‹ Marianna (volume 2)Chapitre 21 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

sœur exilée. Et tu demandes sérieusement si je l'aimerai toujours! Il était bien dur et bien cruel , celui que je prenais pour toi , misérable insensée que j'étais! Henry, tu t'en souviens; tu sais ce que ces yeux ont versé de larmes alors; tu m'as vue bien souvent éplorée aux pieds du maudit; lu t'en souviens , car moi je ne m'en souviens plus. Tu m'as vue, n'attendant pour revenir à lui qu'un regard moins féroce , qu'une parole moins sévère. Tu m'as vue, couvrant de baisers la main qui me repoussait. Et vous, bienfait de Dieu, trésor d'amour, de bonté et de grâce, vous demandez sérieusement si je veux vous aimer toujours.

Henry la pressait sur son sein , mais la foi éteinte ne se rallumait pas dans celui de madame de Beinave. Le doute finit par l'envahir cl par l'entacher d'égoisme. Au lieu de rendre Henry aux devoirs sociaux qu'il avait dé-

séries pour elle, elle s'cludia à l'en détacher tout à fait. Elle acheva de l'isoler des hommes et des choses : elle absorba à son profit tout ce qui fermenlait en lui de généreuse ardeur. Elle avait relire de son contact avec Bussy, je ne sais quel scepticisme amer qu'elle laissa s'inliltrcr dans l'esprit de ce jeune homme. Elle l'habitua à considérer l'amour comme le seul bien réel auquel devaient être sacritiés sans pitié tous les autres. Au lieu de réveiller en lui les idées trop long-temps assoupies, elle profita de leur sommeil pour les étouffer entièrement. Au lieu de le pousser vers un glorieux avenir, elle l'énerva de ses caresses. Elle aurait pu façonner en un buste noble cl sévère la cire vierge et malléable qu'elle tenait entre ses mains : elle aima mieux la fondre au souille de sa passion.

— Vis pour la maîtresse, lui disait-elle souvent; ne môle pas les ondes à celle moi;'

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de bouc qui s'agilc à nos pieds; ne livre pas les jours à ces flots souillés et trompeurs : cache ton âme dans la mienne. Qu'irais-tu faire parmi les hommes? ils t'auraient bientôt perverti! Vis loin d'eux, afin de rendre à Dieu qui nous juge, comme tu le disais toi-mcme, un cœur pur et plein d'illusions. Que mon amour soit ta gloire et ta richesse; celles-là du moins ne te manqueront pas. Va, l'amour seul est bon; c'est le seul but digne de nos efforls; cl c'est folie, lorsqu'on l'a louché, do vouloir en poursuivre un autre.

Henry se sentait si naturellement porté vers CCS vérités, qu'il ne leur opposait qu'une bien molle résistance. Jamais ivraie ne tomba sur un terrain mieux disposé à la recevoir. Marianna lui répétait si souvent qu'un noble repos est préférable à une vainc agilalion, qu'il finit par se croire évidemment supérieur aux travailleurs qui labouraient autour de lui le

solencorc loutchaiidd'unerévolutîon rccenlc. Il pouvait au besoin , en se résignant au slricle nécessaire, vivre du revenu que sa mère lui avait laissé 5 ses rêves de fortune n'allaient pas au-delà : la passion avait dévoré tous les autres. Et cependant, aux bruits de la ville qui retentissaient jusque sous le toit des deux amans, parfois il frémissait de honte et d'impatience, et tout son sang, lui montant au visage, le colorait d'une vive rougeur. Alors ses yeux étincelaient, sa voix éclatait, sa parole s'enflammait à d'autres feux que ceux de l'amour. 11 s'indignait de l'inaction où se consumait sa jeunesse; il déplorait les jours perdus. Pareil au coursier qui entend sonner la charge , il rongeait son frein , frappait du pied la terre, et brûlait de se mêler à la lutte. Mais CCS belles ardeurs s'abattaient sous l'inlluence de Marianna , comme un feu de chaume sous une ondée du ciel. Elle avait un art

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