L*ESS£NGE DU LIEN CONJUGAL
Le mariage est autre chose qu'un simple contrat. La loi civile, si elle ne veut considérer que la volonté des deux époux, ou leurs intérêts, ou leurs personnes, ne peut que se déclarer impuissante à régler cette association qui, par sa nature propre, échappe à toute législation limitée au for extérieur, car eUe ne peut être régie que par les lois intérieures de la conscience morale. D'où la conclusion à laquelle, à la suite de M. Naquet, tous nos aspirants législateurs aboutissent fatalement : a La véritable formule du mariage, c'est l'union libre » , ce qui revient à dire en termes à peu près exprès : La seule législation civile qui puisse régler le mariage est celle qui proclame que le mariage n'existe pas.
Que l'union libre, le « mariage libre » , comme s'expriment MM. Margueritte (1), soitla
(i) V Élargissement du divorce^ p, 7.
négation même du mariage, c'est ce qu'il peut sembler superflu de faire voir ; qu'il n'est cependant pas inutile, tant sont grandes les inadvertances de la pensée contemporaine, de montrer en peu de mots.
Sous le régime du a mariage libre » , tel que Tentendent MM. Margueritte, le divorce peut être prononcé, et doit même l'être, soit par consentement mutuel sans que les époux soient obligés de fournir aucune raison, soit par la volonté d'un seul pour cause déterminée, et parmi ces causes se trouvent (1) :
l*' L'aliénation mentale de l'un des époux, persistant depuis deux ans... ;
2" Les infirmités dégoûtantes et incurables de Tun des époux survenues postérieurement au mariage...;
Soit par la volonté persistante d'un seul, sans cause déterminée.
MM. Margueritte imposent aux époux certains délais pour leur donner le temps de réfléchir, et c'est par là qu'ils espèrent distinguer le « mariage libre v de l'union libre. Est-il besoin cependant de beaucoup de discussions pour établir qu'en fin de compte leur projet reconnaît aux époux le droit de se prendre et de se quitter librement? Or, l'union libre, qu'est-elle autre chose? Vous imposez maintenant certains délais, bientôt on trouvera dans ces délais
(i) L* Élargissement du diuorce, p. 29.
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un vestige, une superstition du passé, encore une entrave à cette liberté qui seule vous parait sacrée; on* les abrégera, on les supprimera, et nous aurons bien alors Tunion libre telle qu^elIe se pratique dans certains États de TUnion américaine, telle qu'elle soulève en ce moment même dans ces États toute une campagne de réprobation, telle qu'on la vit fonctionner en France sous le Directoire.
Sous le régime de Tunion libre Thomme et la femme s'unissent et se quittent librement; ils ne contractent même pas un bail d'une durée fixe ; leur réunion et leur séparation dépendent uniquement de leur volonté. Pour régler les filiations, il se peut que la loi impose à la Femme certains délais avant de lui permettre d'entrer dans une nouvelle combinaison matrimoniale ; mais, en dehors de cette réglementation, aucune autre ne devrait venir diminuer la liberté des parties. Il suffirait à l'homme et à la femme de se présenter devant l'officier de l'état civil pour faire enregistrer leur mise en ménage ; il suffirait à l'un d'eux de se présenter de nouveau à la mairie pour que devant la loi l'association fût rompue (1). Encore ces formalités n'auraientelles de raisons d'être que pour authentiquer les filiations, pour répartir de façon certaine les charges de l'entretien et de l'éducation des
(i) C'est bien ainsi, on Ta tu, que M. Spence concevait le mariage dans la société future. V. plus haut, p. 146.
enfants, pour établir les droits successoraux. Si donc la propriété individuelle venait à disparaître, comme le demande le collectivisme ; qu'il n'y eût plus ni épargne, ni héritage; que rÉtat eût seul la charge de Tentretien et de l'éducation de tous les enfants, les diverses déclarations devant l'officier de l'état civil deviendraient absolument inutiles, à moins que quelqu'un n'eût encore la faiblesse de tenir à pouvoir établir de façon authentique sa paternité.
Alors même qu'on n'en arriverait pas à ces extrémités, dès que l'union libre serait établie, le titre du mariage pourrait disparaître du Gode civil. Car les droits et devoirs particuliers des époux entre eux à titre d'époux cesseraient par le fait même d'exister du moment que leur mariage serait à chaque instant susceptible de se dissoudre par la libre volonté de chacun d'eux ; il ne resterait plus que les droits et devoirs généraux des citoyens les uns vis-à-vis des autres. Le père pourrait être tenu, même après la séparation, de fournir des subsides à la mère en gésine ; de subvenir aux frais d'entretien et d'éducation de l'enfant ou des enfants, en vertu des dispositions générales du Gode qui obligent chacun à prendre sa part ^es frais occasionnés par un acte commun, ou à réparer le dommage fait à autrui. Le fils pourrait être admis à faire valoir ses droits à la succession du père en faisant simplement la preuve testimoniale de sa
ses MARIAGE ET UNION LIBRE
filiation. II faudrait évidemment rétablir la libre recherche de la paternité; mais, cela £ait, le titre entier du mariage pourrait sans inconvénient être supprimé.
Il n'y aurait plus alors de lien conjugal ; il n y aurait plus que de libres compagnons et que de libres compagnes. Pour que la liberté fût entière, il faudrait encore que la mère pût se débarrasser, sans risquer aucun châtiment légal, du fruit non désiré du compagnonnage, que TÉtat se chargeât de tous les enfants. La liberté de Tavortement (1) (pourquoi pas de Tinfonticide?) a été ouvertement réclamée, et Ton voit assez qus Ton tend à remettre à TÉtat toutes les charges de l'éducation.
Un romancier contemporain, M. Paul Adam, nous a fait le tableau de la Salente qu'il rêve (2) : c'est l'état de nature tout cru et tout simple où la femme se donne librement à l'homme qui lui plait par cela seul qu'il lui plait, tout de suite, sans autrement le connaître, à cause de sa moustache, de sa prestance, de son sourire ou de son regard, et l'État, complaisant pour ces couples d'une heure ou de moins encore, a ménagé des réduits propices partout et jusque dans les trains de chemins de fer.
(1) « Nous revendiquons, avec simplicité, le droit officiel à l'avortement • , dît M. Joseph Renaud, la Faillite du mariage et l'union future, p. 204, Paris, 1899. — Cité par L'bmaibe, op, cit., p. 183, note 2.
(2) Dans un roman dont il est inutile de donner le titre, mais qui fut publié il y a quelques années par la Revue blanche.
Qu'on me pardonne ici le mot propre, le seul qui convienne, et brutal par conséquent : c'est de la chiennerie pure.
Il ne faudrait pas que Ton s'étonnât de ces conséquences; elles sont toutes, jusqu'à la dernière, engagées dans les prémisses. Du moment que l'on a voulu faire reposer le mariage uniquement sur les volontés concordantes des parties et que Ton a eu le souci de ne pas enchaîner irrévocablement ces volontés, on devait nécessairement en arriver aux extrémités. Car les mêmes raisons en vertu desquelles on refuse d'admettre aucun engagement irrévocable peuvent servir à ruiner l'idée même d'engagement. MM. Paul et Victor Margueritte ont beau protester de leur respect pour le mariage, il n'est pas en leur pouvoir d'empêcher les prémisses qu'ils posent d'engendrer leurs conséquences logiques :
Loin de nous, disent-ils, l'idée de vouloir, parTélargissement du divorce, battre en brèche cette admirable institution qu'est le marîagfe; union des gens qui s'aiment, source pure d'une famille nouvelle. Nul n'est plus pénétré que nous de la grandeur et de la noblesse d'une association où deux êtres qui se sont
librement choisis partag^cnt, toute leur vie, les joies et les peines, la bonne comme la mauvaise fortune; élèvent avec dig^nité leurs enfants, en leur donnant pour exemple la paix et la sécurité du foyer.
Mais cette grandeur et cette noblesse ne résident pour nous que dans le mutuel exercice d^une volonté consciente et d'une ég^ale responsabilité. Ce ne sont pas ses privilèges qui rendent à nos yeux le mariage sacré, c'est le libre et double consentement sans lequel il ne mérite pas ces privilèges, et ne peut vivre. Quand il y a l'irréparable, un fossé de haine et de boue, à quoi sert de s'y rouler sans fin? Quel bénéfice en peuvent bien recueillir l'individu amoindri, la société ravalée? Le mariage forcé, la chaîne au bout de laquelle deux ennemis se débattent et agonisent, est une conception sans fierté, à laquelle les enfants sont les premiers sacrifiés^ un idéal inférieur à celui de l'union libre, u 11 n'y a pas de mariage, dit la loi, article 146, lorsqu'il n'y a point de consentement. » Consentement jailli du cœur, renaissant de lui-même tous les jours de la vie; manifestation renouvelée, permanente, de la volonté d'être unis.
C'est parce que ce principe du droit moderne, proclamé par la Révolution : La personne humaine est inaliénable (1); c'est parce que ce principe essentiel, expression d'une morale nouvelle, est méconnu dans le mariage et le divorce actuels, que nous voulons l'y introduire. L'esclavage est aboli, les vœux éternels sont interdits ; que le mariage malheureux ne soit pas
(1) « Tout homme peut enga(;er ses services, son temps; mais il ne peut se vendre, ni être vendu; sa personne n*est pas une propriété aliénable. » (Déclaration des droits du S4 juin 1793, art. 18.)
« La loi ne reconnaît ni vœux religieux, ni aucun engagement contraire aux droits naturels de l'homme. » (Constitution de Van 111, art. 352.)
une condamnation à perpétuité, cesse de pouvoir être un bagfne!
Union libre? Non, puisque tant de gens n'y voient encore que la satisfaction chang^eante de l'instinct, un assouvissement d'égoïsme, et que la protection des enfants n'y est pas lég;alisée; mais mariage libre, tenant, de son esprit de liberté même, avec la beauté de sa durée, sa valeur sociale (1).
C'est donc « sur ce principe du droit moderne proclamé par la Révolution : La personne est ina liénable » , que Ton veut faire reposer les revendications contre Tindissolubilité matrimoniale. Mais entendu comme on Tentend, c'est-à-dire comme supposant « le libre consentement, jailli du cœur et renaissant tous les jours de la vie » , ce principe n'irait à rien moins qu'à regarder comme illégitime toute espèce d'engagement.
Il n'y a pas d'engagement, en effet, sans une annulation de la liberté future par la liberté présente, et si l'on conteste ou si on limite le droit de la liberté présente de disposer à l'avance de la liberté future, il ne peut plus y avoir aucune espèce d'engagement. Car en vertu de quel principe peut-on soutenir qu'un homme n'a pas le droit d'engager tout son avenir? Uniquement en vertu de celui-ci, que le présent n'a pas le droit d'engager le futur. Distinguer et dire : on a le droit de s'engager à temps, mais non pas à vie, c'est véritablement ne rien dire. Vous admettez que je puis m'engager à temps,
(1) VÈlargistement du divorce^ p. 6.
contracter des obligations, faire des vœux temporaires, un bail matrimonial limité, louer mes services pour un temps déterminé, mais par contre vous soutenez que je ne puis m^engager à vie, que mes vœux ne peuvent pas être perpétuels, ni mon mariage indissoluble, ni mes services loués pour toute ma vie ; c'est donc que je puis me lier pour six mois, pour un an, pour cinq ans, pour dix ans, pour vingt ans ou même pour plus, pourvu que le nombre des années soit déterminé, que la limite temporaire de l'engagement soit fixée ; qu'est-ce donc qui m'empêchera, à vingt ans, de me lier pour cinquante, ce qui portera à soixante-dix ans l'âge où je verrai se terminer mon obligation? Il y a de fortes chances pour que je sois mort auparavant. Si je meurs, j'ai donc pu m'engager valablement, et m'engager pour la vie. Ce n'est qu'au cas très improbable où je ne serai pas mort d'ici cinquante ans, que mon engagement sera vraiment temporaire.
On voit assez par là que l'idée des philosophes du dix-huitième siècle, faisant entrer en ligne de compte la durée des engagements pour juger de leur légitimité est une idée anti-juridique. Il fallait les motifs — puissants pour eux — tirés de leurs luttes contre les vœux religieux perpétuels ou contre l'esclavage pour leur faire adopter une telle conception.
La licéité des obligations doit se tirer de la nature des obligations elles-mêmes et non pas de leur durée. Tout acte qui n'est pas nuisible à
la société, qui par conséquent n'est pas prohibé, peut fournir la matière d'une obligation : la durée en importe peu, pourvu qu'elle n'e&cède pas les disponibilités de celui qui contracte l'obligation. Chacun ne peut s'engager que pour ce qui lui appartient, mais a le droit de le faire pour tout ce qui lui appartient. Qu'on y réfléchisse tant que l'on voudra : si je n'ai pas le droit de disposer de tout mon avenir, je n'ai le droit de disposer d'aucune partie de mon avenir, et si je n'ai le droit de disposer d'aucune partie, aucun contrat n'est plus recevable. Car tout contrat est un engagement qui empiète sur l'avenir. Ou j'ai droit ou je n'ai pas droit à disposer de mon avenir. Si j'y ai droit, comment pourrait-on fixer une limite à ce droit; le borner à demain, à six mois, à un an, à vingt ou à trente années? Que Ton prenne des précautions avant de me permettre d'user de ce droit qui peut être redoutable, qu'on retarde l'âge de la majorité jusqu'au moment où îe serai vraiment capable de juger de toute la portée de mes engagements, j'y souscris très volontiers ; mais dès que l'on m'accorde que je puis m'engager avec discernement, que je puis me rendre compte de mes véritables intérêts, on n'a plus aucune raison de m'empêcher d'user de mes droits. Ou si la loi veut les limiter, elle usurpe, elle me prend en tutelle, elle s'oppose à ce que je calcule moi-même à mes risques et périls ce qui m'est plus avantageux et, somme toute, me refuse le droit d^user de mon droit.
Maïs le lég[islateur révolutionnaire, auquel font écho en ce moment même un grand nombre de publicistes et même de moralistes, parait hanté par cette pensée, que le fait pour une personne humaine d'aliéner à jamais sa liberté constitue une immoralité au premier chef, et comme il ne saurait y avoir contrat là où il y a promesse d'un acte immoral, il s'ensuit non seu lement que la loi ne peut ni reconnaître ni sanctionner aucun engagement à vie, mais qu'elle doit, tout au contraire, l'interdire et le condamner. C'est bien sur de tels principes que l'on s'est appuyé pour frapper les religieux d'une sorte d'incapacité civile.
Ce prétendu principe est-il aussi évident qu'un veut bien le dire?
— Qu'est-ce qui constitue l'immoralité? — Est-ce le fait de s'engager? Non, car alors tout engagement, tout contrat serait immoral. — Est-ce la matière ou la durée de l'engagement qui peut en faire l'immoralité? Ce ne peut pas être la durée, car un engagement licite ne l'est ni plus ni moins parce qu'il est pris pour deux ans, pour un ou pour trois. En quoi la moralité d'un bail, par exemple, est-elle changée parce
que ce bail est consenti pour vingt ans au lieu de Tétre pour dix? C'est la matière de l'engagement, l'objet auquel il s'applique qui seul peut constituer sa moralité. Et par conséquent si l'objet de l'engagement est licite en soi, l'engagement ne saurait l'être moins, quelle que soit sa durée.
On dit que ce qui rend immoral et illicite l'engagement à vie, c'est qu'il manque de détermination; celui qui le prend ne sait pas pour combien de temps il s'engage; surtout il renonce pour jamais au droit de disposer de soi ; il mutile sa personne et sort ainsi, par l'abus^ du droit qu'il peut avoir sur lui-même. — Pour savoir si dans ce raisonnement il y a quelque chose de fondé il faut d'abord remarquer que nul ne conteste le droit que l'homme peut avoir à disposer pour toujours de ses biens et propriétés, sans quoi il n'aurait plus le droit de vendre ni d'aliéner ses biens; le seul droit qui lui soit ici refusé, c'est de renoncer à sa personnalité, c'est le droit d'abdiquer ses droits, et c'est en ce sens que la Déclaration des droits de 1793 dit que a la personne n'est pas une propriété aliénable (1) ».
Réduit à ces termes, l'argument ne manque pas de valeur. Nul homme n'a le droit d'abdiquer son humanité, de renoncer à sa personnalité au profit d'un autre homme; nul homme n'a le droit de s'engager à faire sans aucune restric-
(1) Article 18.
tion tout ce qu'un autre voudra bien lui commander. Aucun homme n'a le droit de renoncer à sa conscience, de se transformer en une machine ou un instrument. Si les fortes comparaisons : perinde ac cadaver^ tanquam baculum in manu viatoriSy dont saint Ignace de Loyola s'est servi après saint François d'Assise pour exprimer ce que doit être l'obéissance du religieux vis-àvis de ses supérieurs, n'étaient pas précisées et limitées par une restriction expresse dans les Constitutions de saint Ignace (1), sous^ntendue dans la bouche de saint François, elles seraient sûrement et fautives et condamnables. Dans tout ce qui est bon, indifférent ou permis, l'obéissance doit être absolue et même, si l'on veut, passive; mais nul n'a le droit de s'engager à obéir à tout ordre, quel qu'il soit, car ainsi il pourrait s'engager à obéir à un ordre qui aurait le mal pour but; le religieux, pour saint Ignace comme pour saint François, a toujours le droit, parce qu'il garde toujours le devoir, d'obéir à sa conscience et de résister au supérieur qui lui ordonnerait de commettre un acte coupable.
(i) Au moment même où saint Ignace promulgne la loi de l'obéissance en toutes les choses où se trouve en même temps la charité, il explique son texte par cette Declaratio : « Hujasmodi sunt illae omnes in quibus nullum manifestaium est peccatum. » Institutiones SocietcUis Jesu. Roma, typis Civilitatit catholie», 3 vol. in-4% 1869, t. I, p. 82, col. 2. — Et dans les Règles rédigées après la mort de saint Ignace on trouve encore cette expresse restriction à Tétendue de l'obéissance : • Ubi peccatum non cerneretur. * T. II, p. 6, col. t, lin. ult.
Donc nul n'a le droit d'abdiquer sa personnalité tellement que son contrat pourrait l'obliger à faire le mal. Mais pour tout ce qui est ou bon, ou indifférent, ou permis, pourquoi ne pourraiton pas renoncer librement à certains droits?
Pourquoi ne pourrait-on pas y renoncer indéfiniment, pour toute sa vie, si Ton y trouve quelque avantage? Les droits de Thomme sont des pouvoirs dont il est libre de disposer : il peut renoncer à certains afin d'en acquérir d'autres. Lui seul est juge s'il doit user de ses droits, ou y renoncer, ou bien les échanger, ou autrement ses droits ne seraient plus siens ; il ne pourrait plus en user et par suite il les perdrait. Il n'y a donc aucune immoralité, aucune illégitimité à contracter des engagements à long terme, ou même des engagements à vie. Ge n'est pas de leur durée, mais de leur objet que ces engagements tirent leur caractère de licéité. En quoi d'ailleurs la possibilité de se reprendre rendelle plus moral l'objet de l'engagement? Si l'objet est par lui-même licite, il n'y a nulle raison pour qu'à un moment quelconque on puisse être obligé d'y renoncer.
Mais le cas sera-t-il le même si l'acte auquel on s'engage est d'une nature telle que lorsque la volonté ou le libre consentement y fait défaut l'acte devient immoral? Ne faut-il pas alors que la volonté demeure toujours libre et ne soit pas engagée, surtout ne soit pas engagée pour la vie entière ; pour que la moralité soit sauvegardécr
et n'est-ce pas précisément le cas pour le mariage? continuent les partisans du libre divorce. C'est le libre consentement « renaissant de luimême tous les jours de la vie» , disent MM. Margueritte, qui « rend le mariage sacré ». Autant le don libre de soi fait à Thomme par la femme ou à la femme par Thomme est un acte noble, autant cet acte devient bas et ignominieux quand il s'impose à l'un ou à l'autre comme une servitude. L'homme tombe alors au-dessous même de la bête qui, dans aucune espèce, ne subit que ce à quoi elle veut bien se prêter, u Je suis pour la solution la plus large relativement au divorce, nous répète M. Naquet, parce que j'ai au plus haut degré le respect de la liberté individuelle, et que je ne pouvais admettre, en aucun cas, que la loi puisse contraindre corporellement dans un ordre de choses où, en dehors de la libre volonté y il ny a plus que dégradation ^ immoralité révoltante (1) » , prostitution, ou viol légal, comme dit Emile Accolas. Et peu à peu nous arrivons enfin à toucher le tuf des arguments que l'on oppose à l'engagement matrimonial.
Nous le voyons maintenant à découvert. On appelle noble ce qui est librement consenti ; on appelle bas, ignominieux, immoral tout ce qui est imposé. Toute action qui ne relève que de notre liberté au moment même où nous l'acconi-
(i) Le Divorce, 2* éd., 1881, p. 250. — Cité dans la Loi du divorce, chap. xi, p. 250
plissons est belle, noble, morale; toute action qui nous est imposée par une contrainte, alors même que cette contrainte viendrait de nousmêmes en suite d'un engagement antérieur, est basse, lâche, immorale et vile, vile parce que. servile; ce qui revient proprement à dire que tout acte est bon pourvu qu'il soit libre et que tout acte, du moment qu'il n'est pas libre, ne peut être que mauvais. C'est le romantisme appliqué à la morale et, dès que les principes se trouvent ainsi mis à découvert, il devient comme superflu de les discuter. Ils portent leur réfutation dans leur simple énoncé. Car évidemment il ne suffit pas d'être libre pour bien faire : les capricieux, les insoumis, tous ceux qui se refusent à accepter la solidarité sociale ; ceux qui manquent à leur parole ou refusent de tenir leurs engagements, par cela seuls qu'ils prétendent agir librement, ne sont pas des gens moraux, et de ce que j'ai pris l'engagement de ne pas user d'alcool il ne s'ensuit pas que je ne puisse être moral qu'à la condition de m'enivrer.
La liberté ne fait pas la moralité ; l'engagement ne fait pas l'immoralité. Il faut chercher autre chose pour condamner les engagements.
Cette autre chose, on la trouvera à la suite des philosophes de ravant-dernier siècle, dans les rapports de la nature avec la moralité. Est moral, dira-t-on à la suite de Diderot, d'Hélvétius, de d'Holbach ou de La Mettrie, tout ce qui est conforme à la nature ; est immoral tout ce qui est contraire à la nature. Et, par suite, tout engagement qui a pour but de contrarier la nature ne peut être qu^mmoral, car ou la nature sera la plus forte, ce qui est probable (1), et alors on aura la honte de trahir ses serments, on sera porté à Thypocrisie, on recourra à de honteux subterfuges; ou bien la nature sera vaincue et alors on aura vraiment fait le mal si le bien consiste, ainsi qu^il semble évident, à obéir aux lois naturelles (2) .
Les philosophes du dix-huitième siècle, en raisonnant de la sorte, croyaient avoir levé toutes les difficultés. Ils combattaient Tantiphysie, la lutte contre la nature; ils étaient convaincus que le sequere naturam des anciens contenait toute la morale et que rien n'était plus £acile
(i) « Aucane loi ne peut empêcher un être de vivre selon leg lois impérieuses et sacrées de la nature. « L'Élargissement du Divorce^ p. 5.
(2) « Forces sociales perdues » , disent encore MM. Margueritte, ibid.^ et ils ajoutent : « Gonmie si une naissance, Téclosion d'un être à la lumière pouvaient jamais être un crime ! » Pressez les conséquences de cette dernière phrase, si elle est une pensée de penseurs et non une simple déclamation de littérateurs, et vous y trouverez l'absolution de l'inceste, du viol, et de tout acte quelconque pourvu qa*ane naissance s'ensuive.
que de s'y conformer. Mais on a bien des fois objecté aux naturalistes que leur maxime ne signifie rien qu'à la condition qu'on l'explique. Car rien n'est ni ne peut être en dehors de la nature et, par conséquent, aucun acte ne peut exister qui soit véritablement contraire à la nature. Le contre-nature, c'est proprement l'impossible. D'où il suit que si tout ce qui est conforme à la nature est bon, tout est bon, et qu'aucune mianière d'agir ne mérite d'être appelée mauvaise. On est donc obligé de distinguer parmi les choses de la nature celles qui sont bonnes et celles qui sont mauvaises (1), et par suite on est amené à reconnaître qu'il y a du bien et du mal dans la nature ; que s'il y a une nature qui mérite d'être appelée bonne, il y en a une autre qui doit s'appeler mauvaise. Et, dès l6rs, le bien n'est plus ce qui est naturel, et le mal ce qui est contraire à la nature; ce n^est pas d'après la nature que nous jugeons du bien et du mal, c'est d'après le bien et le mal que nous apprécions la valeur de la nature. Ce n'est pas la nature qui nous dicte la morale, mais c'est la morale qui justifie la nature. M. Brunetière a plus d'une fois développé cette vérité avec éloquence, mais nulle part avec plus de force et de netteté que dans la page suivante :
£n tout et partout, dans la morale, comme dans la science et comme dans l'art, on a prétendu ramener
(i) Cf. Nature et Moralité, par Geabot, îd-IS, Alcan.
S7é[ MARIAGE ET UNION LIBRE
rhomme à la nature, Ty mêler, on l'y confondre^ sans faire attention qu'en art, comme en science, et comme en morale, il n'est homme qu'autant qu'il se distingue, qu'il se sépare et qu'il s'excepte de la nature. En voulez-vous la preuve ? Il est naturel que' la loi du plus fort et du plus habile règne souverainement dans le monde animal; — mais précisément cela n'est pas humain. Il est naturel que le chacal ou la hyène, que l'aigle ou le vautour, pressés par la faim, obéissent à l'impulsion de leur ventre ou de leur férocité — mais précisément cela n'est pas humain. Il est naturel que le « roi du désert n , ou le « sultan de la jungle » promènent leurs fantatsies amoureuses de femelle en femelle et disputent leurs plaisirs aux. enfants de leur race; — mais précisément cela n'est pas humain... Personne peut-être ne l'a mieux vu que ce Voltaire dont je ne craindrais pas de répéter, aprè5 tant d'autres, qu'il avait le regard si lucide quand la passion ne le travaillait pas, et le bon sens parfois si profond. C'est dans un de ses pamphlets de Ferney qu'il introduit un Anglais auquel il fait tenir ce langage : u Une abeille qui ne ferait ni miel ni cire, une hirondelle qui ne ferait pas son nid, une poule qui ne pondrait jamais, corrompraient leur loi naturelle, qui est leur instinct. Les hommes insociables corrompent l'instinct de la nature humaine. »...
Il serait temps, ajoute M. Brunetière, de comprendre que retourner à la nature, ce serait retourner à l'animalité. En voyez-vous la nécessité? c'est-à-dire, ne trouvez-vous pas qu'il y ait encore assez dans nos^ veines du sang de ce gorille dont on veut que nous soyons descendus? Mais heureusement que tout en nous s'y oppose et nous l'interdit. Vivre dans le présent (5omme s'il n'existait pas, c'est-à-dire comme s'il n'était que la continuation du passé et la préparation de l'avenir, voilà ce qui est humain; et il n'y a rien de moins naturel. Par la justice et la pitié, compenser
ce que la nature, imparfaitement vaincue, laisse encore subsister d'inég;alité parmi les hommes, voilà ce qui est humain; et il n'y a rien de moins naturel, fiien loin de les relâcher, resserrer au contraire les liens du mariage et de la famille, sans lesquels il n'est pas plus possible à la société de vivre qu'à la vie môiiie de s'organiser sans la cellule, voilà ce qui est humain, et il n'y a rien de moins naturel. Sans essayer de détruire les passions, leur apprendre à se modérer et au besoin les y obliger, voilà ce qui est humain; et il n'y a rien de moins naturel. Et sur les ruines enfin du culte superstitieux et lâche de la force, établir, si nous le pouvons, la souveraineté de la justice, voilà ce qui est humain; — et plus que jamais, voilà ce qui n'est pas naturel (l).
L'idée des naturalistes du dix-huitième siècle était très simple, trop simple : la nature est bonne ; tout ce qui est naturel est bon ; tout ce qui est naturel est facile, agréable; tout ce qui est antinaturel est difficile, désagréable; ce qui ramenait tous les préceptes de la morale à celuici : Fais ce qui te plaît et laisse de côté tout ce qui peut te déplaire.
On comprend bien qu'avec ces principes le a mariage-plaisir» doive être substitué au « mariage-devoir»» , selon les expressions de M. J. -Joseph Renaud (2), que le mariage indissoluble doive être regardé comme contraire à la nature et le divorce comme conforme à la nature, car quelle est la femme, quel est Thomme qui n'ont
(1) A propos du Disciple; Revue des Deux Mondes y 1*' juillet 1889, p. no,
(9^ L(i Faillite du mariage et Vunior^ future, p. 44,
pas eu une fois ou Tautre un désir ou un caprice? Si la femme est capricieuse ou volage, l^homme serait très aisément polygame. Ce qui est surprenant, c'est qu'en même temps que le droit au divorce on n^ait pas revendiqué le droit à la polygamie masculine. Elle découlait tout naturellement des principes.
Mais si la morale dans le mariage consiste à ne Caire que ce qui plait et à faire tout ce qui plaît, elle se réduit sans doute au même précepte dans toutes les autres conditions et dans tous les autres actes de la vie, et on voit tout de suite les conséquences : c'est que la paresse, l'ivrognerie, le vol, la violence, le meurtre et jusqu'à l'assassinat, deviennent choses permises et morales même, car ceux qui s'y livrent y trouvent sans nul doute leur plaisir et par de visibles penchants s'y montrent naturellement enclins et sollicités. Ce qui revient assez clairement à dire que cette manière d'entendre la morale supprime toute morale.
Il faut donc renoncer à cette conception; il faut reconnaître que si nos tendances naturelles sont bonnes en elles-mêmes, leur réalisation peut être bonne ou mauvaise, selon les cas et les circonstances. Tout l'art de la vie consiste à juger quand il est bon de les suivre et quand il est obligatoire de leur résister. En soi la tendance qui nous pousse à éviter l'effort et à ménager nos forces n'a rien de mauvais et, quand on est fatigué ou épuisé, il est très juste de se
reposer; il est juste encore de choisir le mode d'action qui nécessite le moins d'efforts ; mais il est mal, au contraire, de se ménager quand la mise en œuvre de toutes nos forces est nécessaire pour arriver au but; mal, à plus forte raison, quand Faction s'impose, de se dispenser d'agir. — Et de même la tendance qui nous pousse à nous nourrir est bonne en soi ; elle n'en donne pas moins lieu à des actes blâmables de g^ourmandise ou de goinfrerie. Il faut donc tantôt suivre la nature et tantôt lui résister.
Et quand faudra-t-il la suivre? Quand la raison en aura jugé ainsi. Et quand faudra-t-il lui résister? Quand la raison l'aura jiigé nécessaire. C'est donc avant tout la raison qu'il faut suivre et non pas les tendances ou les penchants. Et c'est précisément en obéissant à la raison qne l'homme obéira à sa vraie nature, car sa nature propre est d'être intelligent et raisonnable, et la nature que doit suivre l'homme est sans doute la nature humaine, et non pas la nature du chien ou du coq. Hommes, nous devons vivre conformément à l'humanité, c'est-à-dire à la raison.
Or, si nous cherchons les motifs d'après lesquels la raison déclare qu'il faut en tel cas suivre nos tendances et dans tel autre leur résister, que trouverons-nous? Un motif, un seul, toujours le même, bien que différencié dans l'application en mille manières : la conservation, l'augmentation, l'épanouissement ou l'exaltation de la vie. Vivre, c'est la grande affaire, c'est le but final
de la nature et la régule suprême de la raison. Conserver la vie, augmenter la vie, répandre la vie, hausser le ton de la vie, toutes les tendance de la nature ne sont faites que pour cela et la raison n'a d'autre objet que d'en découvrir les meilleurs moyens. Toute la morale découle de là, car la manière de vivre n'a une valeur que par la supériorité de vie qu'elle détermine. £st donc bon tout ce qui crée, conserve, favorise, développe ou exhausse la vie; est mauvais, tout ce qui rabaisse, atrophie, diminue ou anéantit la vie. Est bon encore tout ce qui perd pour gagner; est mauvais tout ce qui gagne pour perdre. Sacrifier de la vie pour gagner après plus de vie est bon ; refuser de sacrifier un peu de vie et en perdre après beaucoup plus est mal. Il y a là des jugements à porter, un avenir à prévoir, des calculs à faire; c'est à cela que sert la raison. Ses jugements nous dictent notre conduite, et notre conscience morale n'est ainsi pas autre chose que la voix de notre raison.
Mais l'homme ne sent pas seulement sa vie :
il sait par son intelligence qu'il y a d'autres vies ; il les conçoit sur le même plan que la sienne propre et il comprend que la loi ou les lois en vertu desquelles la vie, et en particulier la vie humaine, la vie raisonnable, se perpétue dans le monde, ont une importance et une valeur supérieure à la valeur de la vie individuelle, de même que dans sa vie propre l'ensemble de l'organisme vaut plus qu'un organe, de même que
le corps vaut plus qu'un des membres ; la loi de vie vaut plus qu'une vie. L'homme, en effet, n'est pas seulement un représentant de la vie, un être vivant; il est encore un moyen au service de la vie universelle ; il peut la maintenir, la développer, en hausser le ton et même la transmettre et la propager. Travailleur de l'outil ou de la pensée, il aide à la conserver; mag[istrat, savant, moraliste, prêtre, il la protégée, la développe ou l'exhausse; père, il la propage et la transmet. A ces divers titres, selon ses aptitudes et ses énergies, il a différents devoirs. Mais tous ces devoirs lui imposeront des efforts pénibles et des sacrifices. Il devra résister à beaucoup de ses tendances pour permettre aux plus nobles qu'il possède d'arriver à leur pleine satisfaction. Il devra d'une main sûre émonder sa propre vie pour travailler efficacement à l'œuvre de vie (I). Mais, ce faisant, au moment
(i) C'est sur des considérations de ce genre que repose la démonstration de l'ascétisme religieux et moral. — II ne sera pas, je crois, indifférent de citer ici ce que pensait le Fondateur du positivisme de ces pratiques : Cours de philosophie positive^ LIV« leçon, t. V, p. 349, 5« éd.
H Aussi ne doit-on pas même croire dépourvues d'efficacité sociale, surtout au moyen âge, ces pratiques artificielles où l'homme était poussé à s'imposer volontairement des privations systématiques qui, malgré leur inutilité apparente, ont pu constituer d'heureux auxiliaires permanents de l'éducation morale (i). Du reste, les vertus, simplement personnelles ont
(1) Les pratiques hygiéniques imposées par le catholicisme, outre leur utilité indirecte pour entretenir de salutaires habitudes de soumission morale et de contrainte volontaire, se rapportaient direclrment i Taction générale du régime sur l'ensemble de notre nature,
même où il semblera se perdre, il se sauvera, car par le sacrifice et le renoncement même il conquerra une vie nouvelle, exhaussée et transposée, où le rythme de son cœur, cessant de battre dans les limites étroites de sa poitrine, battra en harmonie avec le rythme de la vie universelle. Et peut-être, au milieu de malaises d'ordre inférieur il goûtera la joie souveraine.
commencé alors à être conçues directement duns leor destination sociale, tandis quff les anciens les recommandaient surtout à titre de prudence purement relative à l'individu, isolément considéré : la philosophie positive poursuivra de plus en plus cette importante transformation, qui tend à ôter à l'arbitrage de la sagesse privée des habitudes où l'individu est loin certes d'être seul intéressé. L'humanité, tant reprochée à cette partie élémentaire de la morale catholique, constitue, au contraire^ une prescription capitale, dont la valeur réelle n'est pas seulement bornée à ces temps d'orgueilleuse oppression qui en ont manifesté la nécessité, mais se rapporte, en général, aux vrais besoins moraux de la nature humaine, où il n'est pas à craindre, sans doute^ que l'orgueil et la vanité soient effectivement jamais trop abaissées : la nouvelle philosophie sociale confirmera et même perfectionnera nécessairement, à un haut degré, cet important précepte en l'étendant spontanément jusqu'aux supériorités intellectuelles, quoiqu'elle leur ouvre le plus vaste champ. »
dont la haute importance n*est plus douteuse aux yeux des bons esprits, et que la saine philosophie devra soumettre un jour à une sage discipline rationnelle, destinée à réaliser, sons l'assentiment éclairé de la raison publique, rentière efficacité, physique et morale, de ce puissant moyen de perfectionnement humain. — Note d'Au' guste Comte,
LA GONSTITUTJON GONJUGALB 283
Nous sommes maintenant au point où il est nécessaire de se placer si* l'on veut résoudre sainement, c'est-à-dire humainement, les questions qui se posent à propos du mariage.
Considérer le mariage comme un contrat compétant à la loi civile, c'est, nous l'avons vu, s'enfermer en d'inextricables difficultés. Ce contrat est de telle sorte qu'il exige des sentiments, qu'il crée des obligations intérieures, de véritables obligations de conscience vis-à-vis desquelles toute loi civile est incompétente. De là, ainsi que nous l'avons vu, le peu d« prestige qu'a toujours eu le mariage civil, le peu de respect que lui témoignent ses partisans mêmes, les critiques qui l'ont assailli, que la thèse récente de M. René Lemaire a pour ainsi dire codifiées^ et qui ont peu à peu amené les laïcisateurs conséquents avec eux-mêmes à proclamer la légitimité exclusive de l'union libre.
Le contrat matrimonial étant d'ordre moral et non pas d'ordre civil, la loi ne peut qu'enregistrer les déclarations des époux ; elle les reconnaît comme mariés s'ils le déclarent eux-mêmes. Ne doit-elle pas de iotiême les reconnaître comme séparés ou divorcés s'ils viennent, ou si l'un des
deux vient demander à Tofficier de l'état civil de constater la rupture?
Tout dépend de Tidée que le législateur s'est faite du mariage.
S'il ne considère que les époux, ou s'il les con* sidère principalement; s'il voit dans leur intérêt ou dans leur bonheur ou dans leur développement personnel le but sinon complet du moins principal du mariage, il n'est pas douteux qu'il devra admettre le divorce, et même le divorce par la volonté d'un seul. Car il suffit que le mariage opprime ou torture l'un des deux époux pour que le mariage manque son but et, par conséquent, n'ait pas de raison de subsister. Dès que la passion sollicite l'un des deux époux à une union nouvelle, ou que le dégoût survient, ou qu'arrive la lassitude de la vie commune, le mariage ne profitant plus au bonheur jdes deux époux, l'acte réciproque de volonté par lequel le mariage subsistait cesse et la rupture est effectuée. La loi n'a plus qu'à l'enregistrer.
Et nous voyons bien que telles sont en effet les raisons alléguées en faveur du divorce.
Toutes ces raisons sont tirées de l'intérêt ou du bonheur des époux; tous les arguments supposent que le mariage n'a d'autre but que le bien-être des deux époux, comme n'a d'autre cause que leur bon vouloir. Tout homme qui cesse d'aimer sa femme ; toute femme qui cesse d'aimer son mari; tout homme que sa femme ennuie; toute femme que son mari chagrine;
quiconque est malheureux en ménage a le droit de divorcer. C'est au malheur, en fin de compte, que tout se réduit. Car la femme à qui il plaît d'être battue n'arguera point de sévices contre son mari, et celui à qui l'infidélité de son conjoint ne ferait aucune peine ne ferait pas de l'adultère une cause de divorce. Si la Francine Le Hagre de MM. Paul et Victor Margueritte ne «e jugeait pas effroyablement malheureuse pour avoir vu son mari dans une posture équivoque près de sa Fratilein, elle ne se réfugierait point chez sa mère. Les ménages qui ne se trouvent pas malheureux ne songent pas à se séparer.
Donc le mariage fait banqueroute quand les époux ne sont pas heureux. Et il ne reste qu'à déclarer publiquement la faillite (1). Droits de la nature ou de la passion, ressentiments contre le brutal, Tinsulteur ou Tinfidèle, revendications de la personnalité, tout cela n'a de sens que par la douleur qui rend le mariage insupportable et pousse à rompre le lien. Si l'Indiana de George Sand ne se trouvait pas malheureuse d'aimer un autre homme que son mari, elle ne maudirait pas les liens conjugaux ; si Nora, dans Maison de poupée^ ne souffrait pas de voir sa dignité personnelle méconnue, elle n'abandon- . nerait pas son foyer. C'est le Lebensei de Mme de Staël qui a résumé en une seule toutes les
(i) Cf. Enquête sur la Faillite du Mariage; Écho de Paris^ 13-21 août 1898.
raisons : ni la nature, ni Dieu n'ont voulu le malheur de Thomine ; ni la nature ni Dieu n'ont donc établi l'indissolubilité. Le plaidoyer de M. de Lebensei résume ainsi tous les autres.
Ils supposent tous d'abord et en général que l'homme a droit au bonheur, que toutes les institutions humaines ne devraient avoir d'autre but que de rendre heureux les individus qui les acceptent ou qui y sont engagés. Ils supposent en particulier que le mariage n'a d'autre but que le bonheur des époux; qu'il n'est institué que pour leur procurer des plaisirs, leur éviter des peines, et c'est justement ce que nous devons examiner.
Mais il n'est pas besoin d'une réflexion très longue pour découvrir que le but principal du mariage n'est pas et ne saurait être le bonheur des deux époux. — Si les sexes n'existaient pas, le mariage n'existerait pas, et il est tout aussi évident que la sexualité n'a pas été donnée aux individus pour leurs fins individuelles, mais pour les fins de l'espèce, pour la conservation et la perpétuité de la race. Les organes qui ont pour but l'individu, sa nutrition, sa défense ou son développement, sont spécifiés par leurs fins mêmes. Or, nous sommes ici en présence de tout autre chose. Ge n'est pas pour l'individu de tel ou tel sexe que ce sexe existe, c'est pour des fins très différentes des fins individuelles, pour les fins de l'espèce et de la race. L'union des oexes n'a donc de vraie raison d'être que dans
les fins de Tespèce. £t de même que le plaisir qu'il peut y avoir à manger ne saurait être le but pour lequel on mange, qu'il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger, de ixiême en est-il dans le mariage. La recherche unique du plaisir est grossière, déraisonnable, puisqu'elle est sans but utile. L'homme et la femme, quand ils s'unissent, obéissent à une loi impérieuse et redoutable. Ils soudent un anneau de la chaîne qui relie l'humanité passée à l'humanité future; ils assurent l'existence de l'humanité à venir; ils travaillent ainsi à augmenter dans le monde la somme de vie, de conscience, d'intelligence , de progrès, de moralité , de beauté. D'eux pourra naître une vie, une conscience capable de bien et de mal, susceptible de refléter le monde, d'en saisir les lois, d'en sentir l'harmonie, et d'ajouter à la beauté de l'être la beauté de sa propre vie. A cette heure sacrée de leur union, l'homme et la femme sont les prêtres de la vie. L'étrange émoi qui les pousse l'un vers l'autre; l'ivresse plus étrange encore qu'ils éprouvent, mêlée d'angoisse et de volupté, de tristesse et d'exaltation, suffiraient à leur révéler qu'il y a là quelque chose qui les dépasse infiniment. L'amour et le plaisir sont pleins de sonorités étranges, infinies, pareils à ces coquillages dont le vide semble retentir encore de tous les bruits de la mer. On y entend le murmure reculé des tombes mêlé aux vagissements lointains des berceaux. L'être est
âS8 MARtACE ET UNION LIBAË
suspendu comme un point sur le double vide du passé et de Tavenir, et il communie avec Tespèce. De là cette fraternité de Tamour et de la mort si souvent chantée par les poètes, car Tamour tient à la mort tout autant du moins qu'il touche à la vie (I).
La raison d'être essentielle du mariage se trouve donc dans l'enfant. C'est sous la représentation de l'enfant futur que l'union conjugale se forme véritablement. Toute union qui exclurait l'enfant et n'aurait pour but que le plaisir des deux contractants n'aurait du mariage que les dehors ; elle serait quelque chose de vil parce que ce serait déraisogonable. Elle prétendrait mettre des êtres humains hors des lois de la vie, hors des lois de la raison et, par suite, de la nature. Admettre que le plaisir est le but unique ou principal du mariage, c'est légitimer les liaisons infâmes, les unions les plus monstrueuses, tous les vices de Sodome, d'AthèneSi de Rome et de Lesbos ; en un mot, toutes les débauches, car elles aussi ont pour raison le plaisir. Donner le plaisir pour but à l'usage des sens , c'est supprimer aussitôt toutes les règles des moeurs.
(1) Il n'y a pas de théorie de Tamour plus forte que celle de Schopenhauer, bien qu'il Tait un peu charfrée de mythologie en faisant de l'amour l'œuvre exclusive du Génie de I espèce. Saint Thomas avait eu déjà la même pensée; seulenaent il l'exprimait en termes plus simples et plus positifs quand il disait : « La Providence a joint à l'acte chargé de subvenir au défaut de l'espèce un attrait tout particulier, w III* part., Sup' plement.j q. XLix, art. 1, ad i
Si Ton reconnait au contraire, comme la raison nous y oblige, que la sexualité a pour but non pas le plaisir de Tindividu, mais la conservation de Tespèce, on a le droit de condamner les débauches, les vices infâmes; de prêcher la chasteté aux jeunes filles, la continence aux jeunes hommes, la pudeur à tous. Le but du mariage se trouve alors principalement dans la procréation et l'éducation des enfants ; on admet par cela même que c'est à ce but que tout dans le mariage doit être subordonné. Le bonheur des deux époux ne vient qu'après. Seront-ils heurieux ou bien malheureux? Ge sont questions secondaires. — Y aura-t-il des enfants? Ces enfants seront-ils bien élevés? Le mariage produira-t-il des hommes, de vrais hommes pour l'humanité à venir? Voilà les questions principales et dont l'importance domine tout.
C'est en se plaçant à ce point de vue qu'un positiviste anglais, M. Harrisson, a pu écrire ces lignes éloquentes :
La cause à laquelle nous avons consacré notre vie travaille de toute façon à fortifier Je lien du maria[][e, et voudrait engager l'avenir à le rendre indissoluble par la mort. Dans le chaos qui suivit le relâcheTneut des vieilles disciplines morales et religieuses, d'étranges doctrines ont été mises en avant au nom de la société et du devoir moral; tant que l'opinion et la religion sanctionneront le divorce, l'ébranlement des idées .sera profond. Mais nous avons confiance; l'avenir reconnaîtra que, dans le mariage, la responsabilité comme le bonheur dépendent également 4e ce refus irrévocable.
L'avenir ne saura rien d'une union honorable en dehors de l'inflexible loi du pays... 11 est de l'essence du mariage d'être au-dessus du terrain des exceptions individuelles; au-dessus de toutes les opinions, misères et joies personnelles. Le bonheur des individus serait chèrement acheté s'il devait obscurcir d'une ombre fugitive l'inviolable institution de laquelle dépend le bonheur de tous. Il est indigne de grands cceurs de répandre le trouble qu'ils ressentent (1).
Il convient parfois que quelques-uns souffrent pour le peuple. La loi morale est infiniment plus précieuse que le bonheur personnel d'aucun, et les souffrances des cas exceptionnels doivent être supportées avec résignation, de peur que la sainteté de chaque foyer ne soit atteinte, et le niveau moral abaissé (2).
Que deviennent en face de ces hautes réalités les raisons que Ton allèg^ue en faveur du divorce, et que devient le divorce même? Les droits de la passion, les aspirations inassouvies de la femme ou les désirs de Thomme, le malheur d'une union mal assortie, la servitude dont la chair ou Tesprit sont impatients, sont mis hors de cause, et c'est justement sur toutes ces considérations que tous les partisans du divorce se sont appuyés. Tous sont d'accord pour demander la rupture du mariage dès que le mariage n'assure point le bonheur des deux époux. Mais il
(i) Cette phrase de Mme Clo tilde de Vaux est en français et en italiques dans le texte.
(2) Frédéric Hirrisson, The Life of G. Elliot, article paru dans la Fortnightly Review, mars 1885, recueilli dans le volume the Choice of Books, — Je dois cette citation et sa ■.raduction à la bienveillante sympathie de Mlle Lucie Fbliz- Faure, aujourd'hui Mme Georges Gotau.
faut dire, au contraire, que, dans le mariage comme partout ailleurs, ce qu'il faut considérer avant tout, c'est le devoir et c'est la raison; le bonheur vient après, s'il peut. L'homme, sans doute, a droit à la vie et même droit au bonheur en ce sens qu'il a le droit qu'aucun acte volontaire ne vienne, par le fait d'autrui, lui ôter la vie, la diminuer, la restreindre^ la rendre plu.H pénible ou plus difficile , s'opposer à son bonheur. Mais l'homme n'a pas le droit à tout prix de sauvegarder son bonheur, puisque tout le monde reconnaît qu'il n'a pas le droit à tout prix de sauvegarder sa vie. On n'a pas le droit, comme disait le poète ancien, de perdre pour la vie les raisons de vivre,
Et propter vitam vivendi perdere causas»
Or, si avant de sauver sa vie il faut d'abord faire son devoir, à plus forte raison faut-il le faire avant de songer à préserver son bonheur. Nous venons de voir que le mariage crée aux époux des devoirs vis-à-vis de l'enfant né ou à naître. Us n'auront donc le droit de songer à leur bonheur qu'après que ces devoirs seront accomplis.
Il résulte de cela même que si le mariage doit être rompu, ce ne peut être que parce que l'indissolubilité du lien peut nuire aux enfants, ou parce que le divorce leur peut profiter. Cette preuve, on n'a pas même tenté de la faire.
Tandis que les hommes de théâtre et les roman-
ciers montraient la situation pénible faite aux en« fants par le divorce ; qu^ils faisaient voir, comme Alphonse Daudet dans Rose et Ninette et M. Brieux dans le Beîxeau, la situation fausse qu*il fait aussi aux parents, l€S partisans du divorce laissaient soigneusement de côté Tenfant, en parlaient en tout cas le moins possible et mettaient en scène les malheurs des époux mal assortis.
Ces malheurs, nul ne songe à les nier, pas même à les contester; mais s'il est vrai, comme nous venons de le montrer, que le but principal du mariage ne se rapporte pas aux époux, en quoi ces malheurs atteignent-ils Tessence du mariage et en dénaturent-ils le lien? Le mariage a pour but Tenfant : c'est de là qu'il tire sa raison d'être; sans doute l'accord des deux volontés, le libre consentement est nécessaire: c'est le libre et mutuel consentement qui donne l'être à l'union conjugale; mais pour que ce libre consentement constitue le mariage, en confère tous les droits, institue vraiment le lien conjugal avec tous les devoirs qu'il implique, il faut qu'il soit donné avec une pensée de progéniture. Le bonheur ou le malheur des époux sont des accidents qui ne tiennent pas à l'essence du mariage et qui n'altèrent en rien la validité du contrat.
Si donc les époux sont malheureux ils n^ont, comme tant d'autres, qu'à supporter leur malheur. C'est, dit-on, une vie manquée. Combien d'autres le sont de même et pour lesquelles
personne ne songe à alléger le poids du devoir? La vie du jeune homme qui, après la mort de son père, pour subvenir aux besoins de sa mère et de ses frères, renonce à fonder pour luimême une famille, la vie de la jeune fille qui se dévoue à soigner ses vieux parents, seraient donc aussi des vies manquées, et cependant nul ne songe à blâmer leur courage, à leur refuser Tadmiration. Pourquoi serait-ce davantage une vie manquée que celle de l'homme qui, malgré les fautes de sa femme, renoncé à chercher une autre plus fidèle ou plus agréable compagne pour se consacrer tout entier à ses enfants ; ou celle de la femme qui sait souffrir, pardonner, vivre dans Tisolement du cœur pour ne penser, elle aussi, qu'à ses enfants? Pourquoi serait-ce une vie manquée que celle d'une épouse qui resterait courageusement auprès du lit où gît, épave infirme, incurable et rebutante de Thumanité, Tépoux qui fut jadis, et peut-être naguère encore, le compagnon de sa jeunesse et de ses plaisirs? Et peut-on se représenter sans quelque malaise ce que serait une union contractée sous le régime d'une loi telle que celle que proposent MM. Paul et Victor Margueritte et où il suffit que l'un des deux époux devienne incurablement infirme pour que l'autre ait le droit de l'abandonner? L'église anglicane a conservé dans son rituel cette admirable formule qui exprime avec éloquence tous les devoirs des époux : « Je te prends pour ma femme légitimé
afin de te posséder à partir de ce jour, dans la prospérité, dans l'adversité, dans la fortune, dans la pauvreté, dans la maladie, dans la santé; pour t' aimer et te chérir jusqu'à ce que la mort nous sépare, selon le saint commandement de Dieu, et j'y engage ma foi. » A cette formule, il faudra substituer cette autre maxime : o Unissez*vous pour la bonne fortune; mais si l'infortune atteint l'un de vous, l'autre aura soin de se souvenir qu'il a le droit de suivre la loi du chacun pour soi. »
Vous invoquez leur droit de vivre de la vie du cœur, de sentir leur vie répercutée par l'amour : en quoi ce droit peut-il paraître sacré? S'il l'était, ni le marin, ni le soldat, ni le médecin n'auraient le droit de s'arracher aux bras de l'épouse pour courir à leur devoir où la mort les menace et peut-être les attend. Et d'ailleurs l'amour même, la passion n'existeraient pas si la raison impérieuse à laquelle il convient parfois de les sacrifier ne leur donnait l'occasion de naître. C'est à l'enfant que le père ou la mère doivent sacrifier l'amour, car s'il ne devait pas y avoir d'enfant, si le sexe n'existait pas, l'amour même ne pourrait pas exister.
Il ne faut pas dire que la fidélité n^est possible que pendant que dure Tamour et que, passé Tamour» elle est quelque chose de contre nature. Il faut dire, au contraire, que tant que dure l'amour il n'y a pas, à vrai dire, de fidélité, car Tamour enchaîne les sens et la fidélité est une œuvre de la raison. L'amant n'est pas infidèle; on peut croire que, s'il raisonnait, il serait volontiers fidèle ; mais il ne mérite pas tout à fait ce titre, parce que pour lui la question ne se pose même pas. La constance amoureuse a son caractère de beauté; mais la fidélité, même en dehors de l'empire de la passion, a bien aussi sa beauté qui, pour être d'un autre ordre, n'en est pas moins estimable et même parfois admirable. Ce qui fait que deux époux constamment épris l'un d^ l'autre méritent vraiment le nom de fidèles, c'est que l'amour ne les absorbe pas tout entiers, c'est qu'ils peuvent raisonner leur état, s'y plaire et le vouloii en toute conscience et connaissance de cause. Or, dans ces temps où la passion se relâche, se retire au fond de l'âme et paraît ensommeillée, les sens et les avenues de l'âme demeurent ouverts, la femme peut avoir des yeux pour
d'autres nommes que pour son mari; le mari, plus encore, peut en avoir aussi pour les autres femmes. Et les sens peuvent s'émouvoir et avec eux peut commencer toute la mise en train | d'une nouvelle passion. Ce a je ne sais quel charme • que la Pauline de Corneille ressentait encore pour Sévère, la femme la plus honnête peut le sentir qui commence à l'emporter. Le mari le plus exactement fidèle peut sentir l'effet de charmes semblables. Il suffirait que chacun d'eux le voulût bien pour que ces émois lég^ers et superficiels aboutissent au grand tralala de la passion. Qu'on en caresse l'idée, qu'on s'y complaise, qu'on cherche à ressentir de nouveau par la présence réelle la petite secousse intérieure à la fois aimable et troublante, qu^on laisse voir et ce trouble et le plaisir qu'on y prend, et bientôt voilà des nœuds nouveaux qui se forment, avant même que ne soient dénoués les nœuds anciens. Le cas que M. Bourget a analysé dans Un Cœur de femme est moins rare qu'il ne semble et moins monstrueux que Thypocrisie ne veut l'avouer.
Mais ces troubles légers, ces émotions passagères, quand on le veut bien, qu'on se surveille et qu'on y prend garde, ne sauraient entamer la fidélité. C'est la même Pauline, la pudique et hardie Pauline, et hardie parce que pudique, qui nous le dit :
Une femme d'honneur peut avouer tant honte Ces tarpriset des sens que la raison surmonte.
Car la raison désavoue les sens et demeure sou* veraine! Un psychologue attentif et fin vient de montrer récemment que Ton peut, quand on le veut bien, ou se donner des passions ou s'en rendre maitre (1). L'amour n*est un tyran que lorsqu'on lui a laissé prendre empire, et Ton peut, si on le veut, le réduire et le dompter. La passion fatale et coup de foudre dont on peut dire dès la première heure :
C'est Vénus tout entière à ta proie attachée,
n'existe que dans les tragédies ou dans les romans. Quelle que soit Témotion produite par le charme d'une personne, il suffit de ne pas la revoir pour y échapper. On pourrait citer des cas où la simple rencontre d*une personne inconnue produisit une émotion telle que les sons ne pouvaient plus sortir de la bouche; que durant plus de huit jours la vision fut nette, précise, obsédante et ravissante à la fois, et cependant, faute d'aliments, la passion mourut, rimage peu à peu s'embruma et les contours se fondirent, tout s'apaisa comme l'eau se calme et se referme sur la pierre qui l'a troublée. Or, sauf en de bien rares circonstances, il dépend de chacun de nous de se priver d'une présence troublante. Ovide l'avait déjà dit dans les vers célèbres du Remedium amoris :
(i) Mkubtano, la Psychologie de la passion, la Revue, 15 no- Tembrt 1902.
Principiis obsta, sero medicina paratur Cum mata per longas invaluere moras.
La passion à ses débuts n'a rien de fatal ou, du moins, qui soit assez fort pour entraîner fatalement la volonté.
Une question qui peut paraître plus délicate est celle de la chasteté de Thomme. Obliger rhomme qui ne peut vivre avec sa femme à ne pas se remarier, n'est-ce pas lui imposer quelque chose d'impossible et en quelque sorte l'acculer à rinconduite?Etne voudrait-il pas mieux alors, même pour ses enfants, qu'il pût rentrer dans la loi (1)? — Aux yeux du catholicisme qui impose la chasteté perpétuelle à ses prêtres, qui oblige à la continence quiconque n'est pas engagé dans le mariage, quel que soit le sexe et quel que soit l'âge de chacun, la solution est évidente : c'est que tout individu humain, homme ou femme, peut, s'il le veut, demeurer maître de soi, en sorte qu'il est coupable s'il cède aux entraînements des sens. Mais hors du catholicisme et contre lui on avait élevé sur ce point un grand nombre de controverses; les philosophes du dix-huitième siècle soutenaient que la continence perpétuelle était impossible et ils avaient répété après Luther que le célibat des prêtres catholiques était quelque chose de contre nature. C'est pourquoi, ajoutaient-ils et ajou-
(1) C'est l'argument de MM. Margueritte, l'Élargissement du divorce f p. 6,
lent après eux encore beaucoup de gens, la nature prend sa revanche. Seule parmi toutes les morales, la morale chrétienne a imposé la continence complète aux célibataires, aux hommes aussi bien qu'aux femmes; les autres morales ne se sont cru en droit que d'ordonner la modération. Plus d'un médecin, durant le dernier siècle, a corroboré de son autorité les sarcasmes de Voltaire et les tirades de Diderot.
Cependant, pour qui observe, il n'est pas douteux qu'un grand nombre d'hommes ont pu vivre purement : la Grèce antique a eu Hippolyte comme la Bible Joseph ; nous avons tous connu des jeunes hommes vigoureux et fiers, et dont l'œil limpide reflétait jusqu'au fond la pureté parfaite du ciel ; et tous ceux qui ont vécu dans l'intimité de nos religieux et de nos prêtres savent bien que la continence est, parmi eux, la règle et que même, la plupart du temps, elle ne leur pèse pas. A eux seuls, ces faits prouvent, contre les théories du dix-huitième siècle et de certains médecins, que la chasteté de l'homme n'est pas impossible. Puisqu'elle existe et même se trouve fort répandue, il est évident qu'elle est possible. Les médecins catholiques avaient souvent sur ce point répondu à leurs confrères, et dans un de ses derniers écrits le savant et regretté docteur Ferrand faisait remarquer combien non seulement la régularité des mœurs, mais même l'abstention totale, étaient favorables
à Factivité, à la puissance de la pensée (1) . Toutes les fois qu'un mouvement vital ne se réalise pas, Ténergie économisée par là devient disponible et permet des actes qui sans cette économie n'auraient pas été possibles. Et quoi d'étonnant s'il est vrai, comme chacun l'a pu remarquer, que les débauchés ont l'attention frag^ile et inconstante ; qu'ils sont mous au travail, prompts à la colère, débiles devant l'effort? Mais la démonstration la plus forte et en même temps la plus strictement scientifique de la possibilité, voire de l'utilité de la chasteté masculine, se trouve dans un livre récent du docteur Gh. Féré :
La continence, dit-il, e.^t compatible avec la santé, et elle est ^généralement favorable à l'activité physique. Il n'est pas nécessaire de s'appuyer sur les relig^ions pour mettre en évidence les mérites moraux de la chasteté en général, et en particulier de la chasteté en dehors du mariage. Il nous suffit de prendre en considération exclusive la morale utilitaire. La morale, si variable suivant les conditions de la vie sociale, n'est autre chose que l'utilité dans le milieu; à ce point de vue qu'on accuserait à tort d'égoïsme, on peut affirmer que le défaut de chasteté est immoral (2).
Le docteur Fournier a dit à son tour :
On a parlé indûment et à la légère des dangers
(i) GLevreul disait volontiers qu*il attribuait l'exti-aordinaire durée de sa vigueur intellectuelle à son abstention totale à partir de l'âge de quarante ans. V. Beiithelot, Éloge de Cke-^ vreul a V Académie des sciences^ 1903.
(S) Cbarles Feré, V Instinct sexuel y Évolution et Dissolution^ p. 317, 319, 2* édit., Alcan, 1902.
de la continence pour le jeune homme. Vous avouerai-jc que si ces dangers existent, je ne les connais pasy et que, moi médecin^ j'en suis encore à ne pas les avoir constatés^ bien que les sujets d'observation ne m'aient pas manqué en la matière.
Et il ajoutait :
La précocité génésique n'est qu' artificielle et ne dérive le plus souvent que cTune éducation mal dirigée. En tout cas, le péril, en l'espèce, consiste bien moins à contenir qu'à devancer le vœu de la nature (1).
Enfin le docteur Queyrat, de Thôpital Gochin, a écrit ces lignes :
Il faut dire, il faut répéter à satiété que la chasteté n'est chose ni mauvaise, ni ridicule, ni déshonorante pour les jeunes (]^ens, tout au contraire; il faut proclamer bien haut que la continence n'est pas chose si difficile à réaliser, au moins pendant plusieurs années.
Et par cela même tombe une des plus fortes objections que Ton puisse faire à ceux qui n'admettent pas que le divorce remplace la séparation du corps. Gomment d'ailleurs pourrait-on trouver en dehors de ces considérations une règle quelconque des mœurs? La règle de la nourriture, c'est la nutrition; la règle de l'organe, c'est la fonction, et la règle de la fonction se trouve dans la fin même que doit réaliser la fonction. Quand la fin ne peut être réalisée ou qu'elle ne doit pas l'être, la fonction n'a plus lieu de s'exercer. Appliquez ces principes, tirez-
(i) Conférence faite sous les auspices de \9l Société française le prophylaxie sanitaire et morale.
en les conséquences et vous obtenez des règles très claires, très simples, très cohérentes; lious comprenez pourquoi Thumanité a estimé la chasteté et a élevé des temples à la pudeur; pourquoi elle a regardé avec horreur les débauches monstrueuses, les vices contre nature ; cessez de revenir à ces principes, ou permettez, sous prétexte de largeur d'esprit ou d'indulgence, qu'on fasse quelque exception : vous ne savez plus où placer la limite et la barrière. On croit émousser le désir en lui permettant quelque satisfaction : « Usez, dit-on, n'abusez pas. » Mais en dehors delà règle des fins, où commence l'abus et où finit-il? Estce que l'abus n'est pas précisément l'oubli de k fin? Pourquoi aujourd'hui et non pas demain?
Si c'est le désir qui fournit la raison des actes, tout acte désiré mérite d'être excusé ; que disje? approuvé. Et c'estla réfutation par l'absurde des principes que l'on invoque pour battre en brèche l'indissolubilité. Sans la règle inflexible du mariage, il n'y a non plus pour les mœurs de règle inflexible, et l'on voit bien en effet que chaque fois que le divorce a été admis et que l'usage s'en est répandu, il y a eu un progrès de l'immoralité; progrès qui se traduit tantôt par les statistiques criminelles, tantôt par les affaires d'avortement, ou les scandales mondains, ou les procès retentissants qui révèlent les mœurs monstrueuses.
Quelle raison reste-t-il encore? Que Tépoux mal marié ne peut plus développer sa personne selon les lois de sa nature propre, ne peut plus vivre sa vie?... Mais du moment que Ton vit en société, en famille, chaque personne est obligée de s'accommoder aux autres, comme d'user ses angles par le frottement, en sorte que pour vivre véritablement sa vie et remplir toute sa nature il semble qu'il faudrait vivre au désert — et c'est bien ainsi que l'entendait ce grand individualiste d'Alceste :
Je vais chercher sur terre un endroit écarté, Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.
Gomme d'autre part lorsqu'on s'engage dans une liaison, si brève soit-elle, chacun doit renoncer à quelque chose de soi pour s'accommoder à l'autre, il s'ensuit que, afin de pouvoir vivre sa vie , il faudrait ne pas même admettre l'union libre, mais seulement la passade momentanée.
Que si l'on vient dire que l'on peut accepter une union plus longue parce qu'on voit en elle un moyen de réaliser l'idée complète de sa personnalité, ne pouvons-nous pas répondre que l'homme vertueux voit de même dans l'accomplissement
du devoir, dans les sacrifices même les plus douloureux, le moyen de vivre de la vie la plus élevée? Pour une Pauline , s'abandonner au charme qui l'emporte vers Sévère ce serait s'avilir et se dég^rader; pour une princesse de Glèves, céder quelque chose au duc de Nemours ce serait s'abaisser; si les Fernande, les Indiana de George Sand ou les Francine de MM. Margueritte, les nombreuses héroïnes des romans modernes croient qu'en suivant le penchant où les entraînent leurs passions elles exaltent et ennoblissent leur personne, c'est qu'elles se font de la noblesse et de la hauteur de la vie une idée tout autre que les héroïnes de Mme de La Fayette ou de Corneille. Nos modernes confondent volontiers l'exaltation passionnelle avec la véritable grandeur. De ce que la passion transpose la vie en des tonalités plus bruyantes, on se laisse volontiers aller à penser que ces tons plus éclatants sont la marque d'une vie plus achevée. Et sans doute elle a quelque chose de plus intense; mais est-elle aussi bien plus riche? Il n'est cependant pas besoin d'être grand clerc en psychologie pour savoir que si la passion exalte la vie, elle ne l'enrichit pas. La fièvre aussi et l'ivresse alcoolique transposent et rendent plus forte la tonalité de la vie; dira-t-on qu'elles l'enrichissent? La passion rétrécit le champ de l'intelligence en concentrant toutes les pensées sur un seul objet, en les absorbant toutes dans un sentiment; elle déforme toutes nos idées en les ramenant toutes
à une seule, en les faisant toutes converger bon gré mal gré vers un centre unique ; elle altère tous les sentiments naturels en se les subordonnant tous : Hermione, à force d'aimer, finit par haïr; Camille ne connaît plus ni famille ni patrie. Toute la puissance d'émotion étani absorbée en un sentiment unique, les idées qui dirigent ordinairement les actes perdent tout pouvoir : famille, patrie, honneur, devoir deviennent des représentations vides, des mots sans signification, de pâles et vides fantômes. Loin donc d'enrichir la vie, la passion la canalise et la rétrécit. L'augmente-t-elle véritablement ; en accroît-elle du moins la vigueur? Oui, sans doute, si Ton ne considère que les actes isolés qui correspondent à la passion ; non, si on considère l'ensemble des actes vitaux, car ce que gagnent les actes passionnels les autres le perdent et la somme de force dépensée reste la même. D'ailleurs, la vigueur en elle-même a peu d'importance, c'est la valeur seule qui vaut. L'élan par lequel un coureur maladroit se casse la tête contre un obstacle peut être plus vigoureux que l'élan de celui qui évite l'obstacle et atteint le but : en est-il pour cela meilleur? Peu importe donc que la passion augmente les forces d'agir; l'essentiel est de savoir si par elle-même elle donne plus de valeur à l'action.
Or, ce que nous venons de dire suffit à prouver que la vigueur ne vaut pas par elle-même, ni par suite la passion. Il faut donc juger la passion
et estimer sa valeur d'après des idées différentes de la passion même. Ce n'est pas la passion qui vaut, mais la vie tout entière, selon que la passion l'augmente ou la diminue. Mais la vie humaine étant la vie d'un être raisonnable ne vaut qu'autant qu'elle se conforme à la raison. C'est la raison qui juge le sentiment, qui l'approuve ou le condamne, le fait servir à ses fins ou se trouve au contraire asservie aux siennes; la valeur d'une vie humaine se mesure donc à la suprématie de l'idée. Car l'idée seule permet de développer à la fois dans leur ordre et dans leur hiérarchie toutes nos tendances; l'idée n'est pas exclusive comme la passion : elle n'est pas aveugle pour tout ce qui n'est pas son objet; elle le voit au contraire avec d'autant plus de clarté qu'elle en saisit davantage les rapports avec tous les autres. L'idée est riche, large, accueillante, hospitalière ; elle ne règne pas dans l'àme comme la passion en y faisant la solitude complète autour d'un objet, en réduisant toutes les voix intérieures à la répétition d^un seul son ou d^un seul cri; elle domine sur un peuple de pensées, de représentations, de sentiments, ou plutôt elle est ce peuple même concordant et synergique, unifié en un seul acte ; elle est l'écho harmonique de toute la richesse intérieure de la vie. Et vivre conformément au devoir, c'est vivre conformément à l'idée ; c'est donc vivre d'une vie plus haute, plus grande, plus riche, plus précieuse que lorsqu'on suit sa passion. D'où
Ton peut conclure que Thomme de devoir qui domine et qui sacrifie sa passion vit seul véritablement sa vie, sa vie d'être raisonnable, sa vie d'homme, et que celui qui s'abandonne à la passion ne vit pas sa vie, mais la vie de ses instincts. Francine Le Hagre veut être heureuse ; elle aspire à retrouver en Éparvié l'amour qu'elle n'a pats trouvé en Le Hagre ; elle croit par là qu'elle veut être elle-même et qu'elle fait preuve de liberté. Elle ne fait cependant qu'éprouver un désir banal. A sa place, toutes les femmes sentiraient naturellement comme elle. En se révoltant contre les lois, en voulant quand même être heureuse, en condamnant par une sorte d'affreux égoïsme ce malheureux Éparvié à vivre exilé de son pays, elle suit tout simplement la route que toute autre, avec son tempérament, aurait tout de suite pensé à suivre. Il n'y a là aucune originalité, aucune personnalité véritable. Il n'y en a pas d'ailleurs davantage en sa mère, Mme Favié. Nature délicate et molle, courbée sous le poids des routines et des traditions, ce n'est pas à sa raison qu'elle obéit; c'est à une autre passion, la peur. Nous n'admirons pas plus la mère que la fille ; leurs « deux vies » , très différentes, sont également dominées par des sentiments, par des passions sans que chez aucune d'elles la raison garde sa suprématie. Comparez à ces deux personnalités, qui ne sont que des tempéraments, l'originale valeur de la Pauline de Corneille et dites quelle est des trois
celle qui a vécu vraiment la vie qu'elle s'était faite et qu'elle a le droit de nommer proprement « sa vie » .
Il semble que nous ayons perdu de vue le sujet particulier de ce travail. Mais nous sommes, au contraire, au centre. Car si nous établissons que la raison et le devoir demandent, quand une fois on s'est vraiment engagé dans les liens matrimoniaux, que Ton ne se considère pas comme délié tout le temps que vit la personne à laquelle on s'est uni, nous aurons par là même établi que l'amour ne saurait dénouer le lien idéal et que la passion perd tous ses droits en face de la raison.
Que d'abord la thèse de l'union libre soit la thèse même la passion, cela ne fait point de doute. Car le propre de la passion et du désir, c'est d'être changeants autant qu'exclusifs et de ne jamais se considérer comme enchaînés. Il est vrai que les amoureux semblent tous vouloir enfermer l'éternité dans leur passion, a Toujours » — « Pour toujours » sont les mots qu'ils prononcent le plus volontiers. Et avec une admirable sincérité. Mais leurs serments éternels ne sont que l'écho de l'impuissance même
de leur passion. Absorbés par Theure présente, ils ne peuvent pas se représenter un temps où ils cesseront d'aimer, comme ils ont peine à se figurer qu'il fut un temps où ils n'aimaient pas encore. Et ils s'exaltent en belles paroles : «Je t'aimais avant de te connaître; je t'appelais avant de savoir ton nom. » Ils ne prévoient pas l'avenir plus qu'ils ne se rappellent le passé; ils nient également l'un et l'autre. Ce ne sont pas des serments qu'ils prononcent, ce sont des paroles délirantes. Ils ne s'eng^ag^ent pas pour l'avenir; ils proclament, au contraire, vis-à-vis du temps, l'indépendance de leur passion. Il n'est rien de moins infini que l'éternité dont ils parlent : c'est l'éternité du présent, la simple durée de l'instant. Que la passion vienne à chang^er, tout est oublié et les serments recommencent avec la même" sincérité. Si les bétes pouvaient parler, elles parleraient de même. De là le malentendu que l'on a tant de fois constaté entre les amants. Pense-t-on, par exemple, que dans leur aventure de Venise, quand George Sand disait « toujours » , elle avait la même conception qu'Alfred de Musset? Non, car elle ne s'est jamais cru parjure. Elle allait de Musset à Pagello et revenait de Pagello à Musset avec la belle insouciance d'un animal (1). Bien de
(1) On peut lire la pénétrante étude de Charles Mavrras, les Amants de Venise^ in-S", Fontemoing, 1902. — Voir surtout la première partie, I, Elle, et la conclusion, V Amour roman-' tique.
Textérieur ne distinguerait les actes des hommes qui pratiqueraient la doctrine de l'union libre, des actes des hommes qui n'obéiraient qu'à leurs passions.
La passion de l'amour ne saurait jouir d'aucun privilège. Plus violente, plus générale que toutes les autres, elle n'en doit pas moins être soumise à l'examen et à l'approbation de la raison. Un tuberculeux a beau être amoureux ; il n'en a pas pour cela davantage le droit de risquer de contaminer sa compagne ou de procréer des enfants rachitiques et misérables. Et quand l'amour serait encore plus ardent, il ne donnerait pas le droit de violenter la personne qui en est l'objet. La passion de l'amour n'a de droits que si la raison lui en reconnaît. Il se peut donc que cette passion soit plus d'une fois blâmable et doive être sacrifiée.
Et quant au bonheur, nul ne peut dire qu'il y a un droit quelconque. Nous aspirons sans doute tous au bonheur; mais nous n'avons de droit défini que vis-à-vis des personnes ou des institutions qui, sans nécessité ou sans raison, nous empêchent d'être heureux. Toute la question consiste donc à savoir si c'est san> raison que le respect de l'indissolubilité du lien conjugal s'oppose à notre bonheur.
Cette raison, nous l'avons déjà donnée ; elle se tire de la considération des enfants. Si les père et mère abandonnaient l'enfant à sa naissance, il mourrait; si la mère ne lui donnait pas
ses soins matériels durant un espace d*au moins dix années, l*enfant serait encore condamné à mort ; à elle seule la mère ne peut suffire à sa subsistance et à celle de son enfant; il est juste, il est nécessaire, que le père lui vienne en aide. Yoila donc nécessitée par le seul élevage matériel une durée d'union de onze années (1). Et Téducation physique est loin d'être terminée. Combien y a-t-il d'enfants qui à dix ans ne peuvent gagner leur vie? Et d'autres enfants, durant ces dix ans, ont pu naître, qui exigent pour autant la prolongation de l'association» Cependant le père et la mère ont vieilli ; la mère a trente-cinq ans, peut-être quarante; le père en a quarante, peut-être cinquante ; chacun d'eux a pu s'épuiser à la tâche éducatrice ; la mère a perdu sa jeunesse et sa beauté : ce n'est que dans les romans ou par grand hasard que l'on rencontre des Mme Favié qui, à quarante ans passés et déjà grand'mères, n'ont pas une ride, pas un cheveu blanc; le père a perdu de sa force et de sa vigueur; l'un des deux peut être malade, épuisé; si vous permettez au plus vigoureux ou au plus indépendant de rompre l'union, que deviendra l'autre? Si l'homme part, que deviendra la com-
(i) TopiNiRD, V Anthropologie et la science sociale (in-8*, Masson, 1900), évalue à treize ans, âge de la seconde dentition, le moment où à l'état naturel Fenfant pourrait se suffire seul; dans nos civilisations il recule ce moment jusqu'à seize ou même vingt ans, époque de la majorité nubile et il tire de ces considérations des conséquences analogues à celles que nous en tirons nout-même.
pagine de sa jeunesse, autrefois florissante et forte, maintenant'flétrie? Si c'est la femme' qui veut quitter le foyer, que deviendra Thomme autrefois robuste, aujourd'hui débile? C'est la femme surtout qui, plus tôt vieillie, serait plus souvent victime, et c'est elle aussi qui au déclin de Tâge souffrirait le plus de sa solitude et de son isolement. Alors même que tous les deux seraient d'accord pour se séparer, quelles chances ont-ils l'un et l'autre de recommencer leur vie, et, quelles que soient les illusions dont les bercent leurs désirs et leurs passions d'arrière-jeunesse, la loi qui leur interdit de tels recommencements, si pénible qu'elle leur paraisse, leur est-elle vraiment hostile et, en paraissant les perdre, ne les sauve-t-elle pas?
Les deux époux ont beau ne pouvoir plus vivre ensemble ; ils ne peuvent échapper au devoir de veiller Tun et l'autre sur les enfants qu'ils ont mis au monde, de les nourrir, de les élever, de pourvoir à leur établissement. Il semble que la question soit très facile à résoudre quand par hypothèse, comme c'est le cas dans le roman de MM. Paul et Victor Margueritte, l'un des époux est indigne. Et cependant la parole de la petite Josette, qui regarde son père comme une sorte de tyran et de bourreau, cause à tous les lecteurs une sorte de malaise (1). Sans doute,
(i) — Je ne veux plus voir papa, jamais... Je ne l'aime pas. Il est méchant, méchant! Je n'aime que toi!
— Ecoute, Josette. Dau» notre pays, en France, ton pèro
avec la séparation Tenfant est à plaindre ; mais combien plus avec le divorce ! Au moins avec la séparation Tenfant n'a pas le crève-cœur de voir son père et sa mère entrer, tous les deux, dans de nouvelles combinaisons matrimoniales. Chez sa mère il a des frères qui n'ont pas le même père que lui ; chez son père il en a d'autres qui n'ont pas la même mère. Il est entre deux familles sans lui-même en avoir aucune. Il est pour chacune d'elles également un intrus (1). Il ressemble en plus d'un point au fils naturel dont le père et la mère se sont mariés chacun de son côté. On dit que la situation des enfants ne sera pas pire que celle des orphelins ; qu'ils deviendront, si leurs parents se remarient, ce que deviennent les enfants dans les secondes noces (2) . Et on ne voit pas que défendre ainsi le divorce, c'est justement en montrer toute l'horreur, car on ne trouve d'autre expression pour représenter la condition des enfants des divorcés que celle qui,
pourra te prendre de force s'il le veut. Veux-tu que nous restions, ou que nous partions?...
— Non, s'écria l'enfant bouleTersée ; non, allons-nous-en bien loin!...
£t sautant au cou d'Éparvié :
— Vous nous emmènerez ! Papa voudrait me prendre ; mais alors nous irons bien loin, et il ne nous trouvera jamais! (^Les Deux Vies.)
(1) On trouvera des raisons semblables énoncées en bons termes dans la Crise morale et le Positivisme , par P. Grima- AELLi, IIP partie, vi, p. 172, in-8« Paris, Société positiviste, 1904.
(2) L* Elargissement du divorce, p. 13.
pendant que leurs parents vivent encore, les assimile à des orphelins. Rien ne saurait mieux établir que le divorce tue la paternité dans les divorcés ; ce qui suffit à condamner le divorce. L'enfant dont les parents restent séparés a sous les yeux de cruels, peut-être de tristes exemples, ou même d*infàmes ; mais du moins il a conscience du mal qui résulte du foyer détruit; dans la vie solitaire qui se consume près de lui et pour lui il voit l'exemple qui peut racheter et contre-balancer les autres, lia la preuve de Timportance que doit prendre la génération future par rapport à la génération présente, et dans les sacrifices qu'il voit qu'on lui fait il prend le modèle de ceux que plus tard, à son tour, il devra ftiire.
Il faudra de plus que les divorcés se concertent et s'entendent pour régler ensemble les questions d'éducation et d'établissement de leurs enfants. Ce qui peut arriver de plus heureux, c'est qu'ils se concertent amiablement. Et id encore, que de dangers ! La nouvelle femme ne sera-t-elle pas jalouse de l'ancienne si elle sait les entrevues et qu'elles sont amicales? L'ancien mari, dans les mêmes conditions, ne portera-t-il pas ombrage au nouveau? Ces deux êtres ont beau faire, ils ont en des êtres vivants une portion d'âme et même de chair commune. On demande ce qu'il y a d'indissoluble dans le mariage. Mais c'est cela même ; c'est l'étincelle de vie qui, issue des deux époux, subsiste en. leurs
enfants, toujours commune à tous deux. Leurs enfants seraient-ils morts, auprès de leurs berceaux ils ont eu des joies communes, comme auprès de leurs cercueils Ils ont ensemble versé des larmes. Il est bien clair que nous par- Ions ici pour le commun des bommes, et non pas pour les monstruosités ou les exceptions. Mais les lois communes ne sont pas faites pour les êtres exceptionnels, pour les monstres ou les anormaux. Pour ceux-là, il est possible qu'il faille une législation spéciale. Les règlements des maisons d'aliénés ne peuvent entrer dans le Code général de la nation. La femme qui a reçu d*un bomme les premières initiations ne saurait jamais être complètement libre vis-à-vis de lui. Elle a subi le phénomène que les médecins connaissent bien et qu'ils nomment a l'imprégnation » . Des femmes ont eu de leur second mariage des. enfants dont les traits rappelaient avec une étonnante exactitude ceux de leur premier mari. L'homme non plus, quoique à un moindre degré, n'est pas sans avoir reçu l'empreinte de la femme avec laquelle il a vécu ses premières heures d'amour, ou du moins d'amourhonorable, sans reproche et sans arrière-pensée. Si bref qu'ait été l'enchantement de ces heures du don mutuel et des premières révélations, il en reste dans les deux âmes un arrière-fond d'émotions et de souvenirs qui peut, au moment des crises^ amener d'étranges revirements. H. Brieux, M. Hervieu plus récemment encore, nous ont
montré deux époux divorcés qui se retrouyent près du berceau de leur enfant malade : ètreints par une angoisse commune, cette communauté persistante d*un sentiment les ramène à Tamour réciproque et à ses inévitables conséquences. Que deviennent alors les deux autres êtres, rhomme et la femme qui avaient cru pouvoir sans trembler s'unir aux deux époux divorcés?...
Si les parents divorcés ne s'entendent pas, c'est Tenfant qui sera la victime de leurs dissentiments. Ils se le disputeront, lui imposeront non les maîtres qui lui conviennent, mais ceux grâce auxquels ils espéreront se déplaire Tun à Tautre le plus possible ; pour le choix d'un état, pour un mariage, chacun d'eux sera d'un avis opposé, et l'enfant tiraillé, balloté en sens divers, ne verra jamais les questions se résoudre en vue de son intérêt, mais en vue de la satisfaction des ressentiments paternels. Même ses intérêts matériels seront menacés, car la mère sous l'influence du nouveau mari, le père sous l'influence de la nouvelle femme, favoriseront les enfants du second ménage au détriment de ceux du premier. Or, l'enfant est de beaucoup le plus intéressant des trois, d'abord, parce qu'il est le plus innocent, souvent le seul innocent, le seul qui ne soit pas responsable des brouilles et des querelles. Car quelle est la vie commune où l'un des deux époux ait en toute conscience le droit de se dire qu'il n'a jamais eu le moindre tort? Ce n'est donc pas à l'enfant à
pâtir, mais à ceux qui lui ont donné naissance. En second lieu si quelqu'un a droit au bonheur et droit i la vie, avant tous c'est lui. C'est donc sur lui surtout que l'intérêt doit porter. Son père et sa mère ont tenté les voies du bonheur et de la vie ; ils n'ont pas su ou n'ont pas pu les découvrir : ont-ils le droit, pour recommencer leurs essais, de barrer la route à cette vie issue d'eux, qui à son tour s'élance vers le plein développement? Fussent-ils encore pleins de force et de jeunesse, ils sont déjà le passé, tandis que l'enfant est l'avenir. Leur droit à recommencer de nouvelles tentatives est épuisé par la concurrence même qu'il rencontre dans le droit supérieur de la vie nouvelle qu'ils ont crëée. Dès que le fruit est venu, la fleur a perdu ses droits et c'est dans l'existence nouvelle qui est issue d'eux que les parents doivent désormais trouver leur propre développement. Et c'est exactement ce que nous disait Mme Alphonse Daudet quand elle écrivait à la Revue : « Alors que des êtres ont créé d'autres êtres, il semblerait qu'ils devraient faire abstraction de leur propre personnalité pour se vouer à l'achèvement, au perfectionnement de leur œuvre (1). » Et M. Laurent Tailhade ajoutait : « L'enfant a tous les droits ; lès parents n'ont autre chose que les devoirs (2). » C'est pour l'enfant que le mariage existe;
(i) V., I'*part.,p.i67.
c'est avec, devant les yeux, la vision bien nette de Têtre à venir que s'unissent les époux; c'est à cause de lui qu'ils s'unissent, qu'ils échangent leurs serments ; l'objet de leur libre contrat les dépasse tous les deux; ce n'est pas pour eux qu'ils contractent, mais pour l'autre qui doit naître d'eux, pour la xace, pour l'humanité future, pour la moralité à venir. Dans tous les autres contrats, c'est en vue de leurs fins propres que les parties stipulent; ici, c'est pour des fins supérieures. Leur libre volonté se consacre à une œuvre qui dépasse leurs personnalités particulières. Et cette œuvre consiste dans l'appel à l'être de nouvelles personnalités, dans leur éducation .et leur préparation au rôle moral qu'elles ont à jouer. Mais, pour perpétuer ainsi dans le monde la race humaine et avec elle et par elle la moralité, les contractants doivent reconnaître que le seul moyen d'atteindre véritablement leur but consiste à stipuler que leur union devra être. indissoluble. Voilà pourquoi ils se jurent fidélité^ pourquoi ils échangent des serments. L'œuvre commune qu'ils veulent accomplir et pour laquelle ils s'associèrent exige, pour être menée à bien, l'union de toute la vie. Ils s'engagent donc l'un et l'autre pour la vie. Et alors même qu'aucun enfant ne naîtrait de leur union, pourvu que les conditions physiques du mariage soient réalisées, les deux époux ne se trouvent pas moins liés de façon indissoluble par les stipulations nécessaires du contrat.
En effet, qui veut la fin ne peut que vouloir aussi les moyens indispensables. Or, par cela seul que c'est dans la procréation et l'éducation des enfants que se trouve la seule raison d'être des sexes et, par suite, du mariage, c'est l'enfant qui est le but essentiel du mariage. Mais pour permettre à l'enfant de s'élever et de se développer normalement, il est nécessaire que le mariage soit indissoluble. Les époux, en se mariant, et par cela seul qu'ils se marient et prétendent, ce faisant, faire œuvre raisonnable, humaine, et ne pas seulement céder à l'instinct, stipulent donc de faire tout ce sans quoi le mariage ne pourrait remplir tout à fait son but. Us stipulent donc l'indissolubilité comme règle de leur union, puisque l'indissolubilité est le seul mode qui permette chez l'enfant l'entier développement de la vie morale.
Les deux époux ont donc le devoir de respecter cette clause de leur mutuel contrat. Il se peut qu'ils soient malheureux, et que pour garder leur foi ils doivent renoncer à être heureux ; il se peut feire surtout qu'ils renoncent à satisfaire de nouvelles et fortes passions ; mais s'il y a une loi morale, est-ce qu'elle ne consiste pas
précisément à nous enseigner qu'il faut plus d^une fois sacrifier au devoir la passion et le bonheur même? Si le mariage est vraiment valable, si les causes de Tinfécondité ne sont pas une cause certaine de nullité aux yeux du moins d'une législation plus adéquate que ne Test celle du code civil, quand même leur union n'aurait pas été féconde, et que dès lors la raison de rindissolubilité de leur union pourrait sembler leur manquer, ce ne serait qu'un malheur de plus. Mais le malheur de quelques-uns produit accidentellement par Tapplication d'une loi nécessaire à tous ne peut donner aucun droit aux individus souffrants de se révolter contre la loi (1).
(1) Les positiTistes répondent de même à cette objection i « Voici deux époux dont l*an a de justes griefs contre l'autre, ou qui sont seulement mal assortis et malheureux. L'un d'eux aime ailleurs; peut-être tous les deux. Ils n'ont point d'enfants. Pourquoi chacun d'eux ne pourrait-il, par le divorce, s'ouvrir une issue vers le bonheur et recommencer sa vie? Le divorce, en pareil cas, ne lèse personne. — Pardon : il lèse la société ou du moins la société, en l'autorisant, se lèse ellemême dans la constitution de la famille entamée et dans l'institution du mariage mise en péril. La famille et le mariage ne peuvent remplir tout leur office social si l'unité et la fixité du lien conjugal ne sont pas garanties. Or, ce que voient les partisans du divorce, c'est qu'il peut être un remède à des situations individuelles très malheureuses, mais exceptionnelles ; ce qu'ils ne voient pas, c'est qu'il compromet gravement par avance la solidité des mariages d'une manière générale dans le présent et dans l'avenir, car il les rend déplôrablement fragiles dans un nombre indéterminé de cas par le sentiment qu'il donne de la facilité avec laquelle ils peuvent être dissous et par la tentation d'en provoquer ou oréparer la rupture. On
On n'a le droit de se révolter contre une loi que lorsque cette loi lèse un droit. Mais il n'y a pas de droit absolu au bonheur; Thomme n'a droit qu'au respect de sa personne morale, au respect de ses puissances de bonté et de vertu. Le malheur de quelques-uns, quand il résulte d'une
l'oublie trop en effet : si Tétat de séparation n'est pas enviable^ rétal de divorce, avec la liberté complète qu'il rend aux époux est plus séduisant; et la seule possibilité de le réaliser produit des suggestions bien propres à fortifier des passions ou k donner corps à des calculs qui, sans elles, auraient avorté dans l'obscurité du for intime £aute de laisser entrevoir une issue irrégulière.
« On ne saurait trop méditer cette courte phrase de Comte, qui énonce une profonde vérité morale : « La seule idée du « changement y provoque. »
« Deux choses ont fait la fortune du divorce dans l'opinion française. D'abord il est rejeté par l'Église catholique, d'oiSi il résulte que les plus émancipés risquent à le combattre d'être taxes de cléricalisme. Ensuite les romanciers et les auteurs dramatiques, qui ont tant contribué à le rendre populaire parmi nous, l'ont exclusivement montré comme le libérateur de la jeune femme mariée malgré elle ou inconsciemment a un coquin ou à un butor, qui la rend cruellement malheureuse jusqu'au jour oii elle rencontre l'homme qui l'aime et qui la. comprend. Et le cœur généreux de notre peuple, justement indigné contre le mari, justement pitoyable à la femme, ne comprenait pas que la victime ne pût pas être démariée et épouser l'autre. Il ne voyait pas une contre-partie plus fréquente : la femme vieillissant plus vite que l'homme et celui-cî, soit pour satisfaire de tardives passions, soit pour contracter un mariage plus riche ou qui flatte davantage sa vanité ou qui seconde mieux son ambition, s'ingéniant par des manœuvres savantes; peut-être réussissant, par une odieuse persécution, à se procurer la cause de divorce qui lui permet de se débar» rasser de sa femme parce qu'elle a cessé de plaire ou qu'elle est un obstacle à l'accomplissement de ses honteux desseins. « Gbimaublli, op, cit,, p. 173.
législation nécessaire à tous, mérite le respect, la pitié et souvent Tadmiration ; mais ce malheur n'est pas une injustice. Il y a tous les ans un certain nombre de marins noyés, d'ouvriers de chemin de fer écrasés ; dans les conditions imparfaites de Toutillage humain il est impossible que ces accidents déplorables n'arrivent pas : il n'y a là cependant aucune injustice, et le marin et l'employé de chemin de fer ont très souvent le devoir d'attendre la mort à leur poste- Le devoir ne consiste pas le plus souvent, à supprimer le malheur, mais à savoir le supporter. Je crains bien que ce que l'on a perdu de vue dans toutes ces discussions sur le mariage, le divorce, l'union libre, ce soit précisément la morale. Il n'y est sans cesse question que d'élans de l'être, que de bonheur et que de passion ; on nous répète à satiété que les époux non seulement ne peuvent plus vivre l'un auprès de l'autre, mais encore qu'après s'être séparés il leur est impossible de vivre dans l'isolement. Mais on ne peut que répondre par un dilemme : ou vraiment ils ne peuvent se contraindre, se dominer; ils ne sont plus maîtres d'eux-mêmes, et alors il n'y a plus à parler ni raison ni moralité; il n'y a qu'à les excuser, quoi qu'ils fassent, comme irresponsables ; ou ils peuvent encore se dominer^ ils ont conservé la maîtrise de leur volonté, et alors il ne saurait plus être question d'impossible. Que si l'on essaie de soutenir que c'est d'une impossibilité morale qu'il s'agit parce
qu*eii édictantune loi trop dure et contre nature on contraint, pour ainsi dire, la plupart de ceux qu'on voudrait y astreindre à se révolter contre elle, comme si Ton voulait obliger des hommes à ne point parler ou à ne communiquer entre eux par aucune espèce de signes, la loi serait si artificielle et la contrainte si forte, que personne ne s'y soumettrait. C'est ce qu'on voit bien, par exemple, dans les maisons centrales de répression où le silence est de règle et où on ne peut cependant, en dépit de tous les efforts, empêcher les détenus de communiquer entre eux.
A quoi l'on pourrait répondre par l'exemple des chartreux et des trappistes que leur règle contraint au silence, et qui l'observent religieusement. Mais l'exemple même est mal choisi, parce que la règle du silence est en effet artificielle, antinaturelle, et qu'elle est bien loin de résulter de la nature des choses tandis qu'au contraire la loi de l'indissolubilité résulte de la nature même du mariage, de la nature de l'enfant, et des nécessités qu'impose son éducation, but principal de l'union conjugale. Aussi bien, loin d'être contre nature, la loi de l'indissolubilité parait au contraire exigée par la nature, et la meilleure des preuves qu'elle n'est pas impossible à l'humanité, c'est l'expérience de tant de couples humains qui depuis le christianisme s'y sont soumis et l'ont observée.
Ce serait d'ailleurs bien mal connaître la nature humaine que de croire qu'en refusa^
de souder pour jamais les chaînes du mariage on les rendra plus légères. Il est rare qu'une fois ou Tautre ces chaînes ne soient pas senties; mais loin que la possibilité de leur échapper fasse qu'on les sente moins, il faut dire au contraire qu'on en éprouve le poids d'autant plus que l'on croit permis, possible et facile de les déposer. L'aveugle qui espère encore recouvrer la vue se résigne moins facilement à son mal que celui qui n'espère plus ; il a plus d'agitations et plus d'inquiétudes ; par la comparaison qu'il fait sans cesse de son état avec celui qu'il espère encore, il éprouve mieux toute l'horreur de sa position. Au contraire, l'aveugle qui n'espère plus tâche de s'accommoder aux ténèbres qui l'entourent; il s'ingénie à vivre sans voir; il s'habitue et finit par être moins malheureux. Dans les ménages troublés, il en est tout à fait de même : la pensée que le divorce est possible ne rend pas plus tolérables les ~ mouvements d'humeur, les défauts de caractère, les dissentiments ou les fautes ; elle les rend au contraire plus sensibles par la comparaison que l'on fait entre la chaîne que l'on porte et la liberté. C'est une romancière de talent, Mme Henry Gréville, qui a fait cette remarque que l'impossibilité de rompre le mariage contribue à le rendre plus supportable. Auguste Comte disait de son côté : « La seule idée du changement y provoque. »
Et ils ont l'un et l'autre tout à fait raison, car quand on s'est habitué à regarder le divorce
comme impossible, tout l'effort deTêtre se porte à atténuer les causes de dissentiments. Il y a là comme un réflexe à peu près machinal qui se produit avec d'autant plus de facilité que la conviction de l'indissolubilité est plus intime. Dans cette disposition d'esprit qu'avaient autrefois créée les croyances et les mœurs, on acceptait les désagréments et les souffrances comme on accepte la grêle ou l'orage, la bise de l'hiver ou les ardeurs de l'été ; un léger dissentiment, une colère, une jalousie, un dépit, ne risquaient pas de dissoudre une famille. On se supportait avec plus de patience, et quand Tâge des tempêtes avait passé, que le sang s'était apaisé, que le tempérament s'était assagi, que l'accoutumance s'était faite, les deux époux, parfois peu unis durant leur jeunesse et le commencement de leur âge mûr, arrivaient à couler l'un près de l'autre une existence amicale, paisible, et que Ton pouvait qualifier d'heureuse.
Quanta croire, ainsi que depuis Montaigne (1) on l'a tant de fois répété, que la crainte du divorce pourrait empêcher les dissentiments, rendre les époux moins légers, plus respectueux ou plus attentifs, c'est ce qui parait assez difficile. Car pour que les époux craignent de se séparer il faut qu'ils tiennent l'un à l'autre, qu'ils s'aiment, et cet amour seul leur inspirera de ne rien faire qui puisse les sépa*
(1) Essais, liv. Il, 85, t. III, p. 387
rer. Au vrai d'ailleurs ceux-là mêmes qui rééditent ce vieil arg^ument ne paraissent guère y croire puisque, bien loin de présenter le divorce comme un châtiment ou comme un épouvantail, ils le présentent partout comme un remède ou comme une délivrance.
Nous pouvons donc conclure en disant que le mariage n'a sa raison d'être ni dans la passion, ni dans le bonheur des époux ; il trouve son but principal dans la continuité de la race humaine, dans la perpétuité de la moralité et de la raison. Il doit donc être tel qu'il permette l'éducation complète des enfants et il ne le peut qu*à la condition d'être indissoluble. Cette indissolubilité stipulée lors du contrat volontaire devient la règle intangible de tout mariage humain.
L'union libre, même précédée d'un contrat, ne saurait être regardée comme rationnelle ni comme vraiment humaine. On a eu raison de ' n'y voir qu*une forme à peine affinée de l'accouplement animal. Le contrat d'ailleurs qui donne naissance au mariage est d'une nature telle qu'il doit échapper à la loi civile. C'est un contrat moral qui a pour but de donner naissance à une personne morale et qui unit dans ce but deux autres personnes. Il domine le for interne, et la loi civile ne peut régir que le for externe. Il ne peut donc qu'être indépendant de cette loi. Si tant de fois le mariage a été pour les époux un instrument de malheur et de mi-
sère, c'est précisément parce que cette loi civile, faite par des hommes, en vue de fins différentes des fins naturelles et vraiment humaines, a imposé à Tunion conjugale des conditions telles qu'elles ne pouvaient que fausser l'institution et par suite la rendre insupportable à beaucoup d'êtres humains. C'est ce qui à présent nous reste à montrer.