CHAPITRE Vî
D'un autre côté , la visite de Léonard l'avait plongée dans une mélancolie étrange. Celle prose bourgeoise qui était venue la surprendre dans l'atmosphère d'ardente poésie qui la pressait de toute part, avait passé sur elle comme ces brises qui s'élèvent de la mer, au soir des journées embrasées. La fonlainesous les palmiers du désert doit être au voyageur altéré ce que fut pour Marianna ce coup de vent qui lui arrivait de Blanfort. Elle répéta avec un sourire attendri les noms que lui avait dits Léonard; les images qui, la veille encore, l'eussent peut-être effarouchée, se virent accueillies par elle avec une bienveillance inaccoutumée. Elle regarda complaisamment les présens rustiques déposés sur la table , et son ame, brûlante et fatiguée, se rafraîchit aux douleurs du passé et se reposa dans le souvenir des ennuis q,u'elle ayaj.t, si long-temps
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tf7S MARIANNA.
Henry la surprit au milieu de ces réflexions. Sa présence la ramena d'une façon brusque et irritante au sentiment de l'heure présente. En cet instant , elle trouva la passion tout aussi importune , et presque aussi odieuse qu'autrefois le devoir. Préoccupé de l'impression qu'avait dû laisser à Marianna l'envoyé de Blanfort , jamais le maladroit enfant ne répandit son cœur en paroles plus passionnées. Marianna l'écouta avec une secrète impatience. Les bouteilles de lait , les ognons de jacynthes et la galette de blé noir semblaient regarder Henry d'un air moqueur, et se rire de son langage.Faut-il ledire? celangageblessalesoreillesde Marianna comme un ton faux ou exagéré. La voyant triste et soucieuse, lejeune homme redoubla de tendresse et d'adoration. Vers le soir, il l'entraîna vers la fenêtre ouverte. Le soleil venait de s'éteindre; les feux de la nuit s'allumaient au firmament j aux jardins, dans
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les allées ombreuses , on pouvait voir encore; aux lueurs du crépuscule , passer de jeunes femmes ^ accompagnées d'enfans aux ébats joyeux et d'époux au maintien grave. Des rires éclataient çà et là, et les groupes se perdaient en causant sous le feuillage. Henry se tenait près de Marianna, un bras autour de la taille de sa belle maîtresse, et, soit que l'amour fût en lui comme une lave sans repos/* soit qu'il cherchât encore à dissiper les fâ-^'* cheuses influences qu'avait subies madame de Belnavc, son cœur continua de s'épancher à flots bouillans et continus.
— Ah! s'écria-t-il en la pressant d'une étreinte amoureuse, que tu es bien ma vie tout entière ! Ah! qu'il est vrai que l'amour seul est bon , qu'il est le seul but de nos eflbrts, et que c'est folie, lorsqu'on l'a touché, de vouloir en poursuivre un autre!
Ah ! que je sens bien que ton cœur est la
vraie gloire et la vraie richesse ! Mais , dismoi , qu'esl-ce donc que ce charme qui va chaque jour grandissant, que chaque jour trouve plus jeune et plus enivrant que la veille? Ta vue m'est toujours nouvelle et de plus en plus enchantée. Il y a en toi une beauté qui m'enveloppe et m'inonde de délices intarissables. Je passerais ma vie seulement à te contempler, ma vie en ce monde et dans l'autre. La lumière me vient de les yeux; ion souffle est l'air qui me fait vivre. Quand tu parles , tout se taiten moi pour t'écouter; non, tu ne parles pas, tu chantes. Ta robe, en l'effleurant, fait frissonner mon corps de surprise et de volupté. Lorsque je l'approche , tous mes sens sont ravis. Je tressaille au bruit de tes pas : je me dis Ion nom à moi-même. J'avais imaginé des félicités exquises, mais rien d'aussi beau ni d'aussi divin que loi. La nuit, je me réveille pour penser
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à mon bonlicur. Ah ! pour loi jo voudrais mourir! J'ai honlc à mon amour qui ne s'est encore exhalé qu'en adorations stériles. Ne désires-tu rien d'impossible? dis-le moi ; je te ledonnerai. Veux-tu que j'aille chercher, pour la mettre à ton front , une de ces étoiles qui se lèvent au ciel? Elles se lèvent pour le regarder. Que tu es belle et que je t'aime ! Mais vous êtes sombre, mon âme; vous êtes silencieuse Cl sombre ! Qu'as-lu?on a remué douloureusement ton passé; on t'a ramenée sans pitié sur les mauvais jours? Maudits ceux qui t'affligent ! Mais , cruelle adorée , est-il un souvenir amer qui doive l'atteindre dans mes bras? Ne les as-tu pas reniés sur mes lèvres, les jours que je n'ai pas remplis? Ne me l'as-tu pas dit loi-même, que la vie ne commençait qu'à moi? Que nous importe à nous, Blanfort cl le reste du monde! Sais-jc, moi, s'il est un coin de terre où m'attend le loit paternel?
Le passé, l'avenir, la patrie, la famille, c'est loi, c'est Marianna !
Il continua long-temps de la sorte. Marianna récoulait à peine. Elle suivait du regard les ombres qui glissaient entre les arbres, moins préoccupée des discours d'Henry que des cris des enfans qui se poursuivaient sous la fouillée. Elle se rappelait vaguement les parofcs de Léonard. Les noms du pays lui revenaient en mémoire, sans qu'elle essayât de les repousser. Elle laissait sa pensée rôder autour deBlanfort; elle cherchait des yeuxNoëmi et sa fille. Elle entendait le bruit des forges, et le murmure de la Creuse, qui semblait lui parler de Yieilleville. Mais Henry la tenait au bout d'une chaîne de fer. Quand elle reposait, assise auprès de sa sœur, ou qu'elle se penchait sur le berceau de sa nièce pour baiser au front l'ange endormi , Henry tirait à lui la chaîne et ramenait violemment madame
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de Belnave au sentiment de la passion. Alors, elle s'elForçait de l'écouter et de lui répondre; mais ses forces trahissant son courage, elle retombait dans les rêveries interrompues , pour être arrachée de nouveau par cet amour impitoyable.
Ce fut pour Marianna une longue et rude soirée. Epuisée et n'en pouvant plus, elle se dégagea du bras qui l'enlaçait, et rentra seule dans sa chambre. Elle se laissa tomber dans une causeuse , et , passant ses mains sur son front avec une expression de découragement indicible :
— Ah ! mon Dieu , s'écria-t-elle d'une voix étouffée, comme j'ai du souvent ennuyer ce pauvre Bussy !
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