CHAPITRE VI. iGîfc
Léonord devint rouge comme la crélc d'un coq.
— Dame ! noire jeune maîtresse, j'y songe bien par-ci , par-là. J'imagine de temps en temps que Denise, la blonde, ferait une gentille ménagère. Mais j'ai consulté notre maître, et, sauf votre respect, Monsieur m'a répondu (jue j'étais un imbécile, et que je ferais mieux de rester garçon.
— Ah! Monsieur t'a répondu cela? dit Marianna d'un air préoccupé.
— Oui, répliqua Léonard. Il me semble pourtant que Monsieur n'est pas pajé pour donner de semblables conseils.
Marianna demeura silencieuse.
— Il faut revenir à Blanfort , jarnidieu ! s'écria Léonard en frappant le parquet de son bâton de cornouiller. Les médecins de Paris sont des enjeùleurs, et jamais on ne me fera croire que le brouillard qu'on avale ici
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vaut mieux que l'air de nos campagnes. Revenez , notre chère maîtresse : on s'ennuie làbas de ne plus vous voir. Votre présence rendra la gaîté au pays. Comment pouvez -vous vivre ainsi éloignée de ceux qui vous aiment ? c'est là votre mal , madame. Venez , Blanfort vous guérira. C'est ce que disait, l'autre jour, la mère Gillet. Vous savez, notre jeune maîtresse, que le père Gillet est mort? Un fameux ivrogne de moins! Eh! oui! eh! oui! disait sa veuve, qu'elle revienne, celte chère mignonne, et nous la guérirons, nous autres !
IVIarianna secoua la tête, et ne répondit pas.
— Adieu, Léonard, adieu, dit-elle.
— Qu'est-ce qu'il faudra dire là-bas de votre part? demanda Léonard en se levant.
— Que tu m'as parlé de Blanfort , et que tes paroles m'ont touchée jusqu'aux larmes.
— Oui , notre chère maîtresse.
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— Et maintenant, cmbrassc-moi, dit-cllc en lui tendant la joue.
Après s'être préalablement essuyé la bouche avec le revers de sa manche, Léonard appliqua sur la joue qui lui était offerte un baiser robuste et sonore. Près de sortir, il revint brusquement sur ses pas.
— Jarnidieu ! s'écria-t-il en tirant des larges poches de sa veste plusieurs objets qu'il déposa précieusement sur une table; j'oubliaislebeau de l'aiTaire ! Voilà deux bouteilles de laitquc vous envoie votre filleule, unegaletle de blé noir que Marinette a pétrie pour vous, des oignons de jacinthes que j'ai choisis moimôme , et enfin un chiffon de papier que madame votre sœur m'a chargé de vous remettre.
Ce chiffon de papier n'était ni plus ni moins qu'une lettre de Noëmi. Marianna s'en empara , et laissa partir Léonard sans songer à le remercier.
Madame Yaltone écrivait à sa sœur :
r Ma sœur bien aimée ,
« Je suis à les genoux que j'ombrasse. Te souviens-lu d'un soir où , toutes deux assises sur un banc du jardin, nous nous plaignions doucement à Dieu qui n'avait pas béni notre mariage. Deux jeunes femmes de Blanfort passaient en chantant dans la plaine , cl chacune tenait un enfant entre ses bras. Je mêlais mes plaintes aux tiennes , et loi, offrant à mon boniieur le sacrifice de tes espérances, tu appelais sur moi la préférence du ciel, lu t'écriais, dans la générosité de ton àme, (jue ma joie serait ta joie, que mon enfant serait le nôtre. Tu l'en souviens , ma sœur? Eli bien î réjouis-loi , et remercie Dieu : lu es mère !
« Te l'avouerai-je? J'ai porté neuf mois cet espoir dans mon sein, neuf mois je l'ai senti tressaillir dans mes Ihncs, sans oser te
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\o (lire. Yeux-tii tout savoir, ô ma sœur adorée? Au milieu de mes transj)orts, Ion souvenir me rendait confuse; j'avais comme regret à ma félicité; je me sentais coupable envers loi; lu me troublais dans mon ivresse. Que te dirai-je enfin? pour toi, j'étais jalouse de moi-mèmo. Mais après avoir senti ma vie se déchirer dans les angoisses de l'enfantemenl, j'ai rendu grâce à la bonté divine qui, en nous envoyant un bonheur A partager, m'en avait laissé la tache pour t'en réserver le loisir.
« C'est bien toi que le ciel exauce! Tu voulais une fille, c'est une fille qui l'est née , un ange, une ame toute blanche! Elle s'appelle Marie, de l'un de les deux noms, de ton nom le plus doux. Tout le monde ici trouve déjà qu'elle te ressemble. Elle aura tes yeux, l'ovale de ton visage , ton front où l'inlelligence rayonne. Moi , je lui ai donné ma bou-
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chc pour le sourire et pour l'embrasser.
« Viens, penche-toi sur ce berceau, regarde noire enfant , qu'elle est belle ! vois ses yeux, qu'ils sont beaux ! vois son front, qu'il est pur! Ses lèvres qui s'cntr'ouvrent, l'appellent et le sourient j ses blanches mains le cherchent; ses pieds se cacheraient dans le calice d'une rose. Répète donc avec moi : notre enfant! Moi, je dis ton bonheur à tout ce qui m'entoure, aux arbres, aux coteaux, à l'oiseau qui vole , au nuage qui s'enfuit. Ta fille! ton enfant! notre enfant à nous deux!
« Va , elle est bien à loi ; ton nom sera le premier qu'apprendront à bégayer ses lèvres. Je veux que sous mes baisers elle pleure sa mère absente, je veux qu'elle le reconnaisse en te voyant pour la première fois. Car lu la verras , ô ma sœur bien aimée ; car tu la presseras sur ton cœur , car tu me disputeras ses caresses. Laisse- moi croire à des
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jours meilleurs, laisse-moi croire que l'ange du retour et de la réconciliation est descendu sous notre toit. Je ne suis qu'une pauvre femme, etj'ignore par quelles voies Dieu complétera son œuvre ; mais l'aurait-il fait à Blanfort une félicité si grande , s'il n'entrait pas dans ses desseins de t'y ramener un jour?
« Adieu, joie de ma joie, bonheur de mon bonheur. Soigne ta vie, qui ne t'appartient plus. Ce n'est plus ta sœur qui te prie et qui le conseille : c'est notre fille qui tend vers toi ses petits bras.
« NOEMI. »
Quelques ménagemens qu'eût pris madame Valtone pour en amortir le coup, celle lettre pénétra, comme une lame, dans le cœur de madame de Belnave. Marianna aimait tendrement sa sœur j mais en songeant qu'elle aurait pu avoir à elle seule et sans partage ce bonheur qui ne se partage pas , el dont
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Noôml lui offrait si génureiiscmenl la moitié, elle ne put scdéfendrc d'un sentiment de poignante jalousie. Dequelqueréserveque la jeune mère eût enveloppé sa joie et son orgueil , madame de Belnave en avait bien compris le sens; elle avait deviné sans efforts tout ce qui se cachait sous ces lignes de transports contenus et d'ivresse étouffée 5 elle avait cru voir rayonner sur chaque page ces lueurs qu'on aperçoit au-dessus des champs, par les grandes chaleurs de l'été. Toutefois, sa noble nature l'emporta bientôt, et elle remercia Dieu, ainsi que l'en avait priée Noëmi , sinon d'une félicité dont elle se sentait indigné, du moins de celle que sa sœur avait à tant de litres méritée. Elle pressa silencieusement sur son soin celte lille qu'elle devait n'embrasser jamais, et son imagination s'égara en rêves jusqu'alors inconnus. Blanfort, égayé d'un berceau , lui apparaissait sous un nouvel aspect.