‹ Marianna (volume 2)Chapitre 22 sur 68 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

merveilleux , qu'elle tenait de Bussy, pour railler et réduire à néant les idées, les faits et les théories qui produisaient chez Henry ces exaltations passagères : art d'autant plus dangereux chez elle, qu'aux subtilités de l'esprit elle ajoutait les séductions du sentiment. Oubliant qu'elle avait long-temps reproché à George ce système d'ironie flétrissante qu'il déversait sur toutes choses, et jusque sur les noms que la foule admire et révère, elle jouait avec les questions les plus graves et les plus saintes, comme un enfant avec les vases de l'autel. Religions nouvelles , convictions politiques, utopies sociales, tout croulait sous ses sarcasmes; et lorsqu'il ne restait plus pierre sur pierre de ces temples où Henry, quelques instans auparavant, se préparait à pénétrer avec un pieux enthousiasme , elle l'attirait près d'elle, et l'entourant de ses bras amoureux, ou couchée comme une gazelle aux pieds du jeune homme :

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— Tu pleures les jours perdus , ingrat! lui disait-elle. Ce sont des jours perdus, selon toi, ces jours d'oubli , de passion et d'ivresse que lu passes ici dans mes bras? Consumés en vaincs ambitions , tu les trouverais mieux remplis? L'amour ne te semble pas digne d'occuper ta vie toute entière. ïu le vois bien, bêlas! que mes terreurs ne sont pas folles, et que j'ai raison de trembler! Peut-être as-tu pensé que je t'aimerais mieux dans une position plus brillante, environné des dons de la gloire et de la ricbesse? Oli! noni Reste sans gloire, reste pauvre, reste ignoré, c'est ainsi que je t'aime! Paré d'un nom resplendissant, t'aimerais-je moins? Non, sans doulej mais je serais moins sûre de mon amour. Je suis si certaine, à cette heure, de ne t'aimer que pour loi-môme ! Cet amour que je ressens pour toi est si noble, si pur, si désintéressé! c'est là ma gloire, à moi, et ne comprends-tu pas (ju'elle s' éclipserait devant la lionne? Et puis,

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aî-je besoin qu'une voix élrangèrc m'éclairo sur le prix des biensque je possède? ai-jc besoin qu'on me compte mon or? tes succès me révèleront-ils en toi quelque mérite qiie j'ignore? Ah ! le monde ne met pas sur la tète de ses élus une auréole plus éclatante que celle qui luit à mes yeux sur ton front. Voislu , Henry ? tu m'as faite heureuse entre toutes les femmes; mais lu m'en as faite aussi la plus fière et la plus glorieuse, car j'ai un trésor à moi seule , un diamant enfoui dans mon cœur.

C'était par de semblables discours que madame de Belnave reprenait son empire. Encore toute meurtrie de la domination de son premier amant , il lui semblait doux de dominer à son tour et de régner en souveraine sur celte jeune intelligence.

Mais, chose étrange! lorsqu'elle fut bien sûre de son bonheur, et qu'elle en eut assuré

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l'avenir; lorsqu'elle eut enchaîné son amant par des liens indissolubles, élevé autour de lui une infranchissable barrière et ferméloules les issues ; lorsqu'elle put croire avec raison qu'elle avait accompli son œuvre, et se reposer dans le sentiment d'une félicité sans trouble et sans mélange , chose étrange en effet î il lui resta une vague inquiétude, un indéfinissable malaisequi pesait incessamment sur son cœur, et qui le remplissait d'épouvante.

Pour un observateur moins intéressé que ne l'était Henry , peut-être , après l'enivrement des premiers transports, n'eût-il pas été difficile de surprendre , sous l'exaltation du langage de madame de Belnave, un sentiment moins fougueux au fond , et moins cm-

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porté que ne le révélait l'expression. Mais qu'en savait Henry? qu'en savait madame de Bclnave elle-même? Ne croyait-elle pas à l'éternelle jeunesse de son cœurj et, d'ailleurs, avait-elle leloisird'en interroger les mystères, entraînée qu'elle était sur les ailes du feu de la passion de ce jeune homme? Cependant elle avait des jours où l'indicible malaise qui tenait , comme une épine , à son bonheur , se faisait intolérable, et des inslans de lucidité où elle comprenait vaguement que la passion, réduite à ses seules ardeurs , ne saurait se suffire long-temps à elle-même. Il est vrai que ces jours étaient rares , ces lueurs fugitives, et que les deux amans poursuivaient le cours de leurs félicités. Mais il n'est pas d'épine au bonheur qui ne soit une arme mortelle j il n'est pasd'égratignureà l'âmequi ne devienne bientôt une plaie.

Avec quelque expérience des lois qui pré-

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