CHAPITRE m
frir, vous vous cachez de moi. Ai -je donc nicrilc cet outrage? dites, vous ai -je refusé une place dans ma douleur? et voilà que vous me fermez la vôtre! N'avez-vous pas eu votre part do mes larmes? et voilà que vous me dérobez vos chagrins! oui, vos chagrins : depuis long-temps je vous observe, et je sais bien que vous aussi, vous avez voire mal : ce mal, ne sauriez-vous le dire? suis-jc indigne do votre confiance? hélas! ne puis -je rien pour vous?
Henry s'efforça de rejeter bien loin les appréhensions de madame de Belnave, mais elle demeura convaincue que ce cœur recelait un secret douloureux. Elle puisa pour lui, dans celte conviction, un sentiment plus vif cl plus profond, une affection plus incjuièle et plus assidue. Ce fut son tour de l'enlourer de soins vigilans, de se délaisser pour celui qui s'était délaissé pour elle. Celte sollicilude nouvelle
acheva de la délourner de la conlemplalion d'elle-même, et hâta l'heure de sa guérison. Elle respecta la réserve de ce mal ignoré qui s'obstinait au silence, mais elle s'en préoccupa intérieurement, elle en chercha la cause avec une discrète ardeur. En réfléchissant sur l'avenir d'Henry, en méditant ce qu'elle lui avait entendu raconter de lui-même, elle comprit que c'était de ces Ames condamnées à traverser solitairement la vie, ou bien à se briser contre l'égoïsme du monde : âmes d'élite, si richement douées pour le bonheur, (ju'on peut leur prédire à coup sûr de grands malheurs et de longues traverses. En regardant autour de lui, elle le vit isolé , sans autre appui que l'amitié de George , et elle recula devant l'idée de livrer aux influences de ce vent du nord cet arbuste qui ne demandait qu'à fleurir dans une atmosphère de tendresse. Dès lors, le sentiment de la pro-
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lection, sentiment tout nouveau pour elle, s'c* veilla dans son sein et lui déroula de nouveaux horizons; elle se promit de rendre à cet enfant la mère qu'il avait perdue, de l'aider de son expérience, d'être pour lui comme un phare lumineux qui l'attirerait aux fortunés rivages. C'est presque toujours par ces voies détournées que le second amour se glisse dans le cœur de la femme. Il est si doux de se venger par le bonheur qu*on donne , du bonheur qu'on n'a pas rencontré! Et puis, c'est une prétention commune à tous les êtres qui ont gâté leur destinée, que de vouloir, en expiation de leurs égaremens, se charger du soin d'une destinée étrangère. Une fois pénétrée de son rôle , madame de Belnave cal cula froidement les intérêts de la vie qu'elle venait d'ajouter à la sienne. Bien qu'Henry lui eût toujours présenté sa position comme beaucoup plus indépendante qu'elle ne l'était
en effet, elle sentit que c'était assez de jours perdus dans les champs stériles des regrets et de la rêverie; elle s'arma de courage, et déclara qu'elle se croyait assez sûre d'ellemême pour pouvoir rentrer à Paris sans danger. Mais, soit qu'il redoutât pour elle le retour aux lieux où elle avait souffert, soit qu'il le redoutât pour lui-même, soit plutôt qu'il prévît trop bien le sort qui l'attendait à Paris, Henry insista pour prolonger leur absence jusqu'à la fin de la saison. Marianna céda une fois encore : mais un incident étrange devait précipiter leur départ.
Il est sur ces bords aimés du ciel , par-delà le coteau qui domine la rive gauche, un hameui du nom de la Madelaine , qui ne s'est pas relevé des fureurs de nos guerres civiles. A chaque pas on y rencontre de funèbres vestiges; car, sur cette terre de Vendée, le fer et la flamme ont écrit l'hiçloirc en caractères
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incftiiçahles. Ecroulées à demi, la plupart des maisons y montrent leurs flancs nus, tout noirs encore de l'incendie; les ronces croissent sur les seuils brises, le vent et la pluie s'engoufl'rent par les vitraux ouverts , l'aspic et la couleuvre sont les seuls hôtes du foyer. Quelques blanches habitations, tapissées de pampre, se dressent çà et là, commode pâles rcssuscitées; mais l'église n'a point dépouillé ses vôtemensde proscrite et do désolée; le lierre, ce linceul des ruines, l'enveloppe des pieds à la tête; l'herbe a recouvert les marches
de l'autel, la cloche est muette, la nef est déserte, les troupeaux paissent sur le parvis,
le lézard dort au soleil sur le front des saints
mutilés. Non loin de là s'élève le château
seigneurial pareillement abandonné, et c'est
un spectacle devant lequel la pensée s'incline
et médite, que ces deux grandes puissances
du passé, l'église et le château, tombées le 2""' cdit. u. G
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mcmejoiiretsouslcmcmecoup,qui semblent se contempler l'une l'autre et se confier leur douleur.
Ce n'est plus l'aspect solennel et terrible des ruines orgueilleuses qui régnent sur le vallon, mais quelque chose de tendre et de voilé qui parle moins à l'imagination, et va plus directement au coeur. Là , tout est modeste, doux et triste à la fois : tout respire l'humilité du malheur, la résignation de la défaite. Le château n'a rien de la fiére attitude, ni des allures guerrières de son frère aîné; il n'a pas, comme celui-ci, porté l'écu, le casque et la bannière. C'est un bonhomme de castel, bourgeoisement assis sur une petite éminence, avec une girouette fleurdclysée au front, et regardant d'un air mélancolique les blés onduler à ses pieds et les herbages pousser dans son enceinte. Le poète n'y rêvera pas de chevaliers aux éperons d'or , de tournois,
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(le fêles royales; mais de gracieuses images, plus fraîches el moins turbulenles, s'cvcillcronl à ses souvenirs. Se reportant aux jours heureux qui précédèrent ces désastres récens auxquels ont assisté nos pères, il rendra le seigneur au château, et le prêtre à l'église; il verra, le long des épis dorés ^ le pasteur cheminant en lisant son bréviaire; dans la cour du ciiateau, par quelque soirée sereine, une femme au noble maintien, à ses côfés des enfans beaux comme elle, le précepteur s' entretenant avec l'époux; et cependant l'angelus tintera au temple rustique, les bestiaux rentreront en mugissant aux élables, les chiens aboieront à leur poursuite, et les patres armoricains chanteront d'une voix lente les airs graves de leur pays.
Madame de Beinave avait fait de ce coin silencieux le but accoutumé de ses rêveries les plus chères. Dans celte umc sans cesse occu-
pée d'elle-nicme, qui chercliait partout d'insaisissables rapports avec sa destinée, les débris séculaires du château féodal n'excitaient aucune sympathie; entre ces murs épais , flanqués de tours et de bastions, sous ces voûtes colossales qui semblent n'avoir abrité que des familles de géants, sa douleur se sentait petite et mal à l'aise; mais là, tout les accidens du paysage s'harmoniaient avec les dispositions de son cœur : la majesté de l'histoire n'écrasait pas le drame de sa vie, la voix des siècles n'étouffait pas celle de ses regrets. Aussi, s'était-elle fait de ce lieu un refuge de prédilection. Elle s'y rendait, chaque soir, à l'heure du crépuscule; mais , sur les derniers temps, elle y portait bien rarement les préoccupations des premiers jours.
Par un soir d'automne, elle était seule, assise sur un tertre vert, en face du château, qu'enveloppaient encore les vapeurs dorées