‹ Marianna (volume 2)Chapitre 14 sur 68 · C.nAPITlXE IV · texte numérisé non relu

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son sein ; clic se rappela ce jour d'avril où , par un soleil éclatant, moins joyeux que celui qui rayonnait en elle, elle était entrée pour la première fois dans cette ville que George remplissait tout entière, et comparant ce qu'elle était alors et ce qu'elle était aujourd'hui , alors reine adorée de Blanfort, entourée d'affections permises, s'appuyant sans rougir sur un bras avoué et prolecteur; aujourd'hui délaissée, errante, sans famille, n'ayant d'autre soutien que le dévoûment, peut-être irréfléchi , d'un enfant dont la Aiiblésse réclamait un appui : elle fut prise d'une mortelle tristesse, et son âme s'affaissa sous le découragement et l'ennui. Mais de tous les sentimens qui l'assaillirent , le plus cruel à coup sûr fut celui de sa guérison. Son désespoir avait duré moins long-temps que l'amour de Bussy : à cette pensée son cœur défaillit de honte, et elle crut voir le spectre

(le sa douleur la regarder d'un air irrité Ces impressions fâcheuses ne s'effacèrent pas en un jour, mais elles cédèrent à des préoccupations plus récentes. Ce furent d'abord les soins d'un nouvel établissement. Marianna ne put jamais se décider à reprendre l'appartement qu'elle avait occupé durant son premier séjour, et qu'absente, elle avait conservé plutôt par incurie que par prévoyance; elle n'y demeura que le temps nécessaire à consommer un pieux sacrifice. Elle ne voulut rien emporter de cette asile, elle ne voulut pas qu'une autre joie ni qu'une autre douleur ])roranât les objets à jamais imprégnés des joies et des douleurs de son premier amour : le feu dévora tout. C'était une âme imbue de susceptibilités exquises et profondément pénétrée de la religion des affections éteintes. Celle lâche accomplie, elle découvrit, bien bin du l)ruit cl de la foule, un nid où elle

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s'enferma avec de doux projets de relrnito et de solitude. Ce fut dans un de ces rjuai liois déserts que n'a pas encore envahis le mouvement de l'industrie, dans un de ces hôLels graves et silencieux, qui s'élèvent tristement entre une cour où pousse l'herbe et de mélancoliquesombrages : derniers sanctuaires d'une aristocratie qui s'en va, plus noble dans son abandon, plus poétique dans sa ruine, que l'aristocratie nouvelle dans sa jeunesse et dans tout son éclat. Les fenêtres ouvraient sur de vastes jardins plantés d'acacias et de marronniers^ et Marianna pouvait, au travers do la ramée, voir l'uniquechanibre d'Henry, qui s"élait logé aux alentours, mais plus près du ciel et dans un réduit plus modeste. Une fois installée, elle appela à son aide, pour la protéger contre les retours du passé, l'étude et les arls que lui avait fait négliger Dussy, les entretiens avecNoëmi, depuis long-temps interrompus :

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mais ce n'était déjà plus contre les regrets que celte inconsolable avait à se défendre.

Que faisait Henry cependant? Henry venait d'entrer dans la lutte terrible qui sépare l'illusion delà réalité. Long-temps il avait pris la vie pour chose facile et légère. Moins par amour que par orgueil, M. Felquères, en l'envoyant à Paris , avait assez largement pourvu aux besoins de son fils. En môme temps, l'ingénieuse tendresse de George avait aplani pour lui les mille aspérités que tout jeune homme rencontre à ses premiers pas dans le monde : il l'avait associé à son bien-être , et s'était plu à développer en lui des goûts et des instincts qu'il avait encouragés avec une folle indulgence. Après l'avoir attiré dans son hôtel , où l'attendait un appartement que George avait fait décorer lui-môme avec la coquetterie d'un amant pour une maîtresse adorée, il s'était empressé de lui ouvrir les portes delà vie

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parisienne, qui ne s'ouvrent qu'avec une clef d'or; il l'avait initié à toutes les jouissances qu'Henry, clans la condition bornée que lui avait faite le sort, n'aurait jamais entrevues qu'à travers ses songes de poète. Henry s'était ployé avec une merveilleuse souplesse aux exigencesdc cette position nouvelle. H est des âmes d'élection auxquelles le luxe sied comme aux fleurs le soleil , et qui , transplantées tout à coup dans une atmosphère d'élégance, s'y acclimatent sans eflbrl et s'y épanouissent aussitôt, comme dans leur élément naturel. D'ailleurs, en le mèlantau courant de son existence, George avait pris soin de l'abuser par de charitables mensonges; et celui-ci, tout en s'élonnant de voir que ces années de travail et de postulat, qu'il s'était représentées, du fond de sa province, comme un temps de privation et d'austérité , s'offrissent à lui si riantes et si joyeuses, avait cru sincèrement, tant il y avait

en lui de naïve ignorance! que son budget d'étudiant suffisait à tousses besoins, et qu'il empruntait seulement à Bussy des règles de conduite et des leçons de savoir-vivre.

On se souvient qu'il n'avait pas tardé à se sentir atteint d'un mal étrange : vague d'abord, inquiet, indécis, tel que chacun de nous s'en est senti frappé au sortir de l'adolescence : passion ciïrénéc plus tard, qui devait s'attacher à lui comme un remords inexoral)lc, et le torturer de tous les tourmens de l'enfer. Chose bizarre! dans cette époque de ruine et de fondation, de mort et de résurrection sociale, où l'émeute ensanglantait nos villes, où la frémissante jeunesse cherchait l'occasion de mourir; dans cette époque d'angoisses et d'attente, où tous les yeux se tournaient vers l'Orient, où les cœurs les plus assoupis se réveillaient, où les questions les plus sérieuses s'emparaient des lûtes les plus

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frivoles, où tous les brasse menaient à l'œuvre, où les femmes elles-mêmes s'armaient d'une virile audace; dans celle époque en mal d'avenir , où toute société criait et se tordait dans les convulsions de renfantemcnl, — lui, ce jeune homme, n'avait vu que l'amour! Hélas! enlre tant de labeurs, il n'avait pas choisi le moins rude, et qu'elle ne fut pas l'illusion doses frères, s'ils crurent accomplir une lâche plus lourde que celle qu'il s'était réservée !

Oui, ce fut une lourde tâche. Grèves de l'Océan, ombrages de la Vendée, vous savez ce qu'il souffrit alors! Mais souffrir ainsi, près d'une femme aimée, s'enivrer de sa voix, de ses pleurs et de sa présence, se sanctifier soi-même, chaque jour, à toute heure, par l'abnégation et le sacrifice, au milieu des graves solitudes, sous le ciel de la vieille Ar morique, au murmure des ilols , à l'ombre

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des forêts , sans doute ce fut une belle souf- Ihuice près de laquelle aurait pâli toute félicité vulgaire. Et quelle âme, en etfet, quelque peu éprise des chastes poésies du jeune âge, n'eût envié la gloire d'un semblable martyre? Mais lorsqu'après un an de cette vie à travers champs, il lui fallut rentrer dans le cercle de fer de la réalité, lorsqu'au sortir de ce rêve d'un an , il s'éveilla corps-à- corps avec son destin, et que toutes les faces de sa position se révélèrent à lui dans leur nudité désolante, sa carrière entravée, son père irrité, ses amis dispersés, et de toute part les aiguillons menaçans de la nécessité; lorsqu'aux douleurs de la passion, douleurs de divine essence, se mêlèrent les embarras du présent, l'incertitude de l'avenir et les luttes mesquines de la vie positive; seul, sans protecteur, sans guide, sansappui, sans autre soutien que luimême, le cœur consumé par un mal sans

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espoir, l'esprit allangai par l'Iiabilucle des exaltations solitaires : c'est alors qu'il comprit ce que c'est que souffrir, c'est alors seulement (ju'il put savoir s'il avait du courage. Eh bien! non, tu ne l'avais pas, et d'ailleurs, où l'aurais-tu pris, ce courage qui t'avait semblé si facile? Tes lèvres avaient constamment repoussé le pain des forts et ne s'étaient abreuvées qu'aux sources énervantes. Tandis que les compagnons, arrachant au travail le secret du talent, ensemençaient leurs sillons et préparaient des moissons glorieuses, toi, délaissant ton avenir, lu jetais au vent des amours les dons sacrés de ta jeunesse. Aussi, quand vint lejour de l'épreuve, ce jourqu'avait défié ton ardeur insensée , tu te trouvas sans force et sans vertu pour combattre et pour résister !

Il ne s'agissait plus d'aller sur les plages ou le long des traînes, par toutes les lunes et

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parloiib les soleils, recueillir (les larmes précieuses, cl, passant lour à tour de l'égloguc à i'éiéijie, s'égarer en conlcmplations et en désespoirs amoureux. Il s'agissait désormais de vivre, d'exister. Il avait , dans ce long vo}'age, épuisé toutes ses ressources. Son aventure avait fait bruit dans sa province j naturellement, M. Fciqucres en avait été le premier instruit, et, comme il professait une médiocre estime pour ces façons de chevalier errant, il avait signifié à son fils , en lui envoyant sa malédiction, qu'il eut à revenir au pays, à moins qu'il ne préférât mourir à Paris, misérable. Ilcnry qui n'eût pas hésité, n'aurait-il eu (juc cette alternative, se trouva donc réduit, avec des habitudes de bienêtre, à la fortune de sa mère, c'est-à-dire.à la pauvreté. Il aurait pu recourir à George, mais de retour à Paris , il avait évité de le voir : pourcpioi? il l'ignorait lui-même; mais

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à son insu, il ne lui pardonnait pasMarianna. Il échappait à peine aux jours (Icuris de radolcsccncc, à l'àgc où tout fermente en nous, où les instincts s'éveillent, où les passions s'allument, où la sève coule et déborde, au milieu des agitations du cœur , des aspira lions vers les joies inconnues de la vie , c'est à cet âge qu'il se trouva aux prises avec ces deux monstres hideux qui ternissent et décolorent toutes les complaisances de l'imaginulion,la misère et la solitude. Heureux ceux de nos frères qui n'ont point subi celteépreuve! Mais celui-ci ployait sous un autre fardeau. L'amour était en lui comme une ambilion dévorante que le monde ne pouvait satisfaire : tourmenté, (iévreux , maladif, tel enlin que nous l'ont fait les poètes et les oisifs. Les poètes et les oisifs nous ont bien gàlé l'amour I ils en ont exagéré les joies cl les soullVancesj d'une distraction, ils ont fait

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une lourde tâche : ils ont attaché des chaînes aux ailes de la fantaisie ; à chercher le bonheur qu'ils n'ont pas rencontré, ils ont égaré le plaisir. Aussi, l'amour, qui seul aurait pu soulager les tristesses de cette génération , n'aura-t-ii été qu'un supplice de plus pour elle. Où voulez-vous qu'un pauvre jeune homme, vivant de peine et de travail, dans l'étroite sphère où l'enferme la nécessité, répande les senti mens que vous avez développés en lui dans un ordre élevé? où rencontrera-t-il , en descendant de sa mansarde, la femme parée des perfections que vous lui avez laissé entrevoir? Où trouvera-t-il la fée de ses rêves , l'ange de ses illusions? Vous leur avez fait de l'amour un désir brûlant qui jamais ne se pose, une fièvre qui ronge sans cesse, une soif ardente qui ne s'apaise pas. Pourquoi leur avoir enseigné le mépris des jouissances moins pures et des voluptés plus

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