‹ Marianna (volume 2)Chapitre 20 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

rés. Il ne s'y trouvait ni lapis, ni tentures; mais les fleurs préférées de Marianna y entretenaient un éternel printemps. Quelques rayons clairsemés y faisaient semblant de bibliothèque ; mais Marianna y rencontrait ses livres de prédilection. Enfin, les repas n'étaient guère somptueux, la table était bien quelque peu étroite, le couvert n'eûtpastrop révolté l'austérité d'un anachorète; mais ils n'avaient point de visages étrangers autoui^ d'eux. Henry servait sa belle maîtresse, leurs piedss'enlrelaçaientaiscment, leurs regards se touchaient et leurs lèvres buvaient au môme verre. C'étaient leurs vrais jours de féle! ils se sentaient plus insoucieux, plus jeunes, plus imprévoyans, plus isolés du reste du monde. Il leur semblait respirer dans un air plus libre ' et plus pur. Et puis c'était dans sa chartreuse qu'Henry déployait toutes les ressources de son cœur et de son esprit : c'était là qu'il

menait en jeu tout ce qu'il avait de passion , d'entraînement et de jeunesse, comme pour suppléer au luxe absent par la richesse de son âme. H y a dans les coquetteries de la pauvreté je ne sais quel charme adorable dont la fortune ne soupçonne môme pas le secret. Marianna, de son côté, se prêtait avec une graceinfinic aux allures de cette position nouvelle. Elle avait, elle aussi, mille coquetteries de bonheur pour rassurer la tendresse d'Henry, pour offrir à l'humble toit un triomphe de tous les instans. C'avait toujours été son rcve et son espoir de s'attacher à quelque destinée proscrite et de tout abdiquer pour clic : ce rêve et cet espoir semblaient se réaliser. Elle étanchait enfin la soif de dévoîimentqui l'avait dévorée jusqu'alors! Elle aimait d'ailleurs cette folle existence, elle aimait celle chambre qu'elle avait tant de fois visitée dans ses songes; elle était fiéro de ré-

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paiidre la joie dans cet asile où Henry avait désespéré de la vie. Seulement elle aurait voulu son amant encore plus délaissé des hommes et de Dieu , misérable, maudit, marqué au iront par la fatalité. Elle se plaignait du sort qui ne lui laissait rien à faire.

Et cependant le sort lui avait ménagé une assez belle gloire, celle de relever par l'amour ce courage que l'amour avait abattu ; de ranimer dans ce cœur les nobles passions qu'une seule y avait étouffées; de tracer a cet enfant, d'une main à la fois tendre et sévère, la règle de conduite qu'il avait désormais à suivre. Madame de Belnave ne se dissimulait pas ces devoirs : elle en comprenait la gravité, et ne cherchait pas à s'y soustraire. Elle se plaisait à discuter avec Henry les intérêts de son avenir; mais les questions sérieuses ne tenaient guère contre la fièvre qui les consumait. C'était chaque jour quelque

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projet de travail qui s'en allait , je ne sais où, rejoindre le projet de la veille. Quand, après avoir bien examiné les diflerens états de la société, Marianna, se tournant vers Henry, lui demandait : — Voyons, que veux-tu faire? — Je veux t'aimer, répondait-il en lui jetant ses bras autour du col j et toujours on renvoyait les affaires au lendemain. Ainsi les jours et les mois s'envolaient , les empor tant tous deux dans un courant irrésistible Henry s'endormait dans son ivresse, et Ma rianna ne se sentait pas la force de le réveil 1er. Leur bonheur était si nouveau! Henry avait devant lui tant d'années qui promettaient d'être fécondes I

Cette faiblesse ne tarda pas à devenir chez madame de Belnave un calcul et un système. Elle avait beau protester de la jeunesse de son cœur : la foi était morte en lui, et malgré tous ses efforts pour le raviver, elle sentait le

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doute rongeur se glisser dans sa joie, et en miner sourdement l'édifice. Elieavait des heures de découragement et d'effroi où le passé lui prédisait l'avenir, où son enthousiasme affaisséreployait tristementsesailes. Lelemps n'était plus où elle puisait avidement au bonheur sans imaginer que la source en fut tarissable. George avait tué en elle la confiance, cette fleur de l'âme qui ne fleurit qu'une fois. Elle recueillait déjà les fruits amers de l'expérience.

— Tu m'aimes , disait-elle parfois à Henry, avec une mélancolie passionnée; ah! oui, lu m'aimes bien ! Ton amour est un bienfait , une bénédiction du ciel ; c'est la couronne du martyre qui m'est accordée sur la terre. Eh bien ! le croirais-tu ? il y a des instans où je voudrais mourir, mourir aimée de toi , m'ensevelir dans ton amour avant que le sort me l'enlève. Je ne sais quel fatal instinct me crie

d^iS MARIANNA.

que ce sont là mes plus beaux jours. J'ai des terreurs qui me poursuivent jusque clans les bras, de sinistres éclairs qui m'arrivenl jusque sous les caresses. Je me sens trop licurouse; je crains que Dieu ne soit jaloux d'une félicité si parfaite. Henry, m'aimeras-tu toujours? Celle existence à deux qui t'enivre à présent, jamais ne te lassera-t-elle? Cette beauté que tu trouves en moi , et que j'ignore, peut-être un jour la chercheras-tu vainement? Que sais-tu de la vie, du monde et de toimême? Le monde a tant de séductions, la vie tant de chocs imprévus, et te voilà si jeune encore! Un jour, tu m'objecteras peut-être les exigences de ta gloire et les soins de ton avenir? Vous êtes tous ainsi, vous autres! Mais tu es bon , Henry , tu es un noble cœurj c'est quelque chose pour toi, n'est-ce pas, (jueladeslinéed'une femme qui t'a vouétoute son âme? Tu ne l)riseras pas ce que lu as re»

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lovcj lu ne m'auras pas Urée de l'abiine pour m'y replonger plus avant j lu voudras compléler ton œuvre? Je me dis tout cela, cl je tremble, et j'ai peur, et j'ai besoin que tu me rassures. Regarde-moi, je n'ai plus d'autre ciel que le bleu de tes yeux. Parle-moi j ta voix me fait croire au bonheur.

Et en parlant ainsi, elle s'attachait à lui , comme le naufragé à la branche, son uni(|ue espoir, sa dernière chance de salut. Col clfroi irrilait Henry et le charmait en même temps. Il grondait doucement Marianna , la rassurait plus doucement encore; puis, lorsqu'il avait prodigué tous les trésors de sa tendresse, afTcclant à son touï* des craintes qu'il n'avait pas , il répétait:— Mais toi, m'aimeras-tu toujours? Cette existence à deux qui t'enivre à présent , jamais ne te lassera-t-elle? Ce charme ([ue lu trouves en moi, et que j'ignore, pcuL-ùlrc un jour le chcrcheras-lu vainement?

Madame de Belnave ne répondait la plupart du temps à CCS questions que par un triste sourire, car elle sentait que ces craintes n'étaient pas réelles, et que c'était un jeu d'enfant. Et s'il insistait : — Que tu le sais bien , lui disait-elle alors ! ah ! que tu le sais bien , que mon amour ne se lassera pas, et que tu as ma vie tout entière ! Que tu es bien sûr de ton pouvoir, et que dirais-je , hélas ! qui puisse ajouter à ta sécurité? Ai-je hors de toi une destinée possible? Le monde me réserve-t-il des séductions qu'ait à redouter ta sollicitude ? L'avenir me garde-t-il un autre rôle que celui de t'aimer, une félicité plus grande que celle d'être aimée de toi ? Henry, mon univers commence et finit à ton nom. Le monde me repousse , la société ne me connaît plus. Je n'ai plus de parens ni d'amis : ma place est vide à jamais au foyer delà famille ; il ne me reste qu'une sœur qui prie pour sa

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