CHAPITRE IV
rcvollanl à ce premier baiser de la mort , il repoussa l'arme avec horreur, et il se mit à éclater en sanglots: — Ah! s'çcria-t-il, je voudrais bien ne pas mourir encore ! Au même instant, il crut entendre un pas rapide qui gravissait les marches de l'escalier. Un fol espoir lui traversa le cerveau; il so précipita sur la porte, l'ouvrit, et , immobile , le corps incliné sur la rampe, il écouta : la nuit et le silence de la tombe !
— Ah! s'écria-t-il en rentrant, je suis lâche; je n'ai pas su vivre, et je ne sais pas mourir.
il hésila longtemps. Faut-il le dire? il espérait. Qu'espérait-il? il n'en savait rien; mais il espérait. Les heures fuyaient pourtant ! Il regarda une fois encore l'appartement de madame de Bclnave; les lumières en avaient disparu. — Tu dors, dit Henry, tu reposes, et moi , je vais dormir aussi , d'un
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sommeil plus profond que le lien. Ali ! je ne dormais pas, moi , lorsque tu voulais mourir! ajouta-t-il d'une voix ctouiïée.
Comme il disait, la porte de sa chambre s'ouvrit violemment, et une femme entra, pâle, lialelanle , échevelée; ses vêtemens étaient en désordre , la pluie ruisselait le long de son manteau. D'un regard, elle comprit tout. Elle alla droit à la table sur laquelle Henry avait déposé ses armes, et, s'emparant de la lettre inachevée, elle la lut d'un œil brûlant. Puis, lorsqu'elle eut achevé de lire, elle marcha vers le jeune homme qui la contemplait éperdu, et, lui passant ses bras autour du cou, le front radieux, les yeux humides et les lèvres tremblantes :
— Veux-tu encore mourir? lui dit-elle.
Ce furent de nobles amours, et bien qu'ils aientvécu(lanslalourmenle,elqu'ils se soient éteints clans les larmes , tous deux en gardent à cette heure , l'un dans le ciel , et l'autre sur la terre, un pieux et touchant souvenir.
Ful-il jamais plus belles ûmes enchaînées
iSI MARIANNA.
par un lien si charmanl! jamais union plus ctroileetplus sainte oiïrit-cllc plus de chances de félicité, plus de conditions dexistcnce! Le monde lui-môme la rcspccla, lui d'ailleurs si impitoyable à toutes celles quMl ne sanctionne pas. Ils furent pour les tendres natures un sujet d'édification et de réjouissance intérieure, d'hésitation et d'étonnemenl pour les esprits froids et sceptiques; et des rares élus qui pénétrèrent dans cette intimité, nul ne s'est rencontré qui n'en ait conservé un sentiment de vénération mêlée d'attendrissement et de bienveillance. Qui n'eût prédit à ces amans un long avenir d'heureux jours? qui n'eût pensé que la destinée leur réservait la gloire de laisser à la passion un magnifique exemple de constance et de longévité? Ils a\aient en partage la grâce et la beauté, la jeunesse et l'intelligence, lis brûlaient des mêmes ardeurs ; les mêmes goûts, les mêmes
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sympathies les rcsscmJjIaionl en toute chose. Leur amour ne contenait aucun des germes dissolvans qui minent les amours vulgaires. Ni la vanité, ni l'orgueil ne les avait poussés l'un vers l'autre; ilss'aimaientpoureux-mènics et nullement en vue du monde. Ce n'était pas non plus égarement des sens, curiosité de l'esprit ou fantaisie du cœur, mais un sentiment grave et rélléchi dans lequel ils se promettaient de mourir. Leur bonheur môme avait quelque chose de sérieux et d'auslère , parce qu'il se souvenait de la douleur. Us ne l'étalaient pas au grand jour, mais ils le cachaient soigneusement, comme les oiseaux cachent leurs nids au fond des bois, iis s'étaient l'un à l'autre un univers toujours nouveau : ils n'avaient d'ambition que leur félicité mutuelle. Oui, c'était une sainte union : et bien qu'elle fût de celles que la société réprouve, elle a dû trouver grâce devant Dieu
Cl dcvanl les liommcs; car ils n'envisageaient pas la passion comme ralîranchisscment des devoirs, mais ils y rattachaient au contraire des obligations d'autant plus sévères, que la loi ne les protège pas. Hélas! puisqu'un si noble spectacle n'a pas su attendrir le sort inexorable, puisque ces deux amans n^ont pu vieillir ensemble au même foyer, et qu'à tant d'aimables tendresses ont succédé des regrets dèchirans, il est donc vrai qu'il n'est ici-bas que do périssables amours» et qu'il n'est point de feu si beau qui ne donne des cendres amères !
Nous ne dirons pas l'enivrement des premiers jours, ni les transports brûlans, ni les saintes extases, voluptés mélangées du ciel et de la terre. Qui ne vous connaît pas ne saurait vous comprendre , et qui vous a goûtées, ne saurait vous décrire , prémices enchantées de l'amour? Ce fut une ivresse que nul ne
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saurait direct jamais passion n'eut d'aurore plus resplendissante dans un ciel plus radieux ni plus pur.
— A\\\ je le savais bien, disait Marianna dans son fol enthousiasme; je savais que tu existais, chère àme qu'avaitdevinée la mienne, que tu existais ailleurs que dans mes songes, cher bonheur enfin rencontré! Te voilà, c'est bien toi ! c'est bien ainsi que tu m'apparaissais, ange d'amour et de tendresse ! Va , c'est bien toi que j'ai toujours aimé! je te reconnais bien! C'est toi qui visitais mon inquiète jeunesse , c'est toi qui parlais à mes seize ans étonnés et rêveurs. Que de fois, aux champs de la patrie , j'ai poursuivi , le jour , ton ombre fugitive ! que de fois, la nuit , j'ai vu ton visage se pencher sur le mien, me regarder et me sourire ! j'écoulais ta voix dans le murmure du vent , je respirais ton haleine au courant de toutes les brises. Et te voilà, ré-
veil plus doux que le rêve, réalilé plus enchantée que l'illusion ! Ah ! je l'ai cherché bien long-temps; je t'ai bien long temps attendu! Un jour, jour maudit! je crus t'avoir rencontré; je le crus, malheureuse, et j'aimai. Pardonne- moi : mes remords t'ont bien suflisammcnt vengé. Pardonne-moi; mon c^rreur était sainte : prosternée aux pieds de l'idole, c'était toi, vrai Dieu, que j'adorais. MaiSj cruel, pourquoi donc ne te faisais-tu pas connaître? pourquoi ne te révélais-tu pas ! Tu me voulais sans doute purifiée par mes larmes et rachetée par mes douleurs. Mais est-il vrai que j'aie soutfert? est-il vrai que j'aie voulu mourir ? Tu as passé sur mes mauvais jours comme le soleil sur une pluie d'orage. Rappelle-loi cette matinée d'avril où nous trouvâmes le printemps enseveli sous une couche de neige. La nature , que nous avions laissée la veille, verdoyante et joyeuse, se tenait
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blanclie cl Irislc comme par un jour de déccmbrc ; mais aux rayons de midi , la neige s'affaissa, les frimas se fondirent, cl avril en fleurs reparut. Nous marchions tous deux sur la côlc , cl loi , sans cesse occupé à semer mon cœur d'espérances , lu disais que j'avais en moi un avril tout en fleurs qui n'altendail qu'un rayon de midi. Tu disais vrai, prophète de vie et de bonheur! Aux chauds rayons de ton amour , j'ai secoué mon hiver , et mon printemps a refleuri. 11 me semble, à celle heure , que j'ai rcvé le désespoir : je me demande si tout ce passé d'angoisseselde tortures n'est pas un songe horrible que j'ai fait dans tes bras, une fantaisie du sommeil. Viens, que je renie sur tes lèvres les jours que tu n'as pas remplis : ma vie n'a commencé qu'à toi. Mais quel ange es-tu donc, toi que tant de douleur n'a pu décourager, cl qui t'es attaché silencieusement à mes pas? Quel ange
es-lu , toi , qui m'as sauvée de moi-même , et qui , pour prix de Ion dévoùment , ne demandais rien que le droit de t'abreuver de mes souffrances! Parle-moi, redis-moi ces jours d'amour que je te dois et que je te rendrai. Ton passé m'appartient : ouvre-moi mes trésors, livre-moi mes richesses, récite-moi toute ton âme.
Et tous deux revenaient sur les jours écoulés, et Henry redisait l'histoire de son cœur, ce qu'il avait senti , ce qu'il avait souffert depuis Theure où il avait vu Marianna pour la première fois , jusqu'à celle où , désespéré, il avait voulu mourir. Et Marianna ne se lassait par de l'entendre, et elle s'enivrait de cette parole ardente et passionnée qui résonnait à ses oreilles comme une musique céleste.
-^ — Tu voulais mourir ! disait-elle, tu désespérais du bonheur, enfant, et tu voulais mourir! Mais tu ne comprenais donc pas!
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Mon trouble et mon silence ne le disaient donc rien! Le vent de la nuit ne l'a donc rien porté des paroles que je murmurais le regard attaché sur la lampe ! Viens là , viens sur mon sein prendre ta part des joies dont lu l'inondes, et laisse dire ces faibles cœurs qui, frappés une fois, n'ont pu se relever, et qui condamnent la passion pour excuser leur impuissance. Us n'ont jamais aimé, ceux-là! Hélas! je voudrais l'apporter une beauté sans tache, suave et pure comme la tienne. Mais à quelques déceptions que mon cœur se soit abreuvé, je le sens, avec orgueil , digne de reposer sur le tien. Te semble-l-il que la souffrance en ait attiédi les ardeurs? Est-ce une ombre pâle et glacée que tu as tirée du tombeau? est-ce une àme appauvrie qui le supplie de ménager en elle un reste de chaleur et de vie? Va, ne crains pas de me briser sous tes transports , ne dis pas à ton sang de bat-
trc moins vile : aime-moi de lout Ion amour. J'ai respiré la jeunesse et je suis jeune comme toi. A quoi donc, je te le demande, mon cœur se serait-il usé ? AIi ! lu le sais bien , ce n'est pas au bonheur! Et c'est ma joie et ma gloire de penser qu'avant de teconnailre , je nesavaisque la douleur. Tu m'as tout appris, tu m'as tout révélé. Ce n'était pas assez pour loi de me sauver du désespoir : après m'avoir conservé la vie, cette vie dont je ne voulais pas, tu m'as donné la vraie, celle de l'âme. Enfant, et tu voulais mourir! Qu'ils meurent ceux-là qui ne sont pas aimés! mais toi, tu peux bien vivre, Henry; et s'il est vrai que l'amour sulïità tes ambitions, réjouis-toi, car ta deslinée sera belle!
Et leurs jours fuyaient dans ce profond oubli de toutes choses que les amans connaissent seuls. Leurs existences ne tardèrent pas à se confondre comme leurs âmes. Henry
CIIAIMTRF, V. iM
avait moins d'orgueil que d'amonr : sa pau- VI clé n'eût pas rougi dcso mclor à la forhino de Marianna. Mais celle fusion s'opéra tic telle sorte que la délicatesse la plus timorée n'aurait pu s'en eiïliroucher. Ils échangèrent lour-à-lour leur fortune et leur pauvreté. Us décidèrent, avec une joie d'enfant, qu'ils vivraient tour-à tour l'un chez l'autre , se faisnnt réciproquement les honneurs, l'un de sa mansarde, et l'autre de son palais. Il fut fait ainsi qu'ils l'avaient décidé, et ce fut une vie charmante, pleine de ces accidens piltoresques, de ces poétiques contrastes sans lesquels le bonheur s'ennuie, s'allère et dépérit. Ils passaient alternativement huit jours chez Marianna et huit jours chez Henry. C'étaient, chez madame de lîelnavc, toutes les recherches du luxe et du bien-être, l'amour sur les tapis , à la lueur des flambeaux, sous les rideaux de soie. Mais les plus heureux jours,
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les jours les plus rapides , s'écoulaient chez Henry, cl le palais élait jaloux de la mansarde. Aussilot qu'expirait le règne de Marianna, comme deux écoliers échappés du collège par quelque matinée d'avril, ils parlaient d'un pied léger et d'un cœur rempli d'allégresse; ils grimpaient follement l'escalier étroit et tortueux, et ce n'était jamais sans de joyeux transports qu'ils s'emparaient de leur petite chambre, toujours prête aies recevoir. Qui pourait dire tout ce que ce pauvre nid d'artiste et de poète abrita de bonheur et d'amour! C'était un modeste réduit placé bien près du ciel; mais les bruits de la rue n'y arrivaient jamais, et , le soir, par la fenêtre oU' verte sur d'immenses jardins pareils à des forêts, ils voyaient le ciel descendre au lointain horizon et se cacher derrière les collines. L'appartement se composait d'uneseule pièce, mais ils ne pouvaient vivre un instant sépa-