‹ Marianna (volume 2)Chapitre 16 sur 68 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

rosic, lui, conilamnc à iraîncr une scrviludo <jlornelIc, n'éprou\epasun sentimonUle rage et de désespoir plus profond que ne l'éprouva ce mallieureu.v jeune liomniecnépianl la résurrection de Marianna. Ainsi, ce n'était pas pour lui (ju'ilavait arraclié madame de Deinaveà la mort; ce n'était pas lui qui recueillerait les fruits de son amour et de sa conquête! il ne l'avait sauvée de George que pour la jeter dans les bras d'un autre! C'était pour un autre qu'il avait relevé, au prix de tant de soins, celte plante brisée; c'était dans un autre cœur qu'elle irait achever de s'épanouir un jour! Entre la jalousie du passé et la jalousie de l'avenir, qui pourrait dire ce qu'il souffrit alors! Son caractère s'altéra, et madame de lielnave alarmée se prit à l'interroger avec une sollicitude maternelle qui ne Ht ((u'irritcr tant de maux. 11 sentait bien qu'il n'était qu'un ami pour elle, cl qu'il lui fidlail porter jusqu'au

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bout la croix de son sacrifice. L'amour fut pour lui comme ces fabuleux rivages dont on respirait la fraîcheur, mais où l'on n'abordait jamais. H vécut près du bonheur sans pouvoir y porter la main. Il toucha l'autel et ne put l'embrasser. Un soir pourtant, un soir, on s'en souvient, il crut que l'heure était venue de sa transfiguration; il sentit passer surses lèvres un avant-goût de la félicité céleste. Mais que cet instant fut rapide! qu'il fut suivi d'une nuit sombre! Henry n'avait entr'ouvertlecicl que pour s'en voir exilé sans retour.

A Paris, il se relira de madame de Belnave, sans humeur, sans afleclation , et couvrant toujours de quelque prétexte la rareté de ses visites. Il lui cacha sa pauvreté aussi bien que son amour. Sans doute il aurait trouvé doux d'épancher à grands flots les douleurs qui le ravageaient : mais, en disant le mal de son cœur, il eût craint d'embarrasser

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la reconnaissance de Marianna, et de paraître réclamer le prix de son dévoûment.

11 essaya de vivre ainsi , mais il se courba bieulùt sous le sentiment de son impuissance. L'amour l'avait détourné du culte de la réalité. 11 n'avait ni spécialité, ni talent, ni connaissances; rien ne lui souriait, rien ne l'attirait; le monde élait pour lui terne et désenchanté. Demeuré étranger au mouvement d'idées qui se faisait alors, il ne se rattachait à aucun parti ; il n'avait ni drapeau ni chef , il marchait tout seul en sa voie. Il n'avait que vingt ans , déjà le jeune homme s'éteignait en lui : la belle passion de la gloire avait séché dans son cœur , l'égoïsme de l'amour l'avait envahi de toute part. 11 n'avait goût qu'à sa douleur. Que faire ? que devenir? Il promena autour de lui un regard morne et fatigué, et partout il rencontra la solitude , le découragement et l'ennui.

ai MAf.IANNA.

C'est alors qu'il se sentit pris d'un grand dégoût de toutes clioses, et qu'il songea sérieusement à s'affranchir de l'existence. Dans celte époque, ils étaient tous ainsi ! ils avaient \ingt ans et ils voulaient mourir! Leur aube blanchissait à peine qu'ils aspiraient déjà au soir. Le suicide était dans l'air, comme si l'émeute et la peste n'eussent pas suffi à décimer nos villes. Tous, ou presque tous, étaient atteints du même mal, et , chaque jour , une longue file de sœurs éplorées , de mères épouvantées allait interroger la Morgue. Comment ce jeune homme aurait-il échappé à la contagion, lui qui n'avait ni sœur à protéger, ni mère à soutenir, ni rien qui le rattachât au monde d'ici-bas? Tout l'invitait à le quitter , et les conseils de son désespoir , et les funestes exemples qui éclataient autour de lui, et les SLHluctions d'une littérature qui égarait alors tous ces faibles courages. Hélas! à ce-

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lni-l:\ , pardonnez d'avoir voulu mourir! co n'élait pas de ces tribuns de dou\ jours qui se tuaient , comme le vieux Caton, pour avoir désespéré de la cause de la liberté, ni de ces génies méconnus qui protestaient, parleur mort, contre l'ingralitudede leurs contemporains; nidccespoètesétouffésquiscvengoaieul de l'obscurité de leur vie par quelques heures de célébrité posthume. Il ne se plaignait pas , lui; il n'accusait ni la société, ni personne; humble de cœur, jamais l'orgueil ni la vanité n'avaient inquiété ses veilles ni son sommeil; au dernier échelon de la hiérarchie, il ne pensait pas que la place qu'il occupait fût audessous de ses mérites : ce n'était rien qu'une Ame tendre qui désespérait de l'amour.

Ainsi les rôles étaient changés. Tandis qu'Henry s'affaissait sous le désespoir, Marianna s'élançait vers la vie, le cœur plein de renaissantes espérances. Elle n'osait pas s'a-

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vouer qu'elle aimait : peut-être l'ignoraît-elle encore ; mais, nu souvenir d'Henry, pourquoi se sentait-elle défaillir de honte en même temps que de bonheur ? Sans cesse occupée à repasser dans son esprit les jours qu'ils venaient de compter ensemble, elle s'en récitait à elle-même tous les détails ; et la mémoire , ce grand poète , les lui rendait parés de charmes toujours nouveaux. Elle avait des rêves tourmentés où elle se retrouvait assise sur un tertre vert près du château de la Madeleine, et lorsqu'elle se réveillait en sursaut, c'est qu'elle avait senti sur ses lèvres deux lèvres fraîches et brûlantes. Le soir, elle demeurait des heures entières à sa fenêtre , le regard attaché sur la fenêtre du jeune homme , qu'elle voyait, chaque nuit, s'allumer et s'éteindre comme un phare mystérieux. Elle avait fait de la lampe qui l'illuminait la confidente de ses pensées secrètes. Elle ranimait de sa vie

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et de ses senlimcns; elle l'inierrogeail a\ec inquiétude, elle en recevait des impressions de tristesse ou de joie, selon que la lueur t'iait pâle et mourante, ou le rayon vif et joyeux. Il lui semblait que c'était i'ame d'Henry qui brillait comme une étoile solitaire, et qui la regardait dans l'ombre.

Cependant, les visites d'Henry devenaient de plus en plus rares , et Marianna suivait avec une anxiété croissante les changemens qui s'opéraient en lui. Elle en soupçonnait vaguement le motif, mais elle avait déjà les pudeurs de l'amour, et ce n'était jamais sans une timide réserve qu'elle osait le questionner. Et puis, savait-elle bien ce qui se passait dans son propre cœur! et quand môme elle l'eût nettement compris, le passé n'élait-il pas là , tout saignant encore et tout palpitant, pour l'arrêter, épouvantée, sur le seuil d'un second amour! Enfin, en supposant qu'elle

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fût disposée à le franchir, les Amos délicates comprendront sans effort de quels senlimens de retenue elle devait s'entourer en présence de ce jeune homme qui l'avait déjà vue si follement éprise , si follement résolue à mourir. Henry n'était pas dans le secret de tous ces mystères, et jamais il ne quillail Marianna sans emporter le trait morlel plus avant dans sa blessure.

Un jour, madame de Ceinave le trouva si changé qu'elle ne put réprimer, en l'apercevant , un mouvement de douleur et d étonnement. Près d'un mois s'était écoulé depuis leur dernière entrevue. Ses traits s'étaient amaigris, ses lèvres décolorées, son visage assombri} ses yeux, enfoncés dans leur orbite, brillaient d'un funeste éclat; ses paupières étaient sanglantes. 11 prit place auprès d'elle; son maintien était grave et triste; ils causèrent , sa voix était lenie et sévère. Ma-

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(lame do Bclnavc voulut d'abord se plaindre doucement à lui de lui-même; mais la convcrsalion prit insensiblement un tour sérieux cl presque solennel. Ils parlèrent longuement des amertumes de cette vie et de l'espoir d'une vie meilleure; Henry répéta souvent ces paroles d'un poète, qu'il est beau de mourir jeune, et de rendre à Dieu, qui nous juge, un cœur pur et plein d'illusions! Tous ses discours respiraient une sombre sagesse, et Marianna, en les écoutant, se sentait agitée par une indicible inquiétude. Elle essaya , à plusieurs reprises, de changer le cours de cet entretien, mais le jeune homme y revenait sans cesse. Au bout d'une heure, il se leva, et, près de s'éloigner^ il demeura longtemps contre le chambranle de la cheminée, silencieux et immobile. Il y eut un instant où son secret faillit lui échaj)per , mais il le renfonça dans son âme, résolu à vider son calice jusqu';ï la

lie. \ingl fois , de son côLé, madame de Beinave fut tcnlée de lui ouvrir ses bras et de l'appeler sur son sein : mais chaque fois ses terreurs l'emportèrent sur son amour.

— Durant ces derniers temps, dit Henry, je vous ai bien négligée sans dou le; du moins, croyez-vous que mon cœuren a plus souffert que le votre? Mais j'avais accompli ma tâche : quepouvais-je pour votre bonheur? La garde qui veille au chevet du malade s'éloigne quand la santé revient.

— Ah! vous êtes cruel î dit-elle.

— Cruel, répéta-t-il avec un triste sourire: vous ne le pensez pas. Cependant, si vous disiez vrai , si par une fatalité que j'ignore , j'avais démérité de vous , je vous prierais de pardonner, car je ne voudrais pas, en partant, vous laisser un mauvais souvenir.

— Où donc allez-vous? s'écria-t-elle.

— Mon père me rappelle, et je pars, répondit froidement Henry.

CilAPITUli iV.

— Vous parlez! cl c'est là vos adieux! Que vous ai-je fait pour que vous me quilliez delà sorte? Ali ! oui, vous êtes cruel, vous êtes impitoyable.

— L'amertume de vos regrets adoucira

pour moi celle de la séparation , dit le jeune homme; je pars, il faut céder à la nécessité qui m'entraîne. Si vous eussiez pu retirer quelque bien de ma présence , le ciel m'est témoin que j'aurais résisté, heureux de pouvoir, en restant, vous être de quelque secours; mais inutile à vous, inutile à moi-môme, pourquoi prolongerais-je mon séjour à Paris? je n'ai plus rien qui m'y retienne, et tout me pousse où je vais. Adieu donc! Rappelez -vous les paroles que vous me dites un jour? c'est à mon lourde vous les dire : que mon souvenir vous soit doux, et que la vie vous soit légère!

Il s'éloigna avant qu'elle eut trouvé la force de le retenir, il s'éloigna sans lui avoir baisé la main.

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— Ah ! madame, que se passc-t-il? dit Maliclle en enlianl loul émue : je viens de renconlrerM. Henry qui m'a embrassée en pleurant.

— Il part, il s'en va, il nous laisse! s'écriat-elleavec désespoir; il part, et pas un regret, pas une promesse de retour, pas un mot de pitié, pas une expression de tendresse! Mou Dieu! que lui avons-nous fait?

Vous est-il arrivé , nageur inexpérimenté , de vous sentir soutenusur l'eau par un faisceau de joncs ou de branches de saule, que vous aviez cueillis sur la rive? Vous flottiez au gré de cet appui léger, et bientôt, oublieux du support, vous alliez ne croyant qu'à vos forces et à votre adresse. Mais si vous aperceviez tout à coup les joncs ouïes branches de saule dispersés au courant de l'onde, reconnaissant alors que vous aviez follement présumé de vous-même, vous vous débattiez a\cc effroi, et

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