CHAPITRE I
lorait, son front s'illuminait, son regard rayonnait d'un azur plus chaud et plus vil".
Le capitaine racontait, en prose médiocrement homérique, qu'il avait vu, durant la tempête , une femme de mise élégante courir échevclée sur la côte, descendre sur lu grève, tremper ses pieds dans l'écume , puis aller s'asseoir sur un rocher battu des flots , et s'y tenir malgré la pluie et la tourmente. Quelle était cette femme? Un colporteur de livres pieux et de Noëls assura l'avoir rencontrée la veille, s'avançant imprudemment sur les récifs î il ajouta qu'il l'avait avertie, par ses cris, de se garer de la marée montante. Il prétendait, de plus, qu'elle habitait Sainte- Marie, et que le douanier garde-côte, qu'il avait questionné sur elle, avait répondu que c'était une pauvre folie.
Le colporteur ajoutait encore, qu'en revenant de Sainte-Marie, il s'était trouvé face à
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face avec elle , et que , folle ou non , elle était grande dame, et dame jeune et belle.
— Folle d'amour! dit, en branlant la tête, une jeune fille qui , depuis une lieure , tenait sur l'étranger ses deux grands yeux noirs immobiles.
— Qu'est-ce que cela , Sainte-Marie ? demanda celui-ci d'une voix ardente.
— Sainte-Marie, mon gentilhomme? répondit un des matelots , c'est un village sur la côte : vous pourriez en voir d'ici le clocher pointu comme une aiguille , qui semble vouloir percer le ciel.
— A quelle distance?
— Vingt minutes par terre, dix par les brisans, à la marée basse 5 cinq par mer, bon vent wl marée haute : voilà !
— C'est bien ! dit le voyageur.
lise leva, prit son manteau et se fit donner une chambre.
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Le Icntlomain, à la pointe du jour, il sortit et suivit le sentier qui mène à Sainte-Marie. De retour à la ville , il s'occupa de chercher un logement dans une maison particulière. 11 n'est guère de maison à Pornicqui n'ait quelque coin en réserve pour la saison des bains j c'est là le revenu le plus clair de l'endroit, car, en été, les baigneurs s'y disputent un grenier au prix de Baden. En hiver c'est autre chose, et l'étranger n'eut qu'à choisir, il trouva ce qu'il cherchait au château même de la ville; le propriétaire lui offrit , dans la tourelle inhabitée, une chambre qu'il accepta. Quel était ce voyageur? on ne le sut jamais au pays. On s'y entretient encore de son humeur sauvage et de ses façons étranges. Durant son séjour, il vécutsolilaire,inaccessibleà toutes relations. Vainement les habitans du lieu tentèrent de l'attirer j il ne répondit à leurs prévenances que par une froide réserve. Chaque matin ,
au crépuscule, il sortait, enveloppédcson manteau, ne rentrait qu'aux heures des repas, et, chaque repas pris à la hâte, il s'éloignait de nouveau jusqu'au soir, encore ne revenait-il au gîte que fort avant dans la nuit. On eut bientôt remarqué que ses promenades suivaient toujours le même chemin, et on pensait généralement que l'étranger dfe Pornic et l'étrangère de Sainte-Marie étaient deux âmes en peine, et que, pour sûr, l'une d'elles était en peine de l'aulre.
On louchait aux derniers jours d'hiver. Un matin, à son réveil, madame de Bclnave sentit courir autour d'elle les tièdes brises du printemps.L'alouettechantaitdans les sillons; l'air était doux et parfumé. A voir la marge du sentier, on eût dit que, pendant la nuit, il avait neigé des fleurs. Marianna passa toute la journée dans sa chambre. Jamais l'existence n'avait pesé sur elle d'un poids plus terrible
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ni plus lourd ; jamais son désespoir n'avait pris un caraclèrc plus Apre ni plus f'arouclie. Durant tout le jour, elle insulta à grands cris à sa destinée-, elle se roula sur son lit qu'elle baigna de ses pleurs et qu'elle mordit avec rage. Vingt fois elle blasphéma le nom de George : vingt fois elle appela la mort. Mais la douleur ne tue point : elle est si bien faite, au contraire, pour le cœur de l'homme, qu'elle semble le ranimer et lui prêter une vie nouvelle.
Le soir la trouva plus calme; mais ce n'était que la lassitude qui succédait à de si rudes assauts. Après un assoupissement de quelques heures, elle se réveilla triste, découragée, et s'indignant de voir qu'on pût survivre à tant de déchiremens. Elle ouvrit sa fenêtre; la lune se levait, et l'Océan montait vers sa mystérieuse amante. Marianna sortit et alla s'asseoir, bien avant en mer, sur un rocher,
couvert de varech, qui semblait taillé tout exprès pour la recevoir.
La nuit était radieuse; sur la terre, tout était silence, tout était mélodie sur les flots. La lune mettait une aigrette d'argent à la cîme de chaque lame ; les étoiles se miraient dans les flaques d'eau que la marée, en se retirant, avait laissées dans les inégalités des récifs. Jamais madame de Belnave ne s'était sentie plus détachée des choses d'ici-bas ; jamais elle n'avait tendu d'un eff'ort plus ardent vers le monde d'oubli.
La contemplation de la mer exerçait sur elle de merveilleuses influences. Au bout d'une heure, les orages de son cœur s'étaient apaisés; bientôt, ce ne fut plus dans son âme qu'un murmure confus, pareil au bruit lointain qui la berçait.
Elle demeura long-temps ainsi. Mariette ne l'avait pas vue sortir, et la croyait retirée dans
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sa chambre. Tout reposait au village; madame (.le Bclnave veillait seule. Elle était toujours à la même place, lorsque le bruit lointain se rapprocha. La lune descendait toute rouge à l'horizon : l'orient blanchissait; l'aube naissante traçait de lumineux sillons sur la couche huileuse des flots. Les flots montaient, et madame de Belnave les entendait piaffer au loin et envahir successivement leur domaine. Elle les écoutait sans efTroi. Bientôt elle put les voir se dérouler en larges nappes , et s'allonger, souples et gracieux comme un serpent, pour l'enlacer.
Et jamais les vagues n'avaient dit leur refrain d'une voix plus charmante.
Elle était toujours dans la même attitude, sans souffle, sans mouvement, semblable à l'oiseau fasciné par le regard de la vipère. Le soleil se levait, les goélands volaient autour d'elle, et les flots montaient toujours.
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Madame de Delnavc crut voir les cieux s'cn- Ir'ouvrir pour la recevoir. Elle crut cnlondre d'autres concerts se mêler aux chants des syrènes.
— Viens, disaient des voix qui descendaient du ciel; nous avons été des âmes désolées comme toi; comme toi, nous avons aimé, nous avons pleuré, nous avons bien soullcrl; mais la mort nous a délivrées, et nous avons trouvé l'amour, vainement cherché sur la terre. Viens! ici le bonheur est sans fin et la jeunesse est éternelle. Viens aimer avec tes sœurs.
Les flots montaient, montaient. Déjà leurs lèvres humides venaient baiser les pieds de Marianna. Déjà la vague, déferlant sur elle, cnllait les plis de son manteau. Il y eut un instant où l'une d'elles, heurtée par la lame qm s'en retournait, la ramena violemment sur la grève, cl sauta, comme une hyène, sur ma-
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dame de Rolnave, qu'elle enveloppa tout entière. Elle poussa un cri, et, l'inslinct de la conservation s'éveillant, elle essaya de se débattre sous ces terribles caresses; mais les lames piétinaient sur son corps, et soulevaient son pale visage, pareil à ces belles fleurs que nos rivières étalent sur leurs eaux. C'en était fait de Marianna, quand, lout-à-coup, deux bras vigoureux la soulevèrent et la déposèrent évanouie sur le rivage.
Au bout de quelques instans, un souvenir confus de ce qui s'était passé lui traversa l'esprit : elle sentit ses vètemens mouillés, elle appuya ses mains sur son front comme pour y fixer ses pensées; puis, regardant autour d'elle, elle apeiçut Henry qui la contemplait.
Le soir du môme jour, tous deux se promenaient sur la cote. Madame de Belnave marchait appuyée sur le bras du jeune homme.
— Ainsi, disait -elle, vous m'avez suivie dans mon triste pèlerinage, Ange invisible de ma destinée, vous étiez là, près de moi, res-
pédant ma solitude, et veillant sur elle à toute heure! Mais qui vous a révélé le lieu de mon exil? comment avez-vous trouvé la trace de mes pas? dites aussi comment, sur ces grèves désertes, dans ce pauvre hameau, vous avez pu tromper mon regard et me cacher votre présence.
— Trouver vos traces me fut hien facile, et plus facile encore de me dérober à vos yeux, ajouta-t-il avec un Irisle sourire, car vous ne me cherchiez pas.
— Vous étiez là, près de moi, chaque jour, à toute heure! répétait madame de Belnave avec un doux étonnement.
— Aviez-vous donc pensé, répondit Henry d'un ton de reproche affectueux, que je vous laisserais partir seule, livrée aux conseils de votre désespoir? avez-vous oublié les jours où vous me mêliez fraternellement à tous vos rêves d'avenir? L'avenir était riant alors, et
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vous me faisiez une place dans voire bonheur. Convive des jours heureux, n'ai-je pas droit à ma part de vos infortunes? Oui, je vous ai suivie; oui, j'étais là, près de vous sans cesse, car j'avais bien compris, cruelle, que vous méditiez quelque funeste dessein.
~ Cher enfant! mais pourquoi m'avoir laissé ignorer qu'une affection si tendre veillait auprès de moi?
— Quand vous avez quitté Paris, vous n'espériez pas me retrouver sur les côtes de la Bretagne ?
— Je n'espérais rien que la mort; et quelque douce à mon cœur que soit votre pré^ scnce, si vous m'eussiez consultée, Henry, je n'aurais pas accepté l'offre de votre dévoûment.
— Rassurez-vous, répondit le jeune homme; jusqu'à ce jour, je n'ai pas été pour vous
un compagnon bien importun : il en sera 2°"^ cUU. u. 3
toujours ainsi. Yous ne me verrez pas, seulement vous saurez que je suis près de vous; et quand la solitude vous sera trop amère, ■vous m'appellerez, je viendrai. Dites, ne le voulez-vous pas? ne suis-je plus votre ami, votre frère? jN'est-ce pas ainsi que vousm'ap-
pelliez, autrefois?
— Toujours, ah! toujours ainsi! s'écria
madame de Belnavc d'une voix émue, en pressant le bras d'Iîenry contre son sein.
— N'avez-vous pas des heures où l'isolement vous accable? des heures de tristesse et d'ennui, où votre cœur voudrait s'épancher? Ne vous serait-il pas doux parfois de pouvoir parler des bons et des mauvais jours? n'est-il pas des souvenirs qui vous oppressent? un nom que vous aimeriez à dire et à entendre? ce nom cher et maudit, nous le dirons ensemble. Je serai l'écho de vos douleurs.
— Vous m'auriez bien aimée, vous! dit
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Marianna avec mélancolie. Oui, clicr enfant, oui, ajoiita-t-clle, j'ai des lieiires où la solitude pèse sur moi, comme un manteau de plomb j des heures horribles où je crie mon désespoir aux nuages, aux vagues, aux rociicrs du rivage; des heures où ma pauvre lêle s'égare, où je crains, où je sens, où je vois la folie! Oui, vous me seriez doux alors et bienfaisant! Mais partez , Henry , je le veux , il le faut! Ce que vous avez fait pour moi vous sera compté dans le ciel ; mais j'aurais honte et remords à prolonger un si généreux sacrifice. Partez, et cpie ma destinée s'achève.
~ Je ne vous ai rien sacrifié.
— Vos travaux , vos plaisirs.
—Mes travaux , je suis jeune; mes plaisirs, je ne les connais pas.
—Et que puis-je donner en échange d'une amitié si noble et si dévouée? pas même l'espoir de me laisser consoler par elle.
— Je ne demande que le droii de vous aider à souffrir.
— Ali ! n'êtes- vous pas rassasié de mes larmes!
— Non , dit Henry , pleurez.
La malheureuse pleurait en eîTet.
— Pourquoi m'avez-vous sauvée! s'écrîat-elle en quittant le bras qui la soutenait; pourquoi m'avez vous arrachée à la mort? sans vous , sans votre cruelle pitié , je reposerais à cette heure. Que voulez-vous que je fasse ici-bas? je n'attends plus rien de la vie: que ne me laissiez- vous mourir !
— J'ai vu George avant mon départ, dit le jeune homme d'un air distrait.
— Vous l'avez vu ! ditMarianna en reprc-» nant avec empressement le bras qu'elle avait repoussé. Eh bien! Henry, que se passait-il en lui? ne souffrait-il pas un peu de mon absence ? ne lui manquais-je pas un peu? Car
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cnfin^J'clais bien quelque chose dans son existence! Où Irouvera-t-ii une affection comme la mienne? Ah! dites, n'avait-il pas quelque pitié de sa \ictime? quelque souci de ce lugubre voyage, que j'accomplissais seule, et la mort dans le sein? Ne vous a-t-il pas confié pour moi quelques regrets, quelques paroles de tendresse? N'est-ce pas lui qui vous envoie? Dites? ah! dites, Henry! sait-il du moins comment je l'aimais? sait-il bien qu'il aura été mon premier, mon dernier amour? ne se plaint-il jamais de moi? lui aurai-je laissé quelques chers souvenirs?
Us avaient, en causant , suivi le sentier qui conduit à Pornic. Ils se trouvèrent, sans y songer, devant la tour, qui veille, comme une sentinelle, sur la plage, au pied de la ville. C'est une tour crénelée, s'évasant, par une courbe gracieuse, du sommet à la base, et laissant pendre de ses lianes des louH'cs de
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pariétaire. C'était là, dans la partie la plus élevée, que le jeune homme avait loué une chambre, qu'il disputait aux cliouettes et aux orfraies. Cette chambre, madame de Belnave eut fantaisie de la visiter. Tout reposait dans la petite cité. Ils passèrent sur le pont-levis et pénétrèrent dans le donjon. La lampe, qui chaque soir attendait Henry , bridait sur la première marche. H la prit, et, à la lueur vacillante de la mèche qui crépitait dans l'humidité, tous deux gravirent l'escalier de pierre. L'appartement d'Henry était plus que modeste : une couchette, d'un aspect dur et froid , une table boiteuse et deux chaises en composaient tout l'ameublement; quehjues livres apportés de Paris, de l'encre, du papier et des plumes, étaient dispersés sur la table.
— Elr quoi ! dit Marianna en promenant un triste regard autour des murs nus et gla-
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ces, est-ce donc là que vous avez passé do longues nuits d'hiver? Tant d'amilé me décourage : Henry, vous humiliez l'amour.
— Ne me plaignez pas, répondit le jeune homme, et dites si le palais d'un roi a jamais enfermé plus de luxe et de magnificence.
A ces mots, il ouvrit la fenêtre, et tous deux, appuyés sur la barre de fer, contemplèrent le plus beau spectacle qui puisse s'oifrir au regard de l'homme. La lune dormait sur un banc de nuages; on n'entendait que le bruit des vagues qui s'enlaçaient avec amour; et, comme un phare perdu dans l'immensité, la tour dominait une mer sans rivages.
Madame de Belnave insista sérieusement pour qu'Henry retournât à Paris. Mnis elle s'abandonnait, à son insu, au charme de le sentir près d'elle , et le voir chaque jour , à toute heure, devint bientôt une habitude à laquelle elle n'eût pas renoncé sans déchire-
ment. II faut s'être nourri des larmes delà solitude pour savoir tout ce qu'il y a de doux à pleurer sur des mains amies. Et puis, quelle tendresse se montra jamais plus ingénieuse et plus dévouée que celle de ce jeune homme? quelle âme plus délicate , quel cœur plus désintéressé? Si niadameVle Belnave accepta follement la présence d'Henry, sans soupçonner que tant d'abnégation pût avoir un autre mobile qu'un sentiment calme et serein , c'est qu'elle était, elle aussi, une nature généreuse, à la hauteur de tous les dévoûmens, et que, pour les comprendre, elle n'avait besoin de recourir qu'aux nobles instincts qui vivaient en elle. Dans la fièvre d'exaltation qui avait consumé sa jeunesse , elle avait rêvé des amitiés chevaleresques, des sacrifices surhumains. Elle s'était promis de s'immoler sur l'autel de toutes ses affections ; aux affections les plus paisibles elle avait prêté les
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allures lurbulcnlcs de la passion. Elle s clail lamiliariscede bonne heure avec l'héroïsme; son imagination le lui avait représenté comme une espèce de menue monnaie d'un cours facile et journalier. Aussi, loin de s'élonner de la conduite d'Henry, n'y trouva-t-elle rien que de simple et de naturel. Elle aurait fait pour lui ce qu'il faisait pour elle : ils étaient quittes.
Leur vie fut grave et solennelle comme les lieux qui la recelèrent. Chaque matin , aux premiers rayons, Henry sortait de Pornic et se dirigeait vers Sainte-Marie. Il était bien rare qu'il ne trouvât pas madame de Belnave errant déjà sur la côte. Aussitôt qu'il apparaissait au détour du chemin, elle l'appelait
du geste ou de la voix , et tous deux allaien à pas lents, le long des falaises. On touchait aux premiers beaux jours : l'or des ajoncs
pâlissait j de petites fleurs blanches et rosst
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riaient entre les fentes dos rochers; le soleil, à l'heure de midi, chauffait le sable de la grève. Ils allaient, s'entretenant des anciens jours, elle, ne se lassant jamais d'en redire les joies et les tristesses, lui, ne se lassant pas de l'entendre. 11 déroulait luimême, d'une main habile et patiente, le lil qui les guidait tous deux à travers les ruines du passé. Il connaissait, aussi bien qu'elle, les sentiers chers à son désespoir; loin de chercher à l'en détourner , il l'y ramenait sans cesse, l'arrêtant à chaque illusion qu'elle avait ensevelie derrière elle. 11 avait de merveilleux secrets pour entretenir dans cette âme désolée la source des épanchemens , pour ouvrir, chaque jour, de nouvelles issues aux souvenirs qui l'oppressaient, perçant, pour ainsi dire, autour d'elle de mystérieux canaux qui les laissaient s'échapper goutte à goutte, comme l'eau d'un réservoir. Il s'abs-
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lonail de lui oiïrir le baume irrilanl des eonsolalions vulgaires : il ne la consolait pas. Il l'encourageail , au contraire, danscetlc sainte croyance qu'il respcciait, qu'il partageait peut-être, qu'elle souffrait d'un mal sans remède, et que sa douleur n'aurait pas de lîn. Ainsi, tous deux cheminaient lentement, se perdant l'un et l'autre en d'interminables élégies. Il est sur celte côle de petites baies naturelles, formées par les anfracluosités du roc. Ce sont, pour la plupart , des grottes tapissées de plantes marines, où les vagues viennent mourir sur un sable (in et doré. Vers le milieu du jour, ([uand le soleil brûlait la plage, et que Marianna sentait ses forces épuisées, ils allaient demander à l'un de ces asiles la fraîcheur , l'ombre et le repos. Us passaient là des heures silencieuses, elle, à contempler d'un air mélancolique le jeu des lames qui chatoyaient sous l'azur du ciel,
lui , assis auprès d'elle, triste et rêveur aussi ; mais son regard ne chercJiait pas les flots, et ce n'était pas des parfums de la mer qu'il enivrait sa muette rêverie.
Madame de Belnave ne tarda pas à subir de salutaires influences. Elle avait fini par puiser dans l'expansion de ses regrets un charme qui la rattachait insensiblement à rexistence, et lui faisait ajourner indéfiniment l'éxecution de ses funestes projets. Elle pressait l)icn encore le départ d'Henry , mais d'une voix si faible et d'un si faible cœur, que le jeune homme pouvait prolonger son séjour sans craindre de l'exposer au reproche d'importunité. La douleur est si férocement égoïste, elle se croit si bien le centre de toutes choses, elle est si pieusement convaincue que la nature entière se lamente et pleure avec elle, que Marianna ne s'inquiétait guère de savoir si son compagnon n'avait pas un