CHAPITRE IV
sn nuit dernière. Après avoircuiîllcMarianna, il avait crrè jusqu'au soir par les rues cl le long des quais. Rentré dans sa chambre, il arracha d'une enveloppe de serge verte une boîte plate et carrée, présentant moins d'épaisseur que de sur(\icc : c'était un meuble élégant de palissandre incrusté de cuivre, un présent qu'il tenait de l'amitié de George; le seul débris qui lui restât de son ancienne splendeur. II l'ouvrit, on tira lentement deux magnifiques pistolets, fit jouer la batterie, pour en éprouver la lidélilé; puis, comme pour s'essaver à la mort, il appuya tout-àtour la bouche glacée de chaque canon, l'une sur son front et l'autre sur son cœur. Sur do ses armes comme de lui-même , il les cha»'gea et les déposa sur la table.
t; Il écrivit à son père une lettre froide , mais respectueuse, dans laciuellc il disait (jue, n'ayant rien à espérer ici-bas, il se décidait
■126 MAIUANNA.
à pnrtir pour aller rejoindre sa mère : implorant d'ailleurs le pardon de ses égaremens, cl n'accusant que lui seul de sa misérable fin. Pas un mot à Bussy. Il commença pour Marianna une lettre dans laquelle il voulut répandre toute son ame, cette ame douleureusc, si long-temps étouffée ! mais il pensa qu'il valait mieux ensevelir avec lui le secret qui le tuait , que d'attacher un remords à ce cœur, déjà bien assez tourmenté. La lettre resta inachevée.
Il n'était ni fanfaron , ni lâche; il ne jouait pas à l'héroïsme, et ne s'était jamais préoccupé des propos qu'un homme , en se tuant , peut ameuter autour de son cadavre ; il ne pensait pas que le bruit de sa mort pût retentir en dehors de sa chambre; il ne se souciait pas de mourir bien ou mal; il voulait mourir, voilà tout. En face de l'heure suprême, il cacha sa tcte dans ses mains , el il
ciiAriTP.E IV. 127
pleura des pleurs amures, car il aimait la vie, cet enfant ! Dieu lui avait fait une âme à réfléchir toutes les poésies de la création; il était lui-même une des poésies qui s'ignorent. Mourir, et il avait vingt ans ! Mourir avant d'avoir vécu , sans avoir goûté au bonheur ! 11 se rappela le brillant cortège d'espérances qui l'avaient escorté à Paris, lorsqu'il était parti de sa ville natale, le cœur léger, l'esprit ardent , l'imagination enflammée. Que la vie était belle alors! que le ciel était vaste et pur! comme ce jeune atléle s'élançait dans l'arène, impatient de la lutte, amoureux d'applaudissemens et de gloire ! Et quand son âme, ramenée à des ambitions plus paisibles, quittait les sommets éclatans pour descendre aux vallées obscures , quels doux projets n'élaient-ce pas de félicité rustique, inspirés de Virgile et de Théocrite ! Ah ! pleure , enfant , pleure les rêves qui ne reviendronl
plus , pleure ta jeunesse évanouie , pleure tes trésors dissipés; oui, pleure des larmes de sang, car ton heure suprême n'est pas encore \cnue ; il te reste des jours à vivre !
11 ouvrit la fenêtre; l'air humide et froid le calma. Il demeura long-temps à contempler l'appartement de madame de Bcinave, dont les croisées éclairées brillaient à travers les arbres. Long-temps son cœur se fondit en plaintes mêlées de tendresse et d'amertume , d'attendrissement et de colère. Accusant Marianna et la pardonnant tour à tour: — Vous qui vivez par moi , ô vous par qui je meurs, ne m'entendez-vous pas! disait-il. Les cris du vent répondaient seuls aux gémissemcns de son âme.
Les heures fuyaient. Honteux de sa faiblesse , il prit un des pistolets, et , d'une main mal assurée, il en tint un instant la bouche appuyée sur son front; mais tout son sang se