CHAPITRE m
du couchant . Ce n'clait plus Bussy qui la tenait ainsi rêveuse. Elle avait vu, durant tout le jour, Henry sombre et préoccupé; elle avait creusé ce chagrin sans pouvoir en trouver la source, et elle était sombre elle-même, inquiète, agitée; elles'interrogeaitavec anxiété et s'accusait dans sa tendresse inhabile à guérir et à consoler. Gomme elle était plongée dans ces réflexions^ Henry vint s'asseoir auprès d'elle.
La soirée était calme. Quelques léuillesquc le vent détachait des rameaux , le cri des hirondelles qui s'attroupaient autour de l'église pour se consulter sur le jour du départ , une petite fdle qui chassait devant elle une vache au poil roux , le battoir des lavandières qui retentissait au loin, troublaient seuls le silence de l'air et l'immobilité du paysage. Bientôt tous ces bruits s'évanouirent, cl on n'entendit plus (juc le frémissement des bri-
S6 mariânnâ.
SCS automnales dans les arbres dont elles avaient déjà rouillé la cime.
Henry et Marianna se tenaient silencieux, assis l'un près de l'autre. Bien qu'on touchât à la fin de la belle saison , la journée avait été orageuse , et , par longs intervalles , de paies éclairs blanchissaient l'horizon. Henry sentait courir dans ses cheveux l'haleine de Marianna, il entendait le frôlement de sa robe de soie dont les plis frissonnaient au vent, et jamais l'heure de midi ne l'avait embrasé de feux plus dévorans que le souffle attiédi de cette soirée d'automne. De son côté, Marianna regardait Henry à la lueur des étoiles, et parfois, il lui semblait voir George reposant auprès d'elle, non pas tel qu'elle l'avait connu, glacé, hautain, impitoyable; mais jeune, gracieux, charmant, tel qu'en ses rêves de vierge inquiète lui était apparu, sur les bords de la Creuse, l'ange de sa destinée. Ils restèrent
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long-temps ainsi ù s'enivrer des émanations mystérieuses qu'ils échangeaient à leur insu. Bientôt , il se forma autour d'eux une chaude et lourde atmosphère imprégnée de pénétrantes senteurs; leur respiration s'éleva , leur sang s'alluma par degrés , et leurs âmes, entraînées par d'invisibles courans, s'attirèrent pour se confondre.
Henry essaya de se soustraire aux influenças qui l'envahissaient; mais , par je ne suis quelle perception , tandis que ses yeux plongeaient dans les profondeurs du ciel , il sentait sur lui le regard de Marianna qui le rivait invinciblement à sa place. Pour madame de Belnave , elle s'abandonnait sans crainte au charme qui s'emparait de tout son être, et ne devinait pas le trouble qu'elle jetait dans les sens de ce jeune homme ; elle ignorait qu'Henry entrât pour quelque chose dans l'ivresse qu'elle éprouvait; cette fois,
comme toujours ellecroyail ne caresser en lui qu'un souvenir et qu'une image; en cédant à l'attraction qu'il exerçait sur elle, elle ne croyait obéir qu'à l'impulsion de ses regrets. Elle était si loin d'imaginer qu'un second amour pût jamais refleurir sur les ruines de son bonheur ! elle se disait si bien que, n'ayant pu mourir de sa douleur, elle en vivrait jusqu'à son dernier jour ! Et cependant son regard reposait toujours sur Henry. 11 était là, si beau, si poétique! il y avait si bien en lui les grâces de l'adolescence! son front était si pur et si rêveur! ses cheveux: que soulevait la brise, exhalaient un parfum si enivrant! 11 y eut un instant d'hallucination , où , par un mouvement de tendresse irréfléchie, l'àme égarée par les illusions que lui rendait ce triste et doux visage, elle se pencha vers Henry , et lui prenant la tête entre ses mains, elle la pressa contre son