périodicité régulière et automatique qu'il présente chez l'animal. Une excitation psychique peut en tous temps l'éveiller : il est de toutes les saisons. Mais précisément parce que ces diverses inclinations, ainsi transformées, ne sont pas directement placées sous la dépendance de nécessités organiques, une réglementation sociale leur est indispensable. Puisqu'il n'y a rien dans l'organisme qui les contienne, il faut qu'elles soient contenues par la société. Telle est la fonction du mariage. Il règle toute cette vie passionnelle, et le mariage monogamique plus étroitement que tout autre. Car en obligeant l'homme à ne s'attacher qu'à une seule femme, toujours la même, il assigne au besoin d'aimer un objet rigoureusement défini et ferme l'horizon.

C'est cette détermination qui fait l'état d'équilibre moral dont bénéficie l'époux. Parce qu'il ne peut, sans manquer à ses devoirs, chercher d'autres satisfactions que celles qui lui sont ainsi permises, il y borne ses désirs. La salutaire discipline à laquelle

il est soumis lui fait un devoir de trouver son bonheur dans sa condition et, par cela même, lui en fournit les moyens. D^ailleurs, si sa passion est tenue de ne pas varier, l'objet auquel elle est fixée est tenu de ne pas lui manquer : car l'obligation est réciproque. Si ses jouissances sont définies, elles sont assurées, et cette certitude consolide son assiette mentale. Tout autre est la situation du célibataire. Gomme il peut légitimement s'attacher à ce qui lui plait, il aspire à tout et rien ne le contente. Ce mal de l'infini, que l'anomie apporte partout avec elle, peut tout aussi bien atteindre cette partie de notre conscience que toute autre; il prend très souvent une forme sexuelle que Musset a décrite (1). Du moment qu'on n'est arrêté par rien, on ne saurait s'arrêter soi-même. Au delà des plaisirs dont on a fait l'expérience, on en imagine et on en veut d'autres; s'il arrive qu'on ait à peu près parcouru tout le cercle du possible, on rêve à l'impossible; on a soif de ce qui n'est pas (2). Gomment la sensibilité ne s'exaspérerait-elle pas dans cette poursuite qui ne peut pas aboutir? Pour qu'elle en vienne à ce points il n'est même pas nécessaire qu'on ait multiplié à l'infini les expériences amoureuses et vécu en Don Juan. L'existence médiocre du célibataire vulgaire suffit pour cela. Ge sont sans cesse des espérances nouvelles qui s'éveillent et qui sont déçues, laissant derrière elles une impression de fatigue et de désenchantement. Gomment, d'ailleurs, le désir pourrait-il se fixer, puisqu'il n'est pa^ sûr de pouvoir garder ce qui l'attire? Gar l'anomie est double : de même que le sujet ne se donne pas définitivement, il ne possède rien à titre définitif. L'incertitude de l'avenir, jointe à sa propre indétermination, le condamne donc à une perpétuelle mobilité. De tout cela

(1) Voir Eolla et dans Namouna le portrait de Don Juan.

(2) Voir le monologue de Faust dans U pièce de Goethe.

214 MâBIAGE et union LIBRE

résulte un état de trouble, d'agitation et de mécontentement qui accroît nécessairement les chances de suicide.

Or, le divorce implique un affaiblissement de la rég^lementation matrimoniale. Là où il est établi, là surtout où le droit et les mœurs en facilitent avec excès la pratique, le mariage n'est plus qu'une forme affaiblie de lui-même; c'est un moindre mariag^e. 11 ne saurait donc, au même degré, produire ses effets utiles. La borne qu'il mettait au désir n'a plus la même fixité; pouvant être plus aisément ébranlée et déplacée, elle contient moins énergiquement la passion, et celle-ci, par suite, tend davantage à se répandre au delà. Elle se résigne moins aisément à la condition qui lui est faite. Le calme, la tranquillité morale qui faisait la force de l'époux est donc moindre; elle fait place, en quelque mesure, à un état d'inquiétude qui empêche rhdlnme de se tenir à ce qu'il a. Il est, d'ailleurs, d'autant moins porté à s'attacher au présent que la jouissance ne lui est pas complètement assurée : l'avenir est moins garanti. On ne peut pas être fortement retenu par un lien qui peut être à chaque instant brisé, soit d'un côté soit de l'autre. On ne peut pas ne pas porter ses regards au delà du point où l'on est, quand on ne sent pas le sol ferme sous ses pas. Pour ces raisons, dans les pays où le mariage est fortement tempéré par le divorce, il est inévitable que l'immunité de l'homme marié soit plus faible. Gomme, sous un tel régime, il se rapproche du célibataire, il ne peut pas ne pas perdre quelques-uns de ses avantages. Par conséquent, le nombre total des suicides s'élève (1).

(i) Mais, dira-t-on, est-ce que, là où le divorce ne tempère pas le mariage, robligation étroitement monogamique ne risque pas d'entraîner le dégoût? Qui, sans donte, ce résultat se produira nécessairement, si le caractère moral de l'obligation n*est

Mais cette conséquence du divorce est spéciale à l'homme; elle n'atteint pas l'épouse. £n effet, les besoins sexuels de la femme ont un caractère moins mental, parce que, d'une manière générale, sa vie mentale est moins développée. Ils sont plus immédiatement en rapport avec les exigences de l'organisme, les suivent plus qu'ils ne les devancent et y trouvent par conséquent un frein efficace. Parce que la femme est un être plus instinctif que l'homme, pour trouver le calme et la paix elle n'a qu'à suivre ses instincts. Une réglementation sociale aussi étroite que celle du mariage, et surtout du mariage monogamique, ne lui est donc pas nécessaire. Or, une telle discipline, là même où elle est utile, ne va pas sans inconvénients. En fixant pour jamais la condition conjugale, elle empêche d'en sortir, quoi qu'il puisse arriver. En bornant l'horizon, elle ferme les issues et interdit toutes les espérances même légitimes. L'homme luimême n'est pas sans souffrir de cette immutabilité; mais le mal est pour lui largement compensé par les bienfaits qu'il en retire d'autre part. D'ailleurs, les moeurs lui accordent certains privilèges qui lui permettent d'atténuer, dans une certaine mesure, la rigueur du régime. Pour la femme, au contraire, il n'y a ni compensation ni atténuation. Pour ellje, la monogamie est d'obligation stricte, sans tempéraments d'aucune sorte, et, d'un autre côté, le mariage ne lui est pas utile, au moins au même degré, pour borner ses désirs, qui sont naturellement bornés, et lui apprendre à se contenter de son sort ; mais il l'empêche d'en changer s'il devient intolérable. La règle

plus senti. Co qui importe, en effet, ce n'est pas seulement que la réglementation existe, mais qu'elle soit acceptée par les consciences. Autrement, si elle n'a plus d'autorité morale et ne se maintient plus que par la force d'inertie, elle ne peut plut jouer de rôle utile. Elle gène sans beaucoup servir.

est donc pour elle une gêne sans grands avantages. Par suite, tout ce qui l'assouplit et l'allège ne peut qu'améliorer la situation de l'épouse. Voilà pourquoi le divorce la protège, pourquoi aussi elle y recourt volontiers.

C'est donc l'état d'anomie conjugale produit par l'institution du divorce qui explique le développement parallèle des divorces et des suicides. Par conséquent, ces suicides d'époux qui, dans les pays où il y a beaucoup de divorces, élèvent le nombre des morts volontaires, constituent une variété du suicide anomique. Ils ne viennent pas de ce que, dans ces sociétés, Âl y a plus de mauvais époux ou de mauvaises femmes; partant, plus de ménages malheureux. Ils résultent d'une constitution morale sui generis qui a elle-même pour cause un affaiblissement de la réglementation matrimoniale; c'est cette constitution, acquise pendant le mariage, qui, en lui survivant, produit l'exceptionnelle tendance au suicide que manifestent les divorcés. Du reste, nous n'entendons pas dire que cet énervement de la règle soit créé de toutes pièces par l'établissement légal du divorce. Le divorce n'est jamais proclamé que pour consacrer un état des mœurs qui lui était antérieur. Si la conscience publique n'était arrivée peu à peu à juger que l'indissolubilité du lien conjugal est sans raison, le législateur n'aurait même pas songé à en accroître la fragilité. L'anomie matrimoniale peut donc exister dans l'opinion sans être encore inscrite dans la loi. Mais, d'un autre côté, c'est seulement quand elle a pris une forme légale qu'elle peut produire toutes ses conséquences. Tant que le droit matrimonial n'est pas modifié, il sert tout au moins à contenir matériellement les passions; surtout, il s'oppose à ce que le goût de l'anomie gagne du terrain, par cela seul qu'il la réprouve. C'est pourquoi elle n'a d'effets caractérisés et facilement observables que là où elle est devenue une institution juridique.

£n même temps que cette eiplication rend compte et du parallélisme observé entre les divorces et les suicides (1) et des variations inverses que présente l'immunité des époux et celle des épouses, elle est confirmée par plusieurs autres faits :

1<* C'est seulement sous le rég[ime du divorce qu'il peut y avoir une véritable instabilité matrimoniale; car seul, il rompt complètement le mariag;e tandis* que la séparation de corps ne fiiit qu'en suspendre partiellement certains effets, sans rendre aux époux leur liberté. Si donc cette anomie spéciale ag;g;rave réellement le penchant au suicide, les divorcés doivent avoir une aptitude bien supérieure à celle des séparés. C'est, en effet, ce qui ressort du seul document que nous connaissions sur ce point. D'après un calcul de Leg^oye, en Saxe, pendant la période 1847-1856> un million de divorcés aurait donné en moyenne, par an, quatorze cents suicides, et un million de séparés, cent soixante-seize seulement. Ce dernier taux est même inférieur à celui des époux (318).

2* Si la tendance si forte des célibataires au suicide tient en partie à l'anomie sexuelle dans laquelle ils vivent d'une manière chronique, c'est surtout au moment où le sentiment sexuel est le plus en effervescence que l'aggravation dont ils souffrent doit être le plus sensible. En effet, de vingt à quarante-cinq ans, le taux des suicides de célibataires croit beaucoup plus vite qu'ensuite; dans le cours de cette période, il quadruple, tandis que de quarante-cinq ans à l'âge du

(1) Puisque, là où l'immunité de l'époux est moindre, celle de la femme est plus élevée, on se demandera peut-être comment il ne s'établit pas de compensation. Mais c'est que la part de la femme étant très faible dans le nombre total des suicides, la diminution des suicides féminins n'est pas sensible dans l'ensemble et ne compense pas l'augmentation des suicides masculins. Voilà pourquoi le divorcé est accompagné finalement d'une élévation du chiffre général des suicides.

maximum (après quatre-vingts ans), il ne fait que doubler. Mais, du côté des femmes, la même accélération ne se retrouve pas; de vingt à quarante-cinq ans, le taux des suicides ne devient même pas double, il passe seulement de cent six à cent soixante et onze. La période sexuelle n'affecte donc pas la marche des suicides féminins. C'est bien ce qui doit se passer si, comme nous l'avons admis, la femme n'est pas très sensible à cette forme d'anomie (I).

AinsiqueM. Durkheim le remarque ailleurs (2), ce qui s'oppose au suicide c'est tout ce qui crée à rhomme un milieu cohérent, solide, où il puisse vivre d'une vie sûre et tranquille; ce qui le favorise, c'est cet état d'instabilité qui dénote l'absence de règle intérieure, l'inexistence ou la mort de toute loi, ce que M. Durkheim appelle Vanomie. Les fortes traditions ethniques telles que les ont les juifs, les solides convictions dogmatiques telles que les possèdent les catholiques, constituent une atmosphère favorable au maintien de la vie humaine ; la famille à son tour, la famille complète où les enfants entourent le foyer à côté de leurs parents, constitue une autre atmosphère favorable à notre vie. Tout ce qui dissout ou détruit ces atmosphères tranquilles et salubres, parce qu'elles sont tranquilles, est défavorable à la vie et pousse au suicide. Le divorce destructeur de la famille doit donc avoir une influence sur le suicide et, si l'on regarde le

(1) Le Suicide, Ht. II, chap. ▼, g 4, p. 3(MI.

(2) Ibid.f chap. m, § 2, p. 186 et suiv.

suicide comme un mal, ce qu'il est bien difficile de contester, on ne peut s'empêcher dès lors de déclarer que le divorce est néfaste, et ainsi il n'est plus permis de dire avec M. Bertillon que la législation du divorce n'a aucun effet sur les mœurs; elle est sans doute elle-même l'effet d'un détraquement, mais à son tourelle produit de nouveaux détraquements ; elle commence par être un produit, elle finit par être un facteur, un facteur de désunion, de discorde, de haine et de mort.

Et comment pourrait-il en être autrement si le divorce ne trouve, ainsi qu'on l'a vu, ses raisons ou ses prétextes que dans le souci exclusif qu'ont les époux de leur bonheur propre, ce bonheur ne pût-il être obtenu qu'au détriment de leur progéniture? Et rien ne le prouve mieux que de voir le nombre des divorcés sans enfants. Durant la période 1886-1890, sur 100 divorces, il y en a 54 où les époux ont des enfants contre 46 seulement où ils n'en ont pas; en 1891-1895, 67 divorces avec enfants contre 43 sans enfants; en 1896-1900, 56 contre 44. Le souci dé leurs enfants n'est pas ce qui peut retenir les époux qui aspirent au divorce. C'est dans l'égoïsme que le divorce alimente ses racines. Et c'est précisément Tégoïsme qui est la source de toutes les maladies sociales. Il s'accroît par sa satisfaction même et il a partout des répercussions néfastes. En même temps que par le divorce les époux sont encouragés à se regarder eux-mêmes

comme les fins dernières de leur union, ils arrivent à négliger Tenfant, à redouter sa naissance ou même à désirer sa suppression. C'est ce que manifestent les vices sociaux flétris par Zola dans Fécondité^ la stérilisation volontaire (1), la pratique de Tavortement; c'est ce que font voir ces assurances sur les enterrements ou sur les décès d'enfants, répandues en Angleterre et exploitées surtout par des compagnies belges dans les dé* partements du Nord de la France. Grâce à ces assurances dont M. Pierre Budin entretenait TAcadémie de médecine l'hiver dernier, on peut voir des pères plus heureux en recevant le bulletin de décès de leur enfant qu*ils ne l'étaient quand on leur a délivré à la mairie le bulletin de naissance. Rien, d'ailleurs, n'est plus logique si l'on admet les principes d'égoïsme conjugal sur lesquels reposent tous les arguments des partisans du divorce. Mais rien non plus ne fait voir avec plus d'évidence la nocuité de ces principes et par conséquent la fragilité malfaisante de la base sur laquelle M. Naquet, ses prédécesseurs et ses continuateurs veulent élever leur édifice anarchique et antisocial.

(1) Dans une thèse présentée à la Faculté de médecine de Paris en 1896, le docteur Caku assure que « rovariotomie a fait plus de mal à la France en dix ans que les balles pnissiennes en 1870. Dans une interview publiée par Iac/ciV au mois de juillet de la même année, il a affirmé qu'on a « ovariotomisé • à Paris, depuis quinze ans, trente à quarante mille femmes et qu'il existe en France cinq cent mille femmes sans ovaires » •

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