QUELQUES COROLLAIRES
En tout temps, il a existé des maris butors et des femmes acariâtres, les farces et les soties du moyen âge sont pleines d'infortunes conjugales. Cependant les époux, même malheureux ou mal assortis, prenaient patience; on regardait le malheur comme un accident ; on n'éprouvait pas le besoin de remettre en question toute l'institution matrimoniale. Il y avait dans un certain nombre de foyers des crises de ménage; il n'y avait pas une crise du mariage.
A cette crise présente il y a sans doute des causes. Il ne semble pas que ces causes puissent se trouver ailleurs que dans des altérations apportées au fonctionnement normal de l'institution. Essayons donc de rechercher ces altérations et pour cela voyons d'abord, d'après les résultats acquis dans notre dernier chapitre, quelles sont les conditions d'existence et les lois normales du mariage.
Le mariage est runlon de l'homme et de la femme en vue d'assurer la continuité de la race humaine, et, comme la race humaine est la seule qui soit et raisonnable et morale, le mariage a par suite pour but d'assurer la persistance de la moralité dans le monde. C'est par là qu'il revêt un caractère moral. C'est, comme nous l'avons déjà dit, l'union de deux personnes en vue d'une personne future. C'est un contrat, sans doute, mais un contrat d'espèce particuculière où les personnes s'engagent en vue d'une personne future; ce n'est donc pas un simple et ordinaire contrat civil; on ne saurait mieux le désigner qu'en le nommant un contrat moral.
De là naissent un certain nombre de droits et de devoirs.
Mais le but moral ou idéal du mariage ne peut pas exister sans la réalisation de certaines conditions physiques déterminées. L'accomplissement de ces conditions constitue donc en face du but principal une sorte de moyen. Or, comme il se trouve qu'à cet accomplissement correspond la satisfaction de désirs très vifs et très impérieux, cette satisfaction peut elle-même être regardée comme une fin. Si on en fait la
fin principale du mariage, on le corrompt et le pervertit; on cesse d'être raisonnable, car la raison n'est satisfaite que lorsqu'elle considère dans un acte Tensemble complet de ses conséquences naturelles, et elle ne saurait Têtre si on arrête brusquement et arbitrairement à un point donné le déroulement de ces conséquences avant qu'elles soient arrivées à leur entier développement. Un moyen n'a pas le droit d'être jamais regardé comme une fin. Mais les moyens sont aussi, à leur place et en leur ordre, des fins; seulement, vis-à-vis de la fin principale, ce ne sont que des fins secondaires et subordonnées. C'est ainsi que le but final et principal d'une machine à tisser est l'étoffe qui en doit sortir; mais la machine elle-même est une fin pour son constructeur; cependant il serait déraisonnable de traiter la machine en fin principale et, par exemple, sous prétexte de lui éviter l'usure, il serait fou de l'astiquer tous les jours et de ne jamais la faire servir. Il en est tout à fait de même du mariage : son but principal se trouve en l'enfant; la satisfaction, l'apaisement des désirs chez les deux époux constituent aussi un but, mais un but tout à fait subordonné. Ce but cependant a une importance morale suffisante, par les dérèglements qu'il évite, par les désordres qu'il empêche, pour constituer en dehors du but principal, alors même que celui-ci ne se réalise pas, un but suffisant et légitime de Tunion conjugale. Mais les cas où le but principal ne se
réalise pas sont des cas accidentels, imprévus» que même on ne peut prévoir et qui par conséquent ne sauraient entrer en ligne de compte pour déterminer la législation matrimoniale.
Notre précédent chapitre a fait voir par une analyse minutieuse que l'éducation des enfants ne pouvait être menée à bien que grâce à l'association des parents pour toute leur vie. Elle exige donc Tindissolubilité du lien conjugal.
Mais il est bien clair que pour qu'une telle association soit valablement contractée entre personnes morales il faut que ces personnes jouissent de toute leur liberté et, par suite, qu'elles sachent ce qu'elles font et veuillent le faire.
D'où il résulte que les contractants doivent l'un et l'autre, avant de s'engager, connaître de façon suffisante leurs obligations et qu'aucune contrainte extérieure ne saurait peser sur eux sans vicier dans son essence le contrat moral qu'ils consentent. Il convient donc qu'ils se connaissent, qu'ils s'apprécient, qu'ils s'estiment, qu'ils s'aiment. Pour cela, il est nécessaire qu'ils aient pu se voir, causer ensemble, se fréquenter assez longtemps et assez intimement pour se mettre à même de se juger. Un attrait tout physique, fût-il réciproque, ne suffit pas. 11 faut que les deux caractères sentent qu'ils se complètent l'un l'autre; que les âmes, avec des aspirations pareilles, ont chacune sa façon aimable pour l'autre de sentir la vie et de réagir. Tout cela ne va pas sans d'un peu longues fian-
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cailles, sans une assez g^rande liberté donnée aux fiancés, même sans une assez grande indépendance avant les fiançailles et des filles aussi bien que des garçons. Si les relations entre les deux sexes sont tellement réglées qu'ils ne puissent jamais se rencontrer qu'en cérémonie ou dans des circonstances tout à fait factices, il y a bien peu de chances pour que les caractères puissent révéler leur naturel, pour que les choix puissent se faire en connaissance de cause.
Surtout, de toutes manières, si les présentations peuvent, sans grand inconvénient, être faites en dehors d'une volonté expresse des intéressés, car les premières rencontres ne peuvent jamais dépendre d'une telle volonté, cependant rinfluence des parents n'a le droit de s'exercer que sous forme de représentations ou de conseils, et de la façon la plus réservée. Il faut qu'il soit entendu que ce sont les jeunes gens qui, devant avoir la charge principale des conséquences de la décision, doivent aussi en avoir en fin de compte la responsabilité et la liberté. Ce n'est pas pour leurs ascendants qu'ils vont fonder une famille nouvelle, c'est surtout pour leurs descendants. Ils ne sauraient être enchaînés au passé, ayant pour mission essentielle de faire de l'avenir. Et sans doute la rupture des traditions n'est pas d'ordinaire une condition favorable à la prospérité de la génération future, ni même à sa bonne éducation et à sa moralité ; mais il arrive aussi parfois que l'on ne peut
échapper à des routines malsaines que par de brusques ruptures. De ce que les parents ont le devoir de faire profiter leurs enfants de leur propre expérience, ils tirent trop souvent cette conclusion, qu'ils ont le droit de modeler leurs enfants sur eux ; de leur imposer, avec leur conception propre de la vie, toute leur manière de vivre. £t parfois, à leur insu même, sans qu'ils en aient une conscience expresse, les parents se servent ainsi de leurs enfants pour atteindre leurs propres fins. Ils ne se doutent même pas qu'en agissant de la sorte ils font acte d'égoïsme (l)et renouvellent tous les errements des civilisations anciennes et arriérées. Gomment ce paysan qui veut marier sa fille ou son fils avec le fils ou la fille de son voisin pour que, les deux héritages mitoyens venant à se joindre, le tout fasse un beau domaine, pourrait-il se croire égoïste quand la formation d'un domaine spacieux et d'un seul tenant lui paraît le but le plus désirable qu'on puisse donner à sa vie? Et comment la petite bourgeoise enrichie pourrait-elle penser qu'en pesant sur la volonté de sa fille pour lui faire prendre un mari qui l'introduira dans le monde, elle sacrifie sa fille à ses propres ambitions? Est-ce qu'à ses yeux le monde, les
(1) Ce sont ces égoïsmes des parents que M. Gaqnille Mau- Gi«AiB a voulu peindre dans son roman, les Mères sociales (in-12, Ollendorf, 1903). Il Ta fait d'ailleurs avec une exagération et un parti pris tels que sa fable et ses caractères ne sont pas seulement odieux, mais invraisemblables.
salons, ne constituent pas le milieu où se trouve la félicité? Il n'en est pas moins vrai qu*en ag[issant ainsi, le paysan et la bourgeoise imposent à leurs enfants leur conception propre de la vie. Or, de ce que les parents ont tel ou tel idéal de bonheur, il ne s'ensuit en aucune façon que les enfants soient obligés d'en avoir un tout semblable.
Les parents doivent transmettre inaltéré aux enfants le capital des traditions essentielles à la vie : probité, honneur, loyauté, tempérance, ordre, travail, bonté, justice, courage, piété; mais autre chose est cette tradition des vertus sans lesquelles Thomme n'est pas homme, autre chose est une conception particulière et spéciale de la vie. Dans n'importe quel état ou n'importe quelle condition on doit avoir ces vertus : elles conviennent au magistrat aussi bien qu'à l'industriel, au commerçant aussi bien qu'au soldat, et cependant la conception de la vie n'est pas la même pour chacun de ces quatre hommes ni par conséquent l'idée que chacun d'eux se fait du bonheur. Ce n'est pas l'idée des parents qui doit déterminer celle des enfants. Les parents doivent aux enfants de les mettre à même de vivre, de leur fournir les conditions matérielles et idéales de la vie; mais ils doivent, après, les laisser vivre eux-mêmes, pour eux-içémes et à leur tour pour les enfants qu'ils auront. Les parents sont, dans l'ordre de la nature et de la raison, au service des enfants et non les enfants
au service des parents. Au moment du mariage, les en£ants commencent une lignée nouvelle qui doit sans doute continuer la lignée ancienne, mais sans lui être asservie. Il faut que l'avenir soit autre chose que la répétition pure du passé ; il faut qu'il ait son originalité propre, ou autrement il perdrait toute raison d'exister. Les parents n'ont donc aucun droit de contrainte sur leurs enfants, soit pour leur imposer, soit pour leur interdire un choix. Le mariage est l'affaire propre des deux époux, c'est à eux et à eux seuls qu'il appartient de se décider. La liberté est la condition essentielle de l'engagement matrimonial.
Sans doute avec une telle liberté les erreurs d'appréciation demeurent possibles. La Francine de MM. Paul et Victor Margueritte s'est fiancée elle-même à Le Hagre et elle ne s'en est pas moins trouvée par la suite mal mariée :
beaucoup d'autres qu'on a laissées libres se sont laissé séduire par des apparences extérieures ou des qualités superficielles; par une fortune qui pouvait satisfaire leurs goûts de luxe ; par une élégance factice qui flattait leur désir de paraître ou leur frivolité. Cependant, à le bien prendre, leur erreur même est ce qui pouvait leur arriver de moins pénible. Si Mme Favié avait refusé de marier sa fille à Le Hagre, et avait voulu d'abord lui imposer cet Éparvié, à l'amour duquel elle répond après ces douloureuses expériences, Francine aurait été fort malheureuse, aurait pris
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Éparvié en grippe et n'aurait même pas eu les quelques mois de bonheur qu'elle a eus avec Le Hagre. Les gens dont la sensibilité est anormale, qui ont les idées fausses et se sont forgé un idéal chimérique sont condamnés aux déceptions et à la douleur. Empêchez-les par la contrainte de satisfaire leurs désirs, vous les rendrez malheureux^ vous les acculerez peut-être aux pires sottises, et ils ne conviendront jamais que leur malheur vient d'eux-mêmes ; laissez-les libres, ils auront au moins quelques heures de joie, et quand inévitablement le malheur viendra, ils pourront s'apercevoir qu'il est la suite de leur propre erreur. Les sensibilités anormales, les esprits faux sont condamnés au malheur : malades ou pervertis, ils sont hors la loi. Ce n'est donc pas pour eux que la loi est faite, et s'ef* forcer de faire une loi matrimoniale qui évite à de pareils êtres le malheur dans le mariage, c'est nécessairement se condamner à faire une loi qui ne conviendra pas aux êtres normaux et sains, ce sera une loi qui, par les préoccupations mêmes qu'on lui aura imposées, cessera d'être une loi.
Mais les autres êtres qui se seront feit et du mariage et de la vie une saine conception, qui auront écouté l'attrait spontané qui les porte l'un vers l'autre ; qui l'auront soumis à la critique et à l'épreuve, se décideront au mariage, sinon toujours par amour, tout au moins avec amour. Ils auront alors tout ce qui est nécessaire pour
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rendre supportables les chaînes indissolubles. Et d'abord Tattrait physique ou du moins l'absence de toute espèce de répugnance. Ce n'est pas la cause principale du bonheur et de Tunion ; mais c'est la condition sans laquelle l'union ni le bonheur ne peuvent exister. Les femmes, et surtout les plus réfléchies, peuvent en ce point commettre de graves erreurs, susceptibles d'empoisonner toute leur vie. De ce qu'elles se plaisent à la conversation d'un homme, qu'elles aiment ses idées, qu'elles estiment son caractère ; de ce que même elles trouvent seulement sa situation convenable, elles pensent plus d'une fois qu'elles pourrontpasser par-dessus quelques répugnances pour la personne et pour le contact. C'est ordinairement une erreur, et si parfois, mariées, à force de vertu elles parviennent à en triompher, trop souvent les répugnances persistent, s'aggravent et font à l'union conjugale d'invisibles mais irréparables blessures. L'amour est la condition principale du bonheur dans le mariage. Il naît à la fois d'une correspondance secrète entre les corps et entre les âmes. L'enthousiasme des idées, pas plus que l'emportement des sens, ne constitue l'amour vrai. Celuici est intégral ; il séduit le corps et il ravit l'âme. La raison ne trouve en lui rien qui la diminue ou la contrarie; mais elle ne le comprend pas tout entier. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » L'amour crée dans l'être entier un état supérieur de vie qu'il est non pas seule-
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ment agréable^ mais bon d'avoir éprouvé. Celui qui n'a pas tressailli à }'apparition fugitive d'une ombre passant le soir derrière les rideaux, au bruit d'un pas léger sur le sable de la route, à la vue d'une silhouette se profilant sous les arbres, au timbre d'une voix unique; celui-là ne sait pas ce que c'est que vivre, il a passé le long des murs du jardin clos de la vie et n'y a pas pénétré. Il ignore ce que peut être le bonheur et s'en fait une idée si pâle, si décolorée, qu'elle devient fausse ; il s'imagine de bonne foi que le bonheur se trouve dans les éléments tranquilles de la vie, tandis qu'au contraire il se trouve dans les éléments actifs. Ce n'est pas la paix qui constitue le bonheur; c'est la joie, dont la paix n'est qu'une condition. Etje veux bien que deux fiancés à la veille de s'unir soient calmes; mais je veux qu'ils soient joyeux, qu'ils aient au cœur par l'amour le ferinent de l'enthousiasme et l'étincelle de vie. Ils ne sont peut-être pas beaux ; mais il faut qu'ils se trouvent beaux, qu'Elle voie en Lui le seul et que Lui en Elle voie l'unique ; que l'élan de tout leur être les emporte l'un vers l'autre et qu'ainsi tous les deux ils se donnent sans réserves. De cette heure unique, irrévocable, qu'ils ne revivront jamais, une saveur profonde leur restera ; une émotion telle qu'ils sont à jamais marqués l'un par l'autre, une telle lueur d'aurore que toute leur vie en demeurera illuminée.
Les fiancés sont prêts à s^unir. Qui les unira? A qui dans les diverses sociétés dont ils font partie, famille, église, cité, incombera la fonction de les unir? Sera-ce le père, sera-ce le magistrat, sera-ce le prêtre? Mais pourquoi le père, pourquoi le magistrat, pourquoi le prêtre? Serait-ce pour établir Tunion, pour constituer le contrat, pour le sceller et le rendre définitif? Mais du moment que les deux contractants sont d'accord entre eux, que manque-t-il au contrat pour être parfait? Rien sans doute si les contractants ont agi en pleine conscience et en pleine liberté. En soi le mariage n'exige Tintervention d'aucune autre personne que des époux. Us sont libres de se choisir, libres de s'unir. C'est en vertu d'un acte commun et réfléchi de leur volonté qu'ils s'unissent et s'engagent l'un à l'autre pour la vie ; c'est par un acte de liberté qu'ils renoncent désormais à leur liberté. Le mariage, l'union est libre, ne dépend que de la volonté des époux ; la loi matrimoniale est indépendante de toute législation arbitraire ; elle ne résulte que de la nature de l'être humain.
U est possible maintenant que les diverses sociétés dont l'homme fait partie imposent aux
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époux diverses obligations, telles que la publi* cité et Tenregistreinent des engagements matrimoniaux. Ces obligations peuvent constituer de véritables devoirs et même des devoirs tels que leur négligence entraine la nullité de rengagement; il n'en reste, pas moins que le mariage réside tout entier dans le libre consentement des deux époux et dans l'union physique qui en est la suite et Tachèvement.
Mais évidemment à certaines conditions : il ne suffit pas que l'engagement verbal et intentionnel existe ; il faut encore que les raisons qui l'ont fait prendre existent aussi, qu'elles ne soient pas des illusions. Le cas le plus simple est celui d'une erreur d'état civil. Il est mort récemment à Versailles une singulière personne qui porta toute sa vie des habits de femme, fut plusieurs fois courtisée et même sur le point de se marier et qu'à sa mort on reconnut pour un homme (1). Supposons qu'il eût été donné suite à un de ces projets matrimoniaux; il est bien évident que, malgré tous les engagements et eussent-ils, par impossible, été des deux côtés pris de bonne foi, le mariage n'aurait pas existé. Le mariage n'existe pas davantage dans le cas où, par des circonstances ignorées des futurs eux-mêmes avant le mariage, des deux buts que nous avous déterminés plus haut comme étant
(i) Voir CHomme^femme, MU SavulHte dm Lange^ par 6. Mousson, în-12, Paris, 190S.
les raisons d'être du mariage, l'une principale et l'autre subordonnée, ni Fun ni l'autre ne peut exister. Le mariage étant l'union de l'homme et de la femine, il £aut de toute nécessité que l'homme soit vraiment homme et que la femme soit vraiment femme.
Si de même, par une fraude de l'un des deux contractants ou pour toute autre raison, il se trouvait qu'il y eût une substitution de personne, en sorte que l'une des deux parties ne fût plus celle avec laquelle l'autre partie avait résolu de s'unir, il est encore évident que le mariage n'existerait pas, puisque le consentement donné portait sur un autre objet.
Ou si, de façon expresse, l'un ou l'autre des contractants ne donnait son consentement que sous la réserve d'une condition qu'il croirait exister au moment de l'échange des serments et qui n'existerait pas en fait, on ne pourrait dire que le consentement a véritablement existé et ici non plus il n'y aurait pas mariage.
Si encore des engagements antérieurs liaient l'une des deux parties, le mariage ne pourrait non plus être qu'apparent; réellement il serait inexistant.
Si enfin des traditions respectables, des usages fondés sur des instincts universellement suivis, ne reconnaissent pas la légitimité de certaines unions entre parents proches, on devra assimiler ces cas aux précédents et tenir pour nulles les unions de ce genre.
Tous ces cas divers peuvent n'être révélés que quelque temps après la célébration publique du mariag^e, après son enregistrement social; ils peuvent donner lieu à une procédure spéciale chargée de les reconnaître ; la conséquence de cette procédure peut être et doit être même, quand les faits sont établis, de prononcer la nullité du mariage et par suite la séparation des pseudo-époux. Mais loin de porter atteinte à la solidité du lien conjugal une telle procédure la reconnaît au contraire et la proclame. Elle ne résilie pas un engagement valable; elle affirme au contraire que rengagement n'a pas eu lieu. Ce n'est pas là, quoi qu'on en ait dit, revenir au divorce par un détour; mais c'est expressément le contraire. Car toutes les raisons qui ordonnent la séparation sont d'ordre essentiellement objectif, tirées des fins et des conditions essentielles du mariage, par conséquent de ce qui peut vicier le contrat dans sa source même; elles ne se tirent pas de la manière dont le contrat a été ou n'a pas été observé. Dès que le contrat a été complètement ratifié par le libre consentement des époux uni aux autres conditions matérielles qu'il exige pour exister, le contrat vaut par lui-même ; il impose aux deux contractants des obligations dont il ne leur appartient pas de se délier.
Formé pour des fins supérieures aux deux contractants, il les domine et s'impose à eux, comme s'imposent à l'homme toutes les obliga-
tions morales. On peut être libre de ne pas assumer telle charge ou telle responsabilité; mais une fois qu'on les a librement assumées on n'a plus le droit de se soustraire à leurs conséquences. L'article 1372 du Code civil en offre un exemple : a Lorsque volontairement on gère Taffeire d'autrui, soit que le propriétaire connaisse la gestion, soit qu'il l'ignore, celui qui gère contracte l'engagement tacite de continuer la gestion qu'il a commencée et de l'achever jusqu'à ce que le propriétaire soit en état d'y pourvoir lui-même ; il doit se charger également de toutes les dépendances de cette même affaire. » Les articles 1373, 1374 développent ces principes. Voilà bien des obligations qui résultent d'un fait volontaire, mais qui en dépassent considérablement la portée (1). Les époux aussi sont des gérants qui gèrent l'affaire d'autrui ; ils s'en-* gagent à gérer l'affaire de leurs enfants, l'affaire de la race entière. Ils peuvent bien gérer ou mal gérer, méconnaître même toutes leurs obligations, cela ne saurait les dégager. Et de ce que l'un des deux manque à ses engagements, l'autre n'est pas pour cela libéré de ceux qu'il a assumés.
(i) C'est précisément sur l'existence des obligations de cette nature, de celles que le Code appelle des quasi-contrats , que M. Léon Bourgeois et beaucoup d'autres à sa suite veulent faire reposer cette solidarité à. laquelle ils essaient de ramener tout devoir social. Cf. Solidarité, par Léon Bourgeois, in-iS, Colin, 1896. — Essai d*une philosophie de la solidarité^ conférences et discussions présidées par Léon Bourgeois et Alfred Croiset, in-8% Alcan, 1902.
su MARIAGE ET UNION LIBRE
Il ne faut pas cesser de revenir sur cette considération parce que, selon qu'on Tadopte ou qu'on ne Tadopte pas, on conçoit Tunion de rhomme et de la femme comme un mariage indissoluble, ou comme une association toujours révocable : le mariage est un contrat moral où deux personnes s'engagent librement en vue de fins supérieures et dans tous les cas distinctes de leurs fins personnelles. Les obligations réciproques des deux époux, ils les contractent beaucoup moins vis-à-vis Fun de l'autre que vis-à-vis de l'enfant, vis-à-vis de la race humaine. Aussi le manquement de l'un des deux époux ne saurait délier l'autre. Car ce contrat, ainsi que nous l'avons vu, ne ressemble pas à tous les autres contrats. C'est ce qu'ont bien senti MM. Paul et Victor Margue- «ritte quand ils ont soutenu que c'était un contrat moral que la loi civile ne pouvait qu'entériner, un contrat libre que la loi n'avait aucun pouvoir pour sceller ; mais ils n'en ont pas moins méconnu le caractère quand ils n'ont voulu y voir d'autre cause que l'intérêt des deux contractants; quand ils ont cru que le mariage avait pour but principal, sinon même pour unique but, le bonheur, le développement de la vie des deux époux. La source de toutes ces discussions est là, elle n'est que là : le mariage a-t-il pour fin la race, ou a-t-il pour fin les époux? Si les époux se marient pour eux-mêmes, les partisans du divorce ont l'avantage, et pour peu
que l*on pousse leurs raisons, les mêmes raisons, on en doit arriver très vite à justifier Tunion libre. Si au contraire les époux se marient pour perpétuer la race, ce sont les partisans du mariage indissoluble qui peuvent répondre victorieusement à toutes les raisons alléguées par les partisans du divorce. C'est donc avant tout ce point qail faut discuter, et si nous l'avons tranché nous^méme comme on Ta vu, c'est parce qu'il parait bien de toute évidence que le mariage n'est qu'un moyen au service de la race et que, par suite, les époux ne sauraient se poser eux-mêmes comme les fins principales de leur union sans en méconnaître la nature et, par conséquent, sans être déraisonnables. La personne humaine, quand elle entre dans le mariage, ressemble au mineur qui va tailler au fond d'une ^ mine; qui doit 8'astreindre à ne pas découvrir sa lampe de peur d'un coup de grisou, ou au chirurgien qui a accepté volontairement de faire une opération, mais qui, après, devra se soumettre à toutes les exigences de l'hygiène, à toutes les précautions commandées par l'antisepsie. Ce n'est pas seulement pour eux-mêmes que le mineur ou le chirurgien sont soumis à de telles obligations, c*est avant tout pour les autres.
Une fois le mariage accompli, reconnu valable, les époux n'ont qu'à observer leurs mutuelles obligations. Si l'un d'eux les oublie ou les transgresse, l'autre n'en est point dispensé par là, le mariage n'est point rompu, rien n'est changé au contrat; il y a simplement une faute de plus. Si l'homme et la femme se sont épousés, ayant chacun la pensée qu'il n'avait autre chose à faire en ce monde qu'à travailler à son bonheur, à son propre développement, à « vivre sa vie » , et que pour a vivre sa vie » il lui fallait un complémentaire, leur union, dont l'horizon s'arrête au lit conjugal sans aller jusqu'au berceau (l), ne peut que leur apporter des déceptions. La vie est ainsi faite que celui qui cherche
(1) « Le lien sexuel, dit M. Novicow, dans un livre tout récent, ayant pour but avoué de préconiser Tunion libre, est contracté uniquement pour le bonheur direct des deux conjoints. » (L' Affranchissement de la femme, liv. III, ch. viii, p. 145, in-i2, Alcan, 1903.) — Gf. encore tout ce que dit du marioge un des théoriciens du socialisme, M. Foubnière, dans son ouvrage VIde'alisme socialj 3* part., la Famille idéale, p. 141-220, in-8o, Alcan, 1898. — La malheureuse femme qui était, hier encore, l'héritière de la couronne de Saxe, disait de même : « Si, librement, je renonce à la couronne de Saxe, c'est après mûre réflexion et parce que je considère que le premier des devoirs est de rester fidèle à sa nature et de se conformer à la loi d'amour. » {Figaro^ 5 janvier 1902, p. 2,
son bonheur ne le trouve pas ; que celui qui ne veut que se développer se sent infailliblement arrêté dans son développement; que celui qui veut exclusivement « vivre sa vie » n'y arrive pas, dominé qu'il est sans cesse, opprimé ou entravé par toutes les vies étrangères. Et cela n'est pas étonnant : l'homme n'est pas dans ce monde un isolé, un individu, une personne absolue et souveraine; l'homme est un être social, mêlé à tous les autres hommes, ne pouvant se passer d'eux, capable de leur être utile ou nuisible; qui ne peut même demeurer tout à fait inaperçu ou indifférent. Vivre uniquement pour soi, c'est déjà se tirer à part et en un sens s'opposer à tous les autres, c'est rompre les liens naturels qui nous attachent à la race humaine ; c'est prendre au milieu social l'aliment de sa vie propre sans lui rendre l'équivalent; c'est donc être injuste et c'est par conséquent justice, quand le milieu social, par ses réactions naturelles, empêche celui qui ne veut vivre que pour soi de vivre à sa guise et lui impose par là des souffrances. On n'est véritablement heureux que lorsqu'on ne travaille pas pour cela, quand on donne à sa vie un but noble ou tout au moins raisonnable ; le bonheur vient après comme un surcroit, « comme à la jeunesse sa fleur » , disait Aristote. On ne peut vivre véritablement sa vie.
col. s.) — Il n'y a pas que dans les aventures da Disciple que les théories des philosoplies aient fait des ravages.
on ne remplit toute sa capacité de vivre, qu*à la condition de « socialiser » sa vie, c'est*à-dire de vivre pour les autres plus encore que pour soi. Et cela ne doit pas surprendre si notre vie est avant toute une vie humaine et si cette vie humaine est une vie et raisonnable et sociale. Seul peut véritablement a vivre sa vie » celui qui a fait entrer dans sa^formule de vie, dans Tidée qu'il veut remplir, des conceptions supérieures qui le dépassent, lui fournissent ses raisons d'être et l'expliquent à lui-même. Et ainsi, tout en restant supérieures, ces conceptions, ces raisons ne lui sont véritablement ni extérieures ni étrangères. Celui qui peut vivre sa vie sans remplir ces obligations humaines est sûr d'avance, à moins de caresser le rêve impos* sible de devenir le tyran de l'humanité, qu'il n'arrivera pas au but. A plus forte raison celui qui, avec un dessein semblable, entre dans une association, surtout dans une association aussi étroite que l'union conjugale. Chacun des deux époux voulant avant tout vivre pour soi ne doit pas beaucoup s'étonner que l'autre en veuille faire tout autant et par suite qu'il y ait, après les heures brèves des premières ivresses, des chocs et des heurts et d'autant plus douloureux qu'ils font plus contraste avec les douceurs de la félicité entrevue. Seuls sont véritablement heureux les époux qui se marient pour fonder une famille^ qui veulent avoir des enfants et travailler à les élever, qui veulent faire régner
autour d'eux le bonheur avant de penser à être heureux eux-mêmes. Trouver son bonheur au bonheur des autres est le seul moyen d'atteindre au bonheur; travailler à faire vivre aux autres leur propre vie est le seul moyen de vivre la sienne propre. Quelles vies plus originales et plus fécondes que celles d'un saint Vincent de Paul ou d'un Pasteur? d'un saint François d'Assise ou d'un saint Ignace? Il faut se dépasser pour s'atteindre et se perdre pour se trouver.
D'autant que les relations physiques qui forment comme le substratum matériel du mariage, SI elles rapprochent, peuvent aussi éloigner. C'est un fait universellement observé dans les races animales que celui de la lutte des femelles et des mâles. Les deux sexes ne sont pas toujours amis : aux périodes d'accord succèdent les périodes d'hostilité. Il n'est pas nécessaire d'être très expert en psychologie masculine ou féminine pour trouver dans le couple humain des traces d'un atavisme semblable. C'est à force de vouloir et dé bonté réfléchie que la femme triomphe de ses froideurs, de ses répugnances et parfois de ses dégoûts ; qu'elle apaise ces révoltes instinctives qui la poussent aux ruses ou à la sournoiserie des luttes; c'est à force de vouloir et de bonté que l'homme dompte sa violence, adoucit sa brutalité, modère ses exigences, assouplit à l'indulgence son penchant naturel à la tyrannie. La femme cependant n'en est que plus femme encore et l'homme est aussi
viril; leur moi n'est pas amoindri pour s'être, purifié des déchets de Tantique bestialité; il s'est, au contraire, affirmé et précisé en se modelant et se conformant lui-même, par sa volonté propre, à une idée supérieure. Gomment la femme serait-elle moins femme en sacrifiant ce qui l'empêcherait précisément de remplir son rôle d'épouse et de mère, et comment rhomme serait-il moins homme en sacrifiant ce qui l'empêcherait précisément de remplir son rôle de père et d'époux? Tous deux sont excellemment eux-mêmes en tout ce en quoi ils développent leur fonction de prêtres sociaux, de pontifes de la race.