‹ Mariage et union libreChapitre 9 sur 18 · LES APOTRES OU DIVORCE · texte numérisé non relu

LES APOTRES OU DIVORCE

 peine la Restauration eut-elle disparu, emportée par la révolution de Juillet, que des tentatives furent faites pour rétablir le divorce. En 1830, M. de Schonen dépose une proposition de loi : appuyée par le rapporteur Odilon Barrot, elle est votée à plusieurs reprises en 1831, 1832, 1833 et 1834, par la Chambre des députés.

Chaque fois la Chambre des pairs la repousse et, de guerre lasse, les députés s'abstiennent de revenir à la charge.

Mais dans la société la littérature romantique travaillait à rendre odieuse l'indissolubilité du lien conjugal. Le romantisme français est, comme le romantisme allemand, une efflorescence de l'individualisme ; s'il ne va pas jusqu'à l'expresse divinisation de l'individu et du Moi, il n'en cor sidère pas moins l'individu comme le centrr

monde. Les romantiques allemands ont lu Kant et se sont nourris de Fichte; les romantiques français en ont à peine entendu parler, cependant c'est bien la même tendance individualiste à laquelle ils obéissent. Seulement ce qui, pour les Allemands, caractérise l'individu, c'est la volonté, tandis que les Français s'arrêtent à la passion. C'est la passion qui est reine et qui doit être maîtresse, c'est elle en qui réside la force et qui est aussi le droit et l'honneur. Nul écrivain français n'a plus que George Sand proclamé les droits inéluctables de la passion, et n'a contribué à répandre dans le public l'opinion que l'institution du mariage indissoluble oppose à la passion d'injustes barrières et doit, par conséquent, être réformée. Elle n'était pas la seule, et au théâtre même, en 1832, Merville et Francis faisaient représenter Sophie ou le Mauvais Ménage^ qui mettait nettement à la charge du mariage et des droits prétendus qu'il confère les malheurs des protagonistes :

M. de Bermont, en l'absence de sa femme qui est au bal, donne asile chez lui à Mme BoUero, dont le mari, proscrit italien, vient d'être arrêté, Mme de Bermont, à son retour, demande la clef du cabinet où la fugitive est enfermée : refus du mari; scène de jalousie; la femme fait appeler un serrurier; il en résulte une plainte en adultère déposée au parquet par Mme de Bermont. On plaide. On a plaidé :

Mme de Bermont est condamnée à rester chez son mari. Alors elle se répand en accusations contre la société qui la rive à sa chaîne (voyez les Tenailles)^ et

elle vent mourir. À cet effet, elle prépare du poison dans un verre de lait; elle l'oublie nn instant sur sa table, et c'est sa fille, une enfant de six à sept ans, qui le boiti Désespoir des parents, qui voient expirer leur fille entre leurs bras.

Les déclamations dont la pièce est remplie contre les situations terribles et inextricables créées par le mariage (chacun des époux se croyant des droits sur l'autre) inspirent au critique des Débats les réflexions suivantes, qui, très ironiques sans doute, n'en expriment pas moins le sentiment du public : a Et cependant, dit-il, il s'agit d'une femme de bonnes mœurs; il s'agit d'un galant homme... Savez-vous pourquoi ces gens-là sont malheureux? Tout simplement parce qu'ils sont mariés : ces gens-là sont unis par un serment indissoluble. Le mariage, le saint mariage, a. flétri toutes les existences; il a défiguré toutes les visages; il a dénaturé toutes les âmes; le mariage est le fléau de cet intérieur qui pourrait être ci heureux ! Si Mme de Bermont n'était que la maîtresse de M. de Bermont; si M. de Bermont n'était que l'amant de sa femme, à la bonne heure (1)! »

M. des Granges, que nous venons de citer, ne trouve à cette époque qu'un vaudeville sur le divorce.

En mai 1833, on donnait Vive le divorce î de Laurencin. Une jeune femme, Mme Beauvoisin, se plait à faire enrager son bonhomme de mari; elle l'obsède de ses caprices ruineux; elle le brouille avec ses vieux amis; elle irrite sa jalousie en encourageant les assiduités d'un jeune cousin. Tout à coup son attitude

(i) Débats, 13 août 1832. — La Comédie et les Mœurs sous la Restauration et la monarchie de Juillet, par Charles-Marc DES GnAiroES, p 86, gr. in-8*, Paris, t!e Soyc, 1902.

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changée; elle devient aimable, prévenante; le jeune cousin est évincé; les vieux amis sont rappelés. D'où vient cela? C'est qu'elle a lu dans les journaux que le divorce allait être remis en vigueur. £t comme son mari l'a épousée pour ses beaux yeux; comme, divorcée, elle serait réduite à la misère, ou comme elle ne retrouverait pas un intérieur aussi confortable et un mari aussi patient, elle se hâte de réparer son imprudente conduite (1).

C'est la mise à la scène d'un des arguments dont ont toujours use depuis Montaigne les partisans du divorce et dont ils useront à Tavenir, soutenant que, loin de nuire à la fidélité et à Taffection conjugales, l'institution du divorce ne peut que les renforcer, puisqu'elle rend plus légères les chaînes que l'on se sent libre de quitter, et puisqu'elle pousse chacun des époux à veiller sur lui-même, à corriger ses défauts de peur de détruire son foyer.

Mais nos grands romantiques ne s'arrêtent pas à de si bourgeoises pensées. Us ont découvert la valeur absolue de la passion. Et parmi les passions, celle qu'ils exaltent au-dessus de toutes les autres, à laquelle ils prétendent que tout doit être sacrifié, qui suffit à excuser tous les crimes, à laver toutes les souillures, c'est la passion de l'amour. Ils sont jeunes, ils sont amoureux, également enivrés de leur jeunesse et de leur amour ; ils proclament que l'amour suffit à tout sanctifier, qu'il est la marque même

(1) Constitutionnel, 23 mai 1833.

de la volonté supérieure, une étincelle du feu divin et donc la seule raison qui puisse autoriser Tunion de rhomme et de la femme, le seul sacrement qui soit capable de lier et de délier. Le mariage sans Tamour n'est qu'une infamie et une prostitution; quand Tamour n'existe plus, tous les liens sont par là même dissous, a Elle me résistait, je l'ai assassinée! » s'écrie TAntony de Dumas père, affirmant ainsi, dans une inconscience que nous trouvons aujourd'hui extravagante, qu'en 1832 on trouvait superbe, le droit de l'amour sur la vie de son objet. Par l'amour, Victor Hugo réhabilite Marion Delorme, et la purification amoureuse de la courtisane devient un lieu commun de toute la littérature* Qu'importent les horreurs et les impuretés d'une vie? Pourvu qu'elle éprouve le sentiment passionné, pourvu qu'elle aime véritablement, cette vie est tout entière régénérée, capable des plus rares dévouements, des plus hautes vertus, du plus sublime héroïsme! Spiritualistes effrénés, tels que George Sand les a dépeints dans Lélia^ les romantiques ne tiennent aucun compte des habitudes acquises, des turpitudes invétérées dans la chair, dans cette chair qui, en dépit de Descartes et de Victor Cousin et de Jouffroy, fait partie intégrante de notre être. Sincère avec luimême et plus clairvoyant qu'eux, tous, Musset sut mieux voir les retentissements sur l'esprit des anciennes débauches du corps. C'est en 1832 qu'il écrivait :

Ah ! malheur à celui qui laisse U débauche * Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y rerte est impure, La mer y passerait tans laver U souillure, Car Tabîme est immense, et la tâche est au fond (i).

Par ses romans, par les expériences personnelles de sa vie, c'est George Sand qui a appliqué au mariage les idées du romantisme. Indiana^ Valentine, montrent les malheurs des époux — et surtout de Tépouse — mal assortis, décrivent le bonheur que des amants peuvent goûter en toute paix de Time dans les liaisons que le mariage n'a pas consacrées. Les idées générales qui doivent comme constituer la philosophie de ses romans se dégagent peu à peu.

Ne savaîs-tu pas que l'homme est brutal et que la femme est mobile? Ces deux êtres si semblables et si dissemblables sont faits de telle sorte qu'il y a toujours entre eux de la haine, même dans l'amour qu'ils ont l'un pour l'autre. Le premier sentiment qui succède à leurs étreintes, c'est le dégoût et la tristesse. C'est une loi d'en haut contre laquelle vous vous révolterez en vain. L'union de l'homme et de la femme devait être passagère dans les desseins de la Providence. Tout s'oppose à leur éternelle association, et le changement est une nécessité de leur nature (2).

Lélia voudrait :

. . . Qu'au moins le petit nombre des cœurs purs entretint la flamme du céleste amour, et qu'affranchi des

(i) La Coupe et les Lèvres, acte IV, te. I.

(2) Lélia y III* part., chap. xxxt.

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liens de l'égoïsme et de la vanité Thymendes âmes fût le refuge des derniers disciples de l'idéal poétique. 11 n'en est point ainsi : ces âmes d'exception, éparses sur la face d'un monde où tout les froisse, les refoule et les force à se replier sur elles-mêmes, se chercheraient et s'appelleraient en vain. Leur union ne serait pas consacrée par lès lois humaines, ou bien leur existence ne serait pas protégée par la sympathie des autres existences. C'est ainsi que tout essai de cette vie idéale a misérablement échoué entre des êtres qui eussent pu s'identifier l'un â l'autre, sous l'œil de Dieu, dans un monde meilleur.

— La iaute en est donc à la société? dît Pulchérie (l).

Lélia écrit à Sténio :

A mesure que je vis, je ne puis me refuser à reconnaître que les idées adoptées par la jeunesse sur l'exclusive ardeur de l'amour, sur la possession absolue qu'il réclame, sur les droits étemels qu'il revendique, sont fausses ou tout au moins funestes. Toutes les théories devraient être admises, et j'accorderais celle de la fidélité conjugale aux âmes d'exception. La majorité a d'autres besoins, d'autres puissances. A ceux-ci, la liberté réciproque, la mutuelle tolérance, l'abjuration de tout égoïsme jaloux. — A ceux-là, de mystiques ardeurs, des feux longtemps couvés dans le silence, une longue et voluptueuse réserve. — A d'autres enfin le calme des anges, la chasteté fraternelle, une éternelle virginité. Toutes les âmes sont- •elles semblables? Tous les hommes ont-ils les mêmes facultés? Les uns ne sont-ils pas nés pour l'austérité •de la foi religieuse, les autres pour les langueurs de Ja volupté, d'autres pour les travaux et les luttes de la

(i) Lélia, IIP part., ph. ixxv.

passion, d'autres enfin pour les rêveries vag[ues de }a poésie? Rien n'est plus arbitraire que le sens du véritable amour. Tous les amours sont vrais, qu'ils soient fougueux ou paisibles, sensuels ou ascétiques^ durablesou passagers; qu'ils mènent les hommes au suicide ou au plaisir. Les amours dé tête conduisent à d'auss» grandes actions que les amours c/e cœur. Ils ont autant de violence, autant d'empire, sinon autant de durée. L'amour des sens peut être anobli et sanctifié par la lutte et le sacrifice. Combien de vierges voilées ont, à leur insu, obéi à l'impulsion de la nature en baisant les pieds du Christ, en répandant de chaudes Jarmes sur les mains de marbre de leur céleste époux ! Croyezmoi, Sténio, cette déification de l'égoïsme qui possède et qui garde cette loi du mariage moral dans l'amour est aussi folie, aussi impuissante à contenir les volontés, aussi dérisoire devant Dieu que celle du mariage social l'est maintenant aux yeux des hommes (1)»

Elle écrit encore :

Nous avons transgressé tous deux les lois divines, faute d'avoir vécu sous des lois humaines, qui nous permissent de nous entendre et de nous aimer. Les préjugés de votre éducation et les habitudes de votre esprit, l'exemple de l'humanité, la sanction des lois, vous eussent donné sur moi des droits de commandement et de possession que ma volonté seule eût pu ratifier, craignant l'abus inévitable où vous entraîneraient tant de puissances réunies contre moi. A ne parler que d'un seul de vos droits exclusifs, la société ne me donnait aucune garantie contre votre infidélité, et, au contraire, elle vous donnait contre la mienne les garanties les plus avilissantes pour ma dignité. Ne dites pas que nous eussions pu nous élever au-dessus de cette société et braver ses institutions ea

(i) Lélia^ iu*pa'rt., chap. xxxiz.

contractant une union libre de formalités. J'avais fait cette expérience, et je savais qu'elle est impossible; car là, moins encore que dans le mariage, la femme peut être la compagne et l'égale de l'homme. Les intérêts sont opposés; l'homme croit les siens plus précieux et plus importants. 11 faut que la femme y sacrifie les siens et s'engage dans une carrière de dévouement, sans compensation possible de la part de l'homme; car l'homme tient à la société; quoi qu'il fasse, il ne peut s'isoler, et la société repousse le lien illégitime. Il faut donc que l'existence de la femme disparaisse, absorbée par celle de l'homme : et moi, je voulais exister. Je ne Tai pas pu, j'ai préféré scinder mon existence et sacrifier ma part de vie humaine à la vie divine, que de perdre l'une et l'autre dans une lutte vaine et funeste.

Vous, Sténio, vous aviez compris instinctivement mes prétentions et mes droits; car vous m'aimiez plus que vous n'eussiez aimé une autre femme. Mais il n'était pas en votre pouvoir d'y acquiescer. Gomme il y a pour les hommes deux existences, l'une sociale et l'autre individuelle, il y a en eux deux natures, deux âmes, pour ainsi dire : l'une qui veut l'adhésion de la société, l'autre qui veut les joies de l'amour. Or, quand ces deux existences sont en guerre, le cœur de l'homme est en guerre contre lui-même. Il sent que l'idéal n'est pas dans une société injuste et corrompue; mais il sent aussi que son idéal ne peut exister dans l'amour sans la sanction de la société. Qu'il rompe avec l'amour ou la société, il scinde également sa vie. Dieu a mis en lui des instincts de tendresse et des besoins de bonheur, voilà pour son amour; mais il a mis aussi en lui des instincts de dévouement et des sentiments de devoir, voilà pour son rôle de citoyen. Ces lois ont concilié ces besoins et ces devoirs de telle façon qu'en renonçant à son rôle de citoyen l'homme est sacrifié à la femme, et qu'en renonçant à l'amour il est sacrifié à la *»'

Si Lélia revendique, comme elle dit, sa a volonté d'exister » , son droit en face de ia société, ce n'est pas qu'elle juge, comme Diderot, ou comme Lutlier, qu'il est impossible de résister à la passion ou à la nature même qui poussent l'homme et la femme à la satisfaction de leurs désirs et à la mobilité. Elle écrit :

J'ai voulu savoir si, dans la retraite et l'inaction, je n'avais rien perdu de mon courag^e et de ma force physique. Je me suis aventurée au milieu de la nuit, par un beau clair de lune, à descendre ces deg;rés. Je suis parvenue sans peine jusqu'à un endroit où la montagfne, en s'écroulant, semblait avoir emporté le travail des cénobites. A un instant, suspendue entre le ciel et les abîmes, j'ai frémi d'être forcée de me retourner pour revenir sur mes pas. J'étais sur une plate- forme où mes pieds avaient à peine Tespace nécessaire pour tenir tous les deux. Je suis restée long^temps immobile afin d'habituer mes yeux à supporter cette situation, et je songeais à l'empire de la volonté d'une part, de l'autre à celui de l'imagination sur les sens. Si j'eusse cédé à l'imagination, je me serais élancée au fond du gouffre qui semblait m'attirer par un aimant ; mais la froide volonté dominait mes terreurs et me maintenait ferme sur mon piédestal.

Ne pourrait-on pas proposer cet exemple à ceux qui disent que les tentations sont irrésistibles, que toute contrainte imposée à l'homme est contraire au vœu de la nature et criminelle envers Dieu? Pulchérie! je pensai à toi en cet instant. Je comparai ces vains plaisirs qui t'ont perdue à cette erreur des sens que je subissais sur le bord du précipice, et qui me poussait à abréger mon angoisse en m'abandonnant au sentiment de ma faiblesse. Je comparai aussi la vertu qui t'eût préservée à cet instinct conservateur de l'être,

à cette force de raisonnement qui, chez l'homme, sait lutter victorieusement contre la mollesse et la peur. Oh ! vous outragiez la bonté de Dieu et vous méprisez profondément ses dons, vous qui prenez pour la plus noble et la plus saine partie de votre être cette fai« blesse qu'il vous a infligfée comme correctif de la force dont vous eussiez été trop fiers (1).

L'amour n'est donc pas irrésistible, la volonté peut en triompher ; mais, lorsqu'elle en triomphe, elle sort de la nature et devient coupable. Le désir est o la plus divine faculté de Tâme (2) » ; c'est une « ardeur sainte du cœur, une aspiration infinie de l'intelligence qui font que l'homme est un homme »> . — a L'amour, comme la religion, révèle et illumine bien des voies cachées que la raison ne soupçonne pas (3). » Et pourquoi?

Sténio va nous le dire :

Hélas! il est donc bien vrai, j'étais donc un puéril insensé, un misérable fou quand je croyais aux promesses du ciel ; quand je m'imaginais que rhoinme était aussi bien organisé que les herbes des champs; que son existence pouvait se doubler, se compléter, se confondre avec une autre existence et s'absorber dans les étreintes d'un transport sacré! Je le croyais! Je savais que ces mystères s'accomplissaient à la chaleur du soleil^ sous l'œil de Dieu, dans le calice des fleurs, et je me disais : — L'amour de l'homme pur pour la femme pure est aussi suave, aussi légitime, aussi ardent que ceux-là. Je ne me souvenais plus des lois, des usages et des mœurs qui dénaturent l'emploi des facultés humaines et détruisent l'ordre de l'uni-

(1) Lélia, vi* part., chap. LVixi*

(2) 7AiV., Li.

(3} Jbid.y xxxviix

vers. Insensible aux ambitions qui tourmentent les bommes, je me réfugiais dans l'amour, sans song^er que la société avait aussi passé par là, et qu'il ne restait pas d'autre ressource aux âmes ardentes que de s'user et de s'éteindre par le mépris d'elles-mômes au sein des joies factices et d'arides plaisirs (1).

L'amour est chose sacrée, manifestation divine. Il est la conscience de la loi supérieure qui sème dans les calices le pollen des Qeurs pour les fructifications et les floraisons futures; qui attire les uns vers les autres tous les êtres animés, afin de perpétuer la vie; qui, sans doute, anime les atomes imperceptibles et les fait se réunir d'après d'invisibles affinités; qui, peut-être, transporte les mondes et les fait se poursuivre dans l'infini. Au moment même où George Sand écrivait Lélia, Musset disait dans Rolla :

J'aime!... Voilà le mot que la nature entière Crie an yent qui remporte, à l'oiseau qui te suitî Sombre et dernier soupir que poussera la terre Quand elle tombera dans l'éternelle nuit!

Oh 1 vous le murmurez dans vos sphères sacrées, Étoiles du matin, ce mot triste et charmant!

La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées, A voulu traverser les plaines éthérées; Pour chercher le soleil, son immortel amant, Elle s'est élancée au sein des nuits profondes. Mais une autre l'aimait elle-même; — et les mondes Se sont mis en voyage autour du firmament (^)«

S'unir sans amour, c'est donc contredire la

(i) Leliay VP partie, ch. XL, (2) Itolla, V

loi universelle et primordiale, c'est un véritable sacrilège. Dès que l'amour se fait sentir, il porte avec lui le signe de Dieu , toute union est permise; ce n'est pas assez dire, Funion est obligatoire; dès que l'amour cesse, aucun mariage n'existe plus. Nous voyons ainsi se formuler l'exacte antithèse de la théorie de Montaigne qui exclut ou autant dire du mariage l'amour, et nous sommes maintenant au point où il faut pour comprendre Jacques alors qu'il écrit :

Elle l'aime (il parle de Fernande, sa femme) et parce que je suis lié à elle par une éternelle afFection, la vie de son amant me devient sacrée... Il me serait impossible de conquérir un bonheur quelconque par la violence ou )a perfidie, sans être aussitôt dégoûté de ma conquête. Il me semblerait avoir volé un trésor, et je le jetterais par terre pour m'aller pendre comme Judas. Cela me parait le résultat d'une logique si inflexible et si absolue, que je ne saurais me glorifier de n'être pas une brute semblable aux trois quarts des hommes que je vois. Borel, à ma place, aurait tranquillement battu sa femme, et il n'eût peut-être pas rougi ensuite de la recevoir dans son lit, tout avilie de ses coups et de ses baisers. Il y a des hommes qui égorgent sans façon leur femme infidèle, à la manière des Orientaux, parce qu'ils la considèrent comme une propriété légale. D'autres se battent avec leur rival, le tuent ou l'éloignent, et vbnt solliciter les baisers de la femme qu'ils prétendent aimer, et qui se retire d'eux avec horreur ou se résigne avec désespoir. Ce sont là, en cas d'amour conjugal, les plus communes manières d'agir, et je dis que l'amour des pourceaux est moins vil et moins grossier que celui de ces hommes-là. Que la haine succède à l'affection, que la perfidie de la femme fasse

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éclore le ressentiment de son mari, que certaines bassesses de celle qui le trompe lui donnent jusqu'à un certain point le droit de se venger, et je conçois la violence et la fureur; mais que doit faire celui qui aime? i

Je ne peux pas me persuader (ce que beaucoup sans doute penseront de moi) que je sois un esprit faible et un caractère imbécile, pour avoir persévéré dans mon amour. Mon cœur n'est pas vil, etmon jug^ement n'est pas altéré. Si Fernande était indigène de cet amour, je ne l'éprouverais plus. Une heure de mépris suffirait pour m'en guérir. Je me rappelle bien ce que j'ai senti pendant trois jours que je la crus infôme. Mais aujourd'hui elle cède à une passion qu'un an de combats et de résistance a enracinée dans son cœur; je suis forcé de l'admirer, car je pourrais l'aimer encore, y eût-elle cédé au bout d'un mois. Nulle créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul n'est coupable pour le ressentir et pour le perdre. Ce qui avilit la femme, c'est le mensonge. Ce qui constitue l'adultère, ce n'est pas l'heure qu'elle accorde à son amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son mari. Oh! je haïrais la mienne, et j'aurais pu devenir féroce, si elle eût offert à mes lèvres des lèvres chaudes encore des baisers d'un autre, et apporté dans mes bras un corps humide de sa sueur. Elle serait devenue hideuse pour moi ce jour-là, et je l'aurais écrasée comme une chenille que j'aurais trouvée dans mon lit. Mais telle qu'elle est, pâle, abattue, souffrant toutes les angoisses d'une conscience timorée, incapable de mentir, et toujours prête à se confesser à moi de sa faute involontaire, je ne puis que la plaindre et la regretter. N'ai-je pas vu, depuis son retour, que ma confiance apparente lui faisait un mal affreux, et que ses genoux pliaient sans cesse pour me demander pardon? Combien il m'a fallu d'adresse et de pré-

caution pour retenir sur ses lèvres Taveu toujours prêt à s'en échapper !

Tu m'as demandé pourquoi je n'avais pas accepté la confession et le sacriBce que si souvent elle a désiré me faire. C'est parce que je crois la confession inutile et le sacrifice impossible. Tu n'aimes pas qu'on doute de la vertu d'autrui, et tu m'as reproché de ne plus vouloir me fier à l'héroïsme dont Fernande eût été peut-être capable encore. Eh quoi! cette dernière épreuve, ce fatal voyage en Touraine, n'a-t-il pas suffi à mesurer la force de Fernande? Je la connais bien; je sais jusqu'où va sa vertu, comme je sais où elle finit. Sa chasteté naturelle est la meilleure sauvecarde qui puisse la protéger^ et sans doute elle l'a protég[ée longtemps. Mais la résolution de perdre à jamais Octave ne peut se soutenir dans cette âme puérilement sensible, que la plus petite souffrance épouvante, et qui succombe sous un véritable malheur. Est-ce sa faute? Ne serions-nous pas des insensés et des bourreaux, si nous exigions d'elle ce qu'elle ne peut accorder, si nous la frappions pour marcher quand SCS jambes se dérobent sous elle? N'a-t-elle pas failli mourir parce qu'elle a perdu sa fille? Pauvre créature souffrante! sensitive qui se crispe au souffle de l'air! comment aurais-je le courage brutal de te tourmenter, et l'orgueil stupide de te mépriser parce que Dieu t'a faite si faible et si douce! Oh! je t'ai aimée, simple fleur que le vent brisait sur sa tige, pour ta beauté délicate et pure, et je t'ai cueillie, espérant garder pour moi seul ton suave parfum, qui s'exhalait à Tonibre et dans la solitude; mais la brise me la emporté en passant, et ton sein n'a pu le retenir! Est-ce une raison pour que je te haïsse et te foule aux pieds? Non! je te reposerai doucement dans la rosée où je t'ai prise, et je te dirai adieu, parce que mon souffle ne peut plus te faire vivre, et qu'il en est un autre dans ton atmosphère (fui doit te relever et te

ranimer. ReOeuris donc, ô mon beau lis! je ne te toucherai plus (1).

Telle fut la conception à la fois individualiste et mystique de l'amour que soutinrent les romantiques. On ne doit pas s*étonner qu'elle se montrât rebelle à toute espèce de joug social. Au moment même où Jacques songe à se marier (2) , il écrit à Sylvia :

Je n'ai pas changé d'avis, je ne me suis pas réconcilié avec la société, et le mariage est toujours, selon moi, une des plus barbares institutions qu^elIe ait ébauchées. Je ne doute pas qu'il ne soit aboli, si l'espèce humaine fait quelque progrès vers la justice et la raison; un lien plus humain et non moins sacré remplacera celui-là, et saura assurer l'existence des enfants qui naîtront d'un homme et d'une femme, sans enchaîner à jamais la liberté de Tun et de Tautre. Mais les hommes sont trop grossiers et les femmes trop lâches pour demander une loi plus noble que la loi de fer qui les régit : à des êtres sans conscience et sans vertu, il faut de lourdes chaînes. Les améliorations que rêvent quelques esprits généreux sont impossibles à réaliser dans ce siècle-ci; ces esprits-là oublient qu'ils sont de cent

(i) Jacques, lxzxi.

(2) Il est vrai qu'il le fait pour de singuliers motifs : c Je l'épouse pour deux raisons : la première^ parce que c'est Tunique moyen de la posséder; la seconde, parce que c*esC Tunique moyen de l'arracher des mains d'une méchante mère, de lui procurer une vie honorable, indépendante (vi). » — Est-il très étonnant, d'après cela, que le mariage de Jacques et de Fernande n'ait pas réussi, étant contracté pour deux raisons, dont la première et la principale est indigne et dont la seconde est extérieure aux fins essentielles du mariage?

ans en avant de leurs contemporains, et qu^avant de chang^er la loi il faut chang^er Fliomme (1).

Selon les romantiques, tous plus ou moins élèves de Rousseau, la société a perverti l'homme en réloignant de la nature. Les plantes et les animaux se laissent aller naturellement à leurs instincts; c'est pourquoi on n'observe pas chez eux les monstruosités si communes dans l'humanité. Mais quand les romantiques comparent ainsi l'homme à la plante et qu'ils s'indignent que les lois qui régissent les végétaux soient méconnues en l'homme par la société, ils oublient de se demander d'abord si l'homme luimême, par des abus de sa propre liberté individuelle, n'a pas altéré sa nature, et enfin s'il est aussi surprenant qu'ils l'imaginent que l'homme ait des lois différentes de celles qui régissent et la plante et l'animal. L'importance même qu'ils accordent à l'amour, dont ils font le tout de la vie humaine, aurait dû les avertir que l'homme est en ce point très différent du reste des êtres, car les plantes n'ont qu'une saison pour fleurir, et les animaux ne consacrent à leurs amours que de courtes périodes. L'amour donc ou n'a pas l'importance que lui accordent les romantiques, ou, s'il a cette importance, c'est que l'homme ne ressemble ni aux plantes ni aux animaux, c'est qu'il est soumis à une autre législation.

(1) Jacques t 1. IV.

139 MARIAGE ET UNION LIBttB

Cette Iég[isIation, Aug^uste Comte le rappelle aux écrivains de sa génération, est une législation sociale. L'homme fait pour vivre en société, ne pouvant vivre qu'en société, doit, de par sa nature même, être soumis aux conditions d'existence dugroupe social. Le groupe social a besoin de la famille et du mariage, et toute atteinte portée au mariage et à la famille affaiblit la société. Auguste Comte sera donc un adversaire résolu des romantiques et de tous ceux qui, en même temps qu'eux, combattent l'indissolubilité du mariage. Il ne marchandera pas en ce point comme en tant d'autres ses blâmes au protestantisme et son admiration au catholicisme.

Il suffit ici d'indiquer, par exemple^ la grave altération que le protestantisme a dû sanctionner partout dans l'institution du mariage, première base fondamentale de l'ordre domestique, et par suite de l'ordre social, en permettant régulièrement l'usage universel du divorce, contre lequel les mœurs modernes ont heureusement toujours lutté spontanément, en résultat nécessaire de la loi naturelle de l'évolution humaine relativement à la famille, déjà indiquée au chapitre précédent. Quoique cette puissante influence ait essentiellement neutralisé les effets délétères d'une telle altération, ils n'en n'ont pas moins été bientôt caractérisés d'une manière très fâcheuse chez les diverses

populations protestantes. On peut appliquer le même jugement y quoique à un moindre degré, à la restriction croissante que le protestantisme a fait subir aux principaux cas d*inceste si sagement proscrits par le catholicisme, et dont la rétrograde réhabilitation morale devait tant concourir à la perturbation des familles modernes; le lecteur judicieux suppléera aisément, sur un tel sujet, aux nombreux développements que je ne saurais indiquer ici. Toutefois, j'y crois devoir signaler distinctement, comme éminemment caractéristique de l'ordre de conséquences que nous examinons, cette honteuse consultation dogmatique, si déplorablement immortelle, par laquelle les principaux chefs du protestantisme, et Luther à leur tête, autorisaient solennellement, d'après une longue discussion théologique, la bigamie formelle d'un prince allemand : les condescendances presque simultanées des fondateurs de l'Église anglicane pour les cruelles faiblesses de leur étrange pape national complètent cette triste observation, mais avec un caractère moins systématique. Quoique le catholicisme, malgré son abaissement politique, ne se soit jamais aussi ouvertement dégradé, son impuissance croissante a néanmoins produit nécessairement des effets presque équivalents, puisque, depuis l'origine de la période révolutionnaire, sa discipline morale n'a pu être assez énergique pour réprimer la licence progressive des déclamations ou des satires dont le mariage devenait l'objet, jusque dans les principales réunions publiques. 11 faut même reconnaître, à cet égard, afin d'apprécier complètement la nature et l'étendue du mal que l'aversion graduelle contre la constitution catholique, à cause de son principe théologique devenu profondément hostile à l'essor mental, a souvent appuyé les aberrations morales (1), par cela même qu'elles étaient proscrites

(1) En contidérant avec soin les déplorables constitutions de

par le catholicisme, contre lequel notre malingre nature se plaisait ainsi à constituer une sorte de puérile insurrection (1).

Et ailleurs :

On ne saurait trop respectueusement admirer cette universelle disposition naturelle, première base nécessaire de toute société, par laquelle, dans l'état de maria{];e, même très imparfait, Tinstinct le plus énergique de notre animalité, à la fois satisfait et contenu, se trouve momentanément dirigé de manière à devenir la source primitive de la plus douce harmonie, au lieu de troubler le monde par ses impétueux débordements. Les audacieux sophistes qui, de nos jours, renouvelant, en temps trop opportun, d'antiques aberrations, ont directement tenté de porter la hache

notre siècle au sujet du divorce^ il ett aisé d*y reconnaître encore que, pour un f;rand nombre d'esprits actuels, le frrand principe social de l'indissolubilité du maria{;e n'a, au fond, d'autre tort essentiel que d'avoir été dignement consacré par le catholicisme, dont la morale est ainsi aveuglément enveloppée dans la juste antipathie qu'inspire depuis longtemps sa théologie. Sauf cette sorte d'instinctive répugnance, en effet, la plupart des hommes comprendraient aisément aujourd'hui que l'usage du divorce ne pourrait constituer véritablement qu'un premier pas vers l'entière abolition du mariage, si le développement réel pouvait en être autorisé par nos mœurs, dont l'invincible résistance, à cet égard, tient heureusement aux conditions fondamentales de la civilisation moderne, que personne ne saurait changer. Ce n'est point certes la seule occasion décisive où l'on puisse nettement constater, soit en public, soit en particulier, le grave préjudice pratique qu'apporte maintenant aux diverses règles morales leur irrationnelle solidarité apparente avec les croyances théologiques, qui leur furent jadis si utiles, mais dont l'inévitable discrédit final tend désormais à les compromettre radicalement chez toutes les natures un peu actives {Note d'Auguste Comte),

(1) 4». cit.^ LV* leçon, t. V, p. 550*

métaphysique jusque sur ces racines élémentaires de l'ordre social, ont été, sans doute, profondément blâmables s'ils n'ont fait ainsi qu'obéir sciemment euxmêmes aux ignobles passions qu'ils s'efforçaient d'exciter chez les autres, ou déplorablement aveugles si^ au contraire, comme dans la plupart des cas, ils n'ont cédé qu'à l'involontaire extension de la routine anarchique propre à notre malheureuse époque. En toute hypothèse, une triste fatalité ne permettait point d'espérer que l'institution fondamentale du mariage échapperait seule à l'ébranlement révolutionnaire que toutes les autres notions sociales avaient dû subir, après rinévitable décadence de la philosophie théologique qui leur servait si dangereusement de base exclusive. Quand la philosophie positive pourra directement entreprendre de consolider à jamais cette indispensable subordination des sexes, principe essentiel du mariage et par suite de la famille, elle prendra son point de départ, comme en tout autre sujet capital, dans une exacte connaissance de la nature humaine, suivie d'une judicieuse appréciation de l'ensemble du développement social et de la phase générale qu'il accomplit maintenant; ce qui devra tendre immédiatement à éliminer irrévocablement toutes les déclamations sophistiques inspirées par l'ignorance ou par la dépravation, et dont le résultat pratique ne saurait être que de dégrader l'homme sous prétexte de le perfectionner. Sans doute, l'institution du mariage éprouve nécessairement, comme toutes les autres, des modifications spontanées par le cours graduel de l'évolution humaine; le mariage moderne, tel que le catholicisme l'a finalement constitué, diffère, radicalement, à divers titres, du mariage romain, de même que celui-ci différait notablement du mariage grec, et tous deux encore davantage du mariage égyptien ou oriental, même depuis l'établissement de la monogamie. Que ces modifications successives, tendant à déve-

lopper sans cesse la nature essentielle de ce lien fondamental, ne soient point aujourd'hui parvenues à leur dernier terme; que la grande réorg^anisation sociale réservée à notre siècle doive également marquer, sous un rapport aussi capital, son vrai caractère général, cela ne saurait être aucunement contesté. Mais Tesprit absolu de notre philosophie politique porte trop à confondre, à ce sujet, de simples modifications spontanées avec le bouleversement total de l'institution. Nous sommes aujourd'hui, à cet égard, malgré notre vain étalage de la supériorité moderne, dans une situation morale fort analogue à celle des temps principaux de la philosophie grecque, où la tendance instinctive et inaperçue à la régénération chrétienne de la famille et de la société donnait déjà naissance, pendant ce long interrègne intellectuel, à des aberrations essentiellement semblables, ainsi que le témoigne surtout la célèbre satire d'Aristophane, où tout le dévergondage actuel se trouve d'avance si rudement stigmatisé. Eu quoi doivent principalement consister ces inévitables modifications ultérieures du mariage moderne, c'est ce dont la physique sociale doit aujourd'hui interdire rationnellement l'examen direct, comme éminemment prématuré (I).

La révolution de 1848 eut le même effet que la révolution de 1830; elle réveilla la question du divorce. Le 26 mai 1848, le garde de sceaux»

(I) Op, cit. y L« leçon, t. IV, p. 452,

Grémieux déposa une proposition de loi pour le rétablir; trois jours plus tard, rAssemblée lég^islative nomma une commission pour l'examiner; la majorité de la Commission se trouva hostile et on ne parla plus du divorce jusqu'en 1876, où à la suite d'une autre révolution un autre Israélite, M. Alfred Naquet, commença l'agitation qui devait aboutir au vote de la loi de 1885. Dès 1869, M. Naquet avait publié sous ce titre : Religion, propriété, famille, un volume aujourd'hui à peu près introuvable, que, au temps du boulangisme, son auteur a déclaré déplorer amèrement (1), dont il reprend aujourd'hui avec une force qui ne manque pas d'audace toutes les articulations. La thèse qu'il défend est à la fois anarchique et socialiste : d'un côté, elle est anarchique, car elle prétend se donner pour but de procurer la plus grande liberté individuelle, la plus grande indépendance des individus vis-à-vis du corps social; elle est socialiste, d'autre part, parce qu'elle remet à l'État tout le soin de l'éducation. La famille parait néfaste à

(1) M. Naquet n*aime pas qu*on dise que la phrase célèbre : « J 'aimerais mieux me couper un bras que d'ayoir écril ce livre » , et célèbre pour deux raisons, pour la crânerie de sa rédaction d'abord, ensuite pour le désaveu qu'elle exprime, a été prononcée en 1889; mais, tout en rappelant qu'il l'a écrite pour la première fois le 7 juillet 1871, dans le Journal du Midi, d'Avignon, il ne nie pas expressément l'avoir répétée en 1889. II écrit : « La phrase ci-dessus n'a pas été prononcée en 1889, au m^ina pour la première fois. » Voir la Loi du divorce. Préface^ p. IT, i vol. in-12, Paris, Fasquelle, 1903.

M. Naquet surtout en ce qu'elle asservit Tenfant aux idées du père ; elle en fait Tanneau d'une chaîne, l'esclave d'une tradition. Il faut libérer chaque génération nouvelle vis-à-vis de la. génération antérieure, afin d'accélérer le progrès; il faut donc briser l'autorité paternelle; par suite, briser la famille et détruire le mariage. Toutes les unions doivent être libres, l'enfant doit ne connaître que sa mère, il n'appartient qu'à sa mère, il en prend le nom; l'État se charge au besoin de le nourrir, en tout cas de l'instruire et de l'élever.

Or, le divorce est le plus sûr moyen de détruire la famille ; il faut donc travailler à rétablir le divorce. « Si on admettait le divorce, écrivait M. Naquet, l'institution du mariage serait tout à fait transformée ; elle n'aurait plus les avantages que lui reconnaissent ses partisans; elle manquerait à un des buts qui lui sont assignés par ces derniers, la garantie de protection donnée à la femme et aux enfants, cette protection n'étant possible, dans le système du mariage actuel, que par l'indissolubilité du lien conjugal (1). n C'est à l'État, selon M. Naquet, que doit revenir l'office de protection vis-à-vis^ de tous les faibles ; plus donc on enlèvera aux faibles leurs protecteurs naturels, plus ils se sentiront poussés à faire appel à la tutelle de l'État.

(i) Religion f propriété, famille^ cité par Glasso^, op. cit.^ V part., conclusion, p. 501.

Le divorce prive la faiblesse féminine de la protection maritale, la faiblesse enfantine de la protection paternelle, il convient donc de le rétablir. Le divorce prépare l'union libre; il constitue une étape indispensable vers la libération des individus et la socialisation de la production humaine. Aussi, dans la préface de son récent livre, M. Naquet montre-t-il qu'il est peu touché de ce qu'on a pu lui dire — soit pour l'en blâmer, soit pour l'en louer — à savoir, que le rétablissement de divorce avait consolidé le mariag^e au lieu de le rendre plus branlant (1). L'affranchissement total, a l'union libre, complètement libre » où l'on se prend et où l'on se quitte sans autre formalité qu'une déclaration devant l'officier de l'état civil, demeure «l'idéal absolu (2) » . C'est aussi ce que disait encore M. Naquet dans la préface qu'il a mise à sa traduction du livre de J.-C. Spence : V Aurore de la civilisation. « La Déclaration des Droits de l'homme, dont les principes dominent aujourd'hui toutes les législations civilisées, a établi que personne ne peut se vendre ou aliéner sa liberté, que toute convention entraînant l'aliénation définitive ou temporaire de la liberté est nulle; que même un être humain ne peut, en aucun cas, être contraint d'accomplir un acte contre son gré; que « l'obligation de faire.

(1) La Loi du divorce^ préface, p. x.

(2) Ibid.

selon TexpressioD juridique, ne se peut résoudre en cas de non-exécution du contrat que par des dommag^es-intérêts (1) v . Et tout de suite avant ces lignes, M. Naquet écrit : « Je me trouve parfaitement d'accord avec M. Spence sur la question du mariage. » Or, M. Spence disait :

« Hommes et femmes sont libres de former entre eux toutes les liaisons qui leur-plaisent, et — ce qui a une égale importance — de briser toute union mal assortie (2)... » Les mariages, dans la société future que Spence décrit, se feront par libres contrats passés en la même forme que tous les contrats privés; ils seront toujours dissolubles. « Lorsqu'il fut de notoriété publique qu'un homme et une femme vivaient ouvertement ensemble d'une vie commune, la loi les traita comme époux et légitima leurs enfants, qu'il y eût eu ou non célébration de mariage. A la fin, les jurisconsultes découvrirent que les mariages à perpétuité étaient des contrats de servitude et, par suite, les frappèrent d'invalidité sous la législation anglaise. Il en fut de même des autres vœux religieux, tels que ceux de moines et de nonnes : tout le monde eut la liberté de les contracter ou de les rompre ; mais la loi n'intervint plus. Le mariage, ayant été débarrassé de sa subordination à d'anciennes superstitions et à une législation arbitraire, se

(1) J.-G. Sperce, V Aurore de la civilisation j préface par M. Naquet, Préface, p. x, 1 vol. in-i2, Paris, Stock, 1900. (2)/6W.,x,p. 210.

trouva placé sur une base morale pure. Sous cette forme, il s'est perpétué jusqu'à nos jours avec des légères modifications, et en laissant très peu de marge à de nouveaux progrès (1) . » Tel est « ridéal absolu » de M. Naquet. Mais il ne serait pas le représentant légitime de la race dont il est issu si, à côté de cet idéal, il n'avait pas le vif sentiment des possibilités concrètes. C'est pourquoi, ainsi qu'il vient de le raconter une fois de plus (2), il se résigna, après s'être, dans sa proposition du 16 juin 1876, rapproché le plus qu'il l'avait jugé possible de la loi de 1792, à accepter et à soutenir, en 1884, un projet beaucoup plus restreint, mais tel que les timidités sociales de MM. Léon Renault et de Marcère, qui en furent successivement rapporteurs à la Chambre des députés, n'en fussent pas effrayées. « Placé dans l'alternative de ne rien obtenir du tout ou d'obtenir une loi imparfaite, qui ferait cependant pénétrer le principe du divorce dans nos codes et qui serait fatalement améliorée plus tard, j'avais opté pour cette seconde solution; voilà tout. J'avais escompté, pour la continuation de mon œuvre, la venue future d'esprits libres qui réformeraient ma réforme (3) . »

Le projet soutenu par ces hommes modérés et finalement adopté par le Parlement, non seu-

(i) J.-C. Spence : p. 228.

^2) La Loi du divorce^

(3) Revue des Revues^ 15 mari 1901, p. 493,

lement n'admettait pas le divorce par la volonté d'un seul, comme le demandait M. Naquet en 1876, comme l'avait fait la loi révolutionnaire; mais il n'admettait même pas que le mariage fut dissous par consentement mutuel, comme l'admettait la loi de Tan XI insérée au Code civil. Le divorce ne fut admis que pour « cause déterminée » , pour adultère de l'un des époux; pour excès, sévices ou injures graves; pour condamnation de l'un des deux époux à une peine afflictive ou infamante (1). Malgré ces restrictions, la loi avait eu à subir non seulement les résistances des catholiques et des conservateurs, mais les assauts mêmes de M. Henri Brisson (2). Elle n'en fut pas moins promulguée le 27 juillet 1884 : amendée, en ce qui concerne la procédure, par la loi du 18 avril 1886, elle n'a pas subi encore de notables changements; mais il semble bien qu'elle soit à la veille d'être « élargie ». M. Henri Coulon, par exemple, demande le rétablissement du divorce par consentement mutuel, et MM. Paul et Victor Margueritte réclament le divorce parla volonté d'un seul.

Quoi qu'il doive advenir de ces nouvelles propositions, elles ne feront que tirer des conséquences. En admettant le divorce, on en a admis les prémisses, et il est bien difficile de se refuser à faire accorder toute la législation avec des

(1) Code civil, art. 229, 230, 231, 232.

(2) Naquet, la Loi du divorce^ chap. i, p. 36.

principes déjà passés en force de loi et proclamés par le Gode. Ce sont donc ces principes qui doivent surtout nous intéresser. Il a fallu les répandre et les faire accepter par Topinion publique avant de les traduire en textes législatifs. C'est à quoi M. Naquel s'employa en 1879 et 1880, dans une tournée retentissante de conférences; c'est à quoi travaillaient autour de lui, auprès de lui, parfois même contre lui, des écrivains, des orateurs et des hommes de théâtre.

M. Naquet constate lui-même que « ces contradicteurs servirent involontairement la cause à laquelle ils se proposaient de faire échec (1) » . Parmi ces contradicteurs M. Naquet cite Tabbé Vidieu, qui écrivit la hrochure Famille et Divorce y à laquelle Alexandre Dumas fils fit Thonneur bien immérité de répondre par son livre sur la Question du divorce (1879) ; M. Glisson, M. Albert Millet et enfin le P. Didon qui prit à partie le o Pierre l'Ermite du divorce (2) » dans ses célèbres conférences de Saint-Philippe du Roule. Ce furent en g^rande partie ces contradicteurs

(1) La Loi du divorce, chap. m, p. 81.

(2) Expression de J.-J, Weiss dans les Débais,

qui firent le succès de M. Naquet : « L*homme qui soutient une polémique sur un sujet déterminé ne peut se répéter sans cesse. Si des objections et des attaques n'apportaient pas des éléments nouveaux à la discussion, le public finirait par se désintéresser. Ces, éléments nouveaux, ce sont les contradicteurs qui les lui fournissent. « Les livres de M. Clisson, de M. Albert Millet, de M. l'abbé Vidieu, les sermons du P. Didon, étaient le combustible que Ton jette dans le foyer de la machine et qui y entretient le feu (1). » Ces contradicteurs, d'ailleurs, étaient loin de renouveler la question ; ils répondaient à peu près aux objections apportées par les partisans du divorce contre rindisjBolubilité du mariage; mais aucun d'eux ne cherchait ni à dégager l'essentiel de tous les arguments présentés contre le mariage, ni à remonter par conséquent aux principes différents d'où découlaient par après les divergences. Ils acceptaient le terrain où les attiraient les partisans du divorce et ne songeaient même pas à se demander si ce terrain était acceptable, si la doctrine qu'ils voulaient défendre ne leur en interdisait pas l'accès. Aussi, en dehors de l'éloquence plus enflammée que convaincante du P. Didon, les défenseurs du mariage furent-ils très médiocres et se montrèrent-ils de beaucoup inférieurs à leurs adversaires, surtout au plus grand et au

(i) La Loi du divorce y chap. m, p.

LES INSTITUTIONS MATRIMONIALES la!

plus éloquent d'entre eux, Alexandre Dumas fils.

Nul, au siècle dernier, n'a eu de plus vives préoccupations morales que cet illustre écrivain. Et, pour des raisons intimes bien connues de tous, parmi les questions morales, celles qui l'attirent entre toutes sont celles qui touchent aux relations des sexes entre eux, à VEomme- Femme, pour nous servir de sa curieuse expression. L'amour, la famille, le mariage, l'adultère, l'enfant naturel, la situation de l'homme en face de la femme perverse {la Femme de Claude), la situation de la femme en face de l'homme débauché et avili [Diane de Lys, V Étrangère), la réparation que doit l'homme à la femme qu'il a entraînée [les Idées de Mme Aubray, Denise), tels sont les sujets qu'il se plait à traiter et qui constituent le fond même de son théâtre. Son idéal, ainsi que l'a montré en d'éloquente articles M. Gabriel Audiat (1) , c'est l'idéal chrétien, la chasteté avant le mariage, la fidélité et rindissolubilité après, cela n'est pas contestable. Camille Aubray a vécu chaste, « entendant bien, dit sa mère, ne donner son cœur qu'une fois et ne le reprendre plus v . Et il dit à Barantin : « Me croyez-vous capable d'être préoccupé pendant un an d'un sentiment qui ne doive pas être éternel? » — Dans le Fils naturel,

(i) Les Idées de Dumas fils. Mariage indissoluble et divorce, I. quinzaine du 16 avril 1899, p. 492.

Aristide Fressard nous fait cette profession de foi :

Le but de la nature est que rhomme ait beaucoup d'enfants^ qu'il les élève bien pour qu'ils soient utiles, et qu'il les aime bien pour qu'ils soient heureux. Se marier quand on est jeune et sain ; choisir, dans n'importe quelle classe, une bonne fille, honnête et saine; l'aimer de toute son âme et de toutes ses forces; en faire une compa(jne sûre et une mère féconde; travailler pour élever tes enfants et leur laisser en mourant l'exemple de sa vie : voilà la vérité. Le reste n'est qu'erreur, crime ou folie.

G^est dans VHomme^Femme qu'il écrit :

Non, le mariag^e n'est pas que l'union de deux intérêts, de deux fantaisies, de deux amours même : c'est l'alliance, c'est la communion éternelle de deux âmes, et c'est pour cela qu^il doit être indissoluble. C'est donc l'acte le plus g^rave de la vie, puisqu'il eng;age l'éternité, dans le ciel par le serment, sur la terre par la descendance et l'héritag^e... On ne vous marie pas de force... Réfléchissez toute votre vie, si boa vous semble; mais une fois que vous aurez dit : Oui, la mort seule pourra vous dég^ager...

Et que deviendraient les enfants?... Le mariage enfin est un de nos derniers moyens de moralisation. Ne l'amoindrissons pas. Plus les hommes et les femmes verront que c'est un acte irrévocable, plus ils prendront l'habitude de le faire sérieusement.

Et il dit à son fils :

Je t'ai élevé dans la tradition de la Bible et de l'Évangile..., parce que la parole de Jésus nous a donné la vérité une fois pour toutes... Tu es resté chaste et te voilà croyant, robuste et vierge en faice de l'amour, par conséquent en face du mariage... Ne

cherche pas, en effet, Famour autre part que dans le mariag;e : il n'est que là... Si tu ne te sens pas appelé à te consacrer uniquement aux choses qui ne périssent pas, marie-toi donc... Glorifie ta femme dans sa valeur d'épouse et dans sa fonction de mère; qu'elle soit mère dans le gfrand sens du mot et qu'elle le soit le plus souvent possible... Sois aussi irréprochable toimême que tu demandes à ta compagne de l'être... Fais-lui comprendre la vie^ qui est très simple; explique-lui la mort qui est très facile quand on a fait de la vie ce qu'il faut en faire, et qu'elle sache bien que l'une et l'autre ne sont que des moyens de Téternité, dans laquelle vous êtes compris tous les deux, et où rien ne vous séparera plus, puisque vous n'aurez été l'Homme-Femme qu'ensemble et dans un amour unique,,.

Tu entendras dire autour de toi qu'un homme civilisé doit avoir connu des femmes avant son mariagfe, ne fût-ce que pour apprendre à connaître les femmes, et ne pas arriver maladroit^ ridicule et désarmé devant celle qui l'épousera. Ce que tu entendrai dire là n^est pas vrai, .... Les femmes que tu connaîtrais ainsi^ ou seraient de malhonnêtes femmes qui te détourneraient de ta route, ou seraient d'honnêtes femmes que tu détournerais de la leur. Elles ne t'apprendraient donc, les premières qu'à mépriser les femmes, les autres qu'à te mépriser toi-même...

M. Audiat fait encore observer que ce n'est que durant un intervalle de six ans, de 1873 à 1880, que Dumas a été partisan du divorce; qu'après 1888 comme avant 1873, dans tout son théâtre enfin, sauf dans F Étrangère ^ il a été Tavo; cat éloquent des idées exposées plus haut (1).

(i) quinzaine du 10 avril 1899, p. 471.

Et au moment même où Dumas donne son appui à M. Naquet, où il semble le lui donner sans restriction, sa foi morale se révolte contre le libre divorce proposé et il écrit :

Le mari pas plus que la femme ne pourra divorcer selon son caprice. Dans tous les États où le divorce existe, il est hérissé de telles difficultés que, sauf le cas de peines infamantes et de mort civile, on ne Taccorde qu'après les preuves les plus accablantes, les investigations les plus minutieuses et les épreuves les plus longues (1).

Tout cela est vrai; mais il n'est pas moins exact que Dumas a écrit la Lettre à M. CuvilUer- Fleury, la Question du divorce et la Lettre à M. Naquet, sans compter plusieurs articles dans le Figaro. Et jamais, que nous sachions, il n'a songé à rétracter expressément ces écrits. Ce sont eux qui ont, avec les contradicteurs, contribué à passionner l'opinion publique et, comme le reconnaît M. Naquet, c'est Alexandre Dumas qui fit tomber *« dans les salons bien pensants » les préventions vis-à-vis du divorce (2) .

Le problème qui a passionné et à la fin irrité Alexandre Dumas, qu'il a retourné en cent manières diverses sans pouvoir lui trouver une solution satisfaisante, est le problème des rela tions entre deux époux dont l'un est coupable, .infidèle, traître, et dont l'autre est innocent.

(i) Quinzaine du 16 juillet 1899, p. 244.

(S) La Loi du divorce^ chap. m, p. 74.

Que faire? Se résigner, pardonner, s'enfuir, répudier, se venger ou tuer? Dumas a consacré un drame à* chacune de ces solutions. « Accepte tout, consens à tout; mais que le monde continue à te saluer comme une honnête femme ! » dit Marcelline dans Diane de Lys. Séverine pardonne dans la Princesse Georges; Barantin a renvoyé sa femme dans les Idées de Mme Aubrayy Francillon veut essayer de se venger et Clemenceau tue. Aucune de ces solutions n'est juste. Les innocents souffrent et les coupables ne sont pas punis. Les imaginations du poète sont aussi courtes que les articulations de la loi. Dans la Princesse Georges ^ Séverine dit à sa mère et au notaire Galanson :

Alors, c'est tout ce que vous pouvez pour moi tous les deux! vous, la loi; toi, la famille? La loi peut nie rendre l'argent de ma dot, si elle le retrouve; la famille peut me rendre ma chambre de pensionnaire, et puis c'est tout. La vie matérielle toujours; la table et le logement, tel est le souci de la sociéfé ! Et c'est tout ce qu'elle croit me devoir. Et si je ne peux plus manger, et si je ne peux pas dormir, que fera-t-elle pour mon cœur qu'elle aura laissé briser, pour mon âme qu'elle aura laissé meurtrir! L'âme! qu'est-ce que c'est que ça? J'en ai une cependant!... Âb! c'est ainsi! Chacun pour soi? Soit, et puisque vous n'avez pas trouvé le moyen de me rendre la liberté, je le trouverai, moi. Je ne suis plus l'esclave de cet homme, je ne suis plus sa victime, ye suis son

juge.

Dumas dirait volontiers de même à son art :

« Alors, c'est tout ce que vous pouvez m'offrir?

L'injustice et le malheur? Ne serait-il pas pos* sible d*effacer le souvenir de Timposture et de rinjustice en recommençant sa vie? » La solution du divorce devait donc nécessairement se présenter à lui, l'attirer et le séduire. La perversité de la femme lui a inspiré des paroles pleines de colère et d'éloquence ; elle est la a Béte » , la tt guenon de Nod », il la hait de toute son âme ; mais il méprise avec une égale ardeur le a vibrion » moderne, l'homme dissolu et débauché qui se fait un jeu de la vertu, de Tamour, de la fidélité. En face de la multitude des femmes qui ressemblent à Iza ou à Gésarine, des hommes qui ressemblent au duc de Septmonts ou au prince Georges, pour échapper à la solution du massacre , il examine celle du divorce et il Taccepte un moment. L'homme peut tuer. Claude a quelque majesté dans son rôle de justicier; mais la femme n'aurait guère pour se venger que la loi du talion. Or, cette loi la dégrade, et Francillon elle-même ne peut se résoudre à s'en servir. Toujours pardonner c'est finalement être dupe. Le divorce semble bien la seule issue qui s'offre à la femme.

L'argumentation à la fois érudite et virulente de Dumas se ramène à un seul point : le mariage, tel qu'il est constitué par la loi civile, livre la femme à la tyrannie de l'homme ; la femme doit avoir le droit de rompre une union abusive, le divorce seul le lui permet, le divorce doit donc être rétabli. Sans doute, le mariage indisso-

luble serait Tidéal et il le demeure ; rien n'empêche les époux assortis de réaliser cet idéal ; mais quand le mariage devient une insupportable oppression, pourquoi la loi enchaineraitelle pour la vie à son tyran Fétre faible qu'est la femme? La loi civile ne peut alléguer en faveur de l'indissolubilité qu'elle impose aucune raison valable : à ses yeux, le mariage est un contrat, et tout contrat peut se résoudre ; seule la loi religieuse s'oppose invinciblement au divorce, l'Église a fait du mariage un sacrement, et elle déclare ses liens indissolubles autrement que par la mort. C'est donc l'Église qui, seule, met un obstacle au divorce. C'est donc elle qu'il faut attaquer. Elle se réclame de la Bible, mais l'Ancien Testament admet le divorce; l'Évangile l'admet aussi pour cause d'adultère. Elle inscrit l'indissolubilité dans son droit canon, mais elle autorise les seconds mariages de tous les puissants; en Orient, elle accepte le divorce sous son nom propre ; en Occident, elle l'autorise sous le nom de nullité. Elle ne s'oppose aux changements que réclame dans les codes la liberté que par amour de la tyrannie et de la domination. Elle veut se réserver les a causes matrimoniales » , user seule de la puissance de ft lier et de délier » ; son horreur apparente pour le divorce n*est pas chez elle la conséquence d'une doctrine, mais le résultat d'une politique.

De toutes ces diatribes la seule chose à retenir

c'est qu'Alexandre Dumas voit dans le divorce un remède nécessaire à Tinfortune des femmes tyrannisées ou trompées. Il n'admet pas que les époux en s'unissant aient abdiqué leurs espérances personnelles pour ne plus se préoccuper que du bonheur de leurs enfants : « Si nous leur devons beaucoup, nous ne leur devons pas pourtant Tanéantissement de toutes nos facultés, de toute notre vie intellectuelle et morale. Les enfants sont pour la loi des citoyens comme les autres. S'ils ont à réclamer, ils réclameront et justice leur sera rendue... Un article réglera leurs droits, comme dans les affaires sont réglés les droits des tiers-porteurs et de tous les intéressés qui peuvent surgir. »

Emile Augier, dans Madame Caverlet, plaide aussi pour le divorce. Il montre les malheurs qui peuvent résulter de l'indissolubilité. Mme Caverlet a été abandonnée par un indigne mari; elle a rencontré en Caverlet un homme estimable, qui a voulu, en aimant la mère, être un vrai père pour les enfants; mais quand vient le moment de marier ces derniers, le père réel reprend ses droits, la situation fausse du ménage Caverlet éclate aux yeux et les enfants mêmes

condamnent et Caverlet et leur mère. Le divorce leur aurait permis de s'aimer honorablement; la loi d'indissolubilité les condamne à perdre rhonneur ou à résister à leur amour; dans les deux cas, à une égale infortune.

C'est toujours la même raison : sans le divorce les époux seraient malheureux; il feut donc voter le divorce, seul remède à leur malheur. Les législateurs, les poètes, les romanciers, ne font que broder sur ce thème des variations.

Sans doute M. Naquet s'appuie sur la liberté : Cl Le divorce, dit-il, est une institution conforme aux principes de liberté individuelle qui forment !& base de notre droit public; l'indissolubilité en est la négation... Pourquoi cette dérogation aux principes fondamentaux de nos civilisations modernes, et cela dans un ordre de choses où l'obligation de faire ou de ne pas faire peut devenir non seulement oppressive, mais répugnante et immorale (1)?^ Mais il ne nous explique pas comment on peut conclure un contrat quelconque sans aliénei une partie de sa liberté, pourquoi il est plus immoral dans le mariage qu'ailleurs de faire ce qui déplaît ou même ce qui répugne quand on s'y est volontairement obligé.

ft Moi, je voulais exister » , disait Lélia. — La Nora d'Ibsen lui répond : «J'ai des devoirs

(i) Journal officiel, 22 juin 1876, p. 4400, col. 3, cité par M. Lbmaire^ le Mariage civil ^ chap. vi, p. 155, 1 vol gr. in-8% Paris, Larote, 1901.

envers moi-même. Avant tout je suis un être humain, ou du moins je dois essayer de le devenir. » Ici nous trouvons nettement exprimé ce que Lélia sentait confusément, ce qui dans M. Naquet est obscurci par l'apparente clarté de la phraséolog^ie révolutionnaire. Nora aime son mari^ ses enfants; elle n'est pas malheureuse, elle est chaste et ne veut pas mésuser de sa liberté ; elle estime cependant se devoir à çllemême de la reprendre. Pourquoi? Parce que, dans les circonstances où Ta placée l'auteur de Maison de poupée^ elle s'aperçoit que ce qu'en son âme et conscience jusqu'alors elle a jugé bon, noble, héroïque même, s'exposer pour son mari, s'en^j^ager pour lui, travailler pour lui, et cacher tout ce dévouement sous là plus aimable gaieté, tout cela aux yeux de son mari et de la société qui l'entoure est entaché de laideur et de honte parce qu'elle a contrevenu à une convention sociale ; parce qu'elle a signé elle-même, du nom de son père, un reçu d'argent; parce qu'elle a fait par écrit un de ces mensonges que tout le monde se permet dans les discours.

Alors, devant les reproches injustes de son mari, elle s'aperçoit que, malgré tout son dévouement, malgré tout son héroïsme, on ne l'a pas prise au sérieux. Elle ne sait comment accorder sa conscience qui l'absout avec le milieu qui la condamne. Elle sent le besoin de la solitude, de la liberté, conditions d'une renaissance intérieure. Jusque-là elle a vécu

d'une vie empruntée et factice; elle veut maintenant vivre sa vraie vie à elle, une vie qu'elle comprendra, où elle se reconnaîtra. Elle voit le vide de sa vie passée. Elle n'a pas été heureuse, elle ne sait pas ce que c'est que le bonheur.

J*ai été gaie, dit-elle, voilà tout. Tu étais si g;cntil envers moi ! Mais notre maison n'a pas été autre chose qu'une salle de récréation. J'ai été poupée-femme chez toi, comme j'avais été poupée-enfant chez papa. Et nos enfants, à leur tour, ont été mes poupées à moi. Je trouvais drôle quand tu jouais avec moi, comme iJs trouvaient drôle quand je jouais avec eux. Voilà ce qu'a été notre maison, Forvald. Il me faut être seule pour me rendre compte de moi-même et de tout ce qui m'entoure.

Helmer. — Ah! c'est révoltant! Ainsi tu trahirais les devoirs les plus sacrés !

NoRA. — Que considères-tu comme mes devoirs les plus sacrés?

Helmer. — Ai-je besoin de te le dire? Ne sont-çe pas tes devoirs envers ton mari et tes enfants?

NoRA. — J'en ai d'autres tout aussi sacrés.

Helmer. — Tu n'en as pas? Quels seraient ces devoirs?

NoRA. — Mes devoirs envers moi-même.

Helmer. — Avant tout, tu es épouse et mère.

NoRA. — Je ne crois plus à cela. Je crois qu'avant tout je suis un être humain au même titre que toi... ou au moins que je dois essayer de le devenir. Je sais que la plupart des hommes te donneront raison, Forvald, et que ces idées-là sont imprimées dans les livres, mais je n'ai plus le moyen de songer à ce que disent les hommes et à ce qu'on imprime dans les livres. Il faut que je me fasse moi-même des idées làdessus, et que j'essaie de me rendre compte de tout.

La Dame de la mer forme comme la contrepartie de Maison de poupée, Ellida a, comme Nora Forvald, épousé Wangel sans se rendre un compte exact de la portée de son action ; elle se croyait libre, elle ne Tétait pas; il a suffi d'un regard de l'Étranger pour lui révéler son esclavage. Le mariage lui devient insupportable et l'obsession de la rupture pèse sur sa conscience. Mais Wangel lui ouvre la cage, il la laisse libre de suivre TÉtranger : maîtresse alors d'ellemême, remise en possession de sa personne, le charme est rompu, sa conscience est libérée, elle reste volontairement avec Wangel. Et le sens des deux drames est clair, c'est que la décision qui enchaîne toute une vie est chose sérieuse et qui doit être prise en toute liberté, en toute connaissance de cause. Chaque personne morale doit se développer conformément à ses propres lois, et aucun engagement, quel qu'il soit, ne peut s'imposer à la conscience, s'il est en opposition avec le développement personnel; bien plus, dans ce cas, il devient immoral de s'y conformer. Telle est la morale d'Ibsen, dérivée des théories de Kant et de Fichte, celle que pressentait Tégotisme de la Lélia de George Sand, que recelaient en germe les théories révolutionnaires rééditées par M. Naquet. Elle nous présente l'aspect individualiste et anarchique de la vieille théorie de l'inviolabilité de la personne humaine, de l'autonomie de la volonté.

Chaque être humain a le droit de vivre sa vie,

et nous condamner à vivre selon une règle de vie qui nous est imposée du dehors, c'est nous condamner à demeurer sans cesse hors la loi, c'est rimmoralité même. Aucun vœu, aucun contrat ne sauraient nous y obliger, car ce contrat ou ce vœu seraient radicalement nuls aux yeux mêmes de la conscience, puisqu'ils n'auraient d'autre cause que l'illicite et le prohibé. Nul n'a le droit de renoncer à tous ses droits, de se vendre et d'abdiquer aux mains d'autrui toute sa personne. C'est bien pour cela que M. Naquet n'admet pas que le mariage soit un contrat semblable aux contrats bilatéraux; c'est en vertu de cette conception qu'il admet, à la suite des révolutionnaires, et que MM. Paul et Victor Margue* ritte admettent après lui le divorce par consentement d'un seul, que tous les prophètes des « temps nouveaux » aspirent à l'union libre.

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