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Cependant aucun nuage apparent n'avait encore altéré l'azur de leur ciel. Madame de Beinave n'était pas femme à se laisser abattre si facilement. Elle avait trop sacrifié à l'amour, cllo l'avait trop hautement proclamé le bien suprême , pour s'en retirer à la première dé-
faillance. Non-seulement elle sut cacher à Henry ces décourageraens de son âme, mais elle parvint à se les dissimuler long-temps à elle-même. Son orgueil était trop intéressé à ne pas donner raison à George Bussy. Elle s'opiniâtra à être heureuse; elle fit de son bonheur une question d'amour-propre ; elle y mit de l'entêtement. Mais dès-lors ce devint pour elle un travail de tous les instans, une étude incessante, une préoccupation sans relâche, le plus lourd, le plus pénible des labeurs.
Inexpérimenté, comme on l'est à son âge, Henry ne prévoyait rien. II prenait aveuglément son amour pour celui de madame de Belnave,et ne se doutait pas qu'il jouait auprès d'elle le rôle qu'elle avait joué auprès de son premier amant. Il ne comprenait pas que cette âme convalescente , en dépit de ses prétentions à l'inépuisable jeunesse , avait besoin de ménagemens; que c'était un sol fatigué
ClIAriTHE Vil.
qui , pour donner de nouveaux fruits , voulait des années de repos. Au lieu de lui verser des ardeurs tempérées par de douces ondées et par de fraîches brises, il l'embliasa de feux dévorans, il en brûla les germes à peine éclos, il en dessécha la sève renaissante. 11 ignorait l'art d'alterner en amour le chant et le récitatif. 11 aimait mal, parce qu'il aimait trop bien : il aimait trop. Il usurpait le rôle de la femme, ce que les femmes ne pardonnent jamais. Il allait follement au-devant de tous les sacrifices. Il délaissait son avenir; il consentait à n'être rien, ce que la société traduit par le déshonneur j il abdiquait sa place au soleil; il désertait son rang dans la lutte. Il ne savait pas qu'il est des abnégations que les femmes paient par le mépris; qu'elles ne sont touchées que des sacrifices qui intéressent leur vanité , et que leur orgueil repousse l'amant assez insensé pour leur
immoler lésion. 11 ne savait rien : il aimait.
Etourdie, enivrée par la passion de ce jeune homme qui ne lui laissait pas le temps de respirer, madfijaie de Belnave en était arrivée à ne plus sentir sa fatigue, lorsqu'un incident, en apparence indifférent, mais dont les conséquences furent irréparablement funestes, l'éclaira sur l'élat de ses forces et la mit face à face avec sa position réelle.
Informé que la santé de son père donnait de sérieuses inquiétudes, Henry n'hésita pasj il partit. Cg ne devait être qu'un voyagede quelques jours : toutefois, la séparation fut touclianlc de part cl d'autre. Bien des larmes furent répandues, bien des tendresses échangées; Henry promit un prompt retour, et Marianna s'apprêta de la meilleure foi du monde à passer le temps de l'absence dans un profond ennui et dans une amère tristesse.
Il en advint tout aulrement. ..r^^
(JUPITHE VII. iS^'
Madamede Beinavo avait accompagné Honry jusqu'à la voilure. Dominée parlcsimpressions il 11 départ , elle passa le reste du jour dans une allliclion véritable; mais, le lendemain , elle s'éveilla avec un sentiment de délivrance qui la frappa de stupeur. Elle se leva par un so-' leil éclatant qui donnait un air de fête à sa chambre. Il lui sembla respirer plus libre- j ment que la veille; sa poitrine était plus lé gère. Elle éprouva cette sensation de bienêtre qu'on reçoit , au sortir d'une éluve , en se plongeant dans un bain d'eau fraîche. Les heures s'écoulèrent avec une incroyable rapidité. Elle écrivit à Noëmi; elle sortit pour aller au bois; elle rentra calme et reposée. La jour^ née s'acheva sans qu'elle eût, à vrai dire, beaucoup souffert de l'absence de son amant. Cette absence se prolongea au-delà de toute prévision. Madame de Belnave la supporta avec une résignation parfaite. Ce fut pour elle
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un temps de relàclie et de répit, que troublèrent seulement les lettres d'Henry et l'obligation d'y répondre. Les lettres d'Henry étaient brûlantes , celles de Marîanna furent plus tendres que passionnées. Ecrire est, en amour, une épreuve décisive : en amour le papier ne sait pas mentir. Henry n'était plus là pour la maintenir dans cet état de surexcitation fébrile qui avait pu les abuser tous deux. Quand Marianna voulut traduire son cœur par la parole écrite, la passion se figea au bout de sa plume, et sa main refusa de tracer les mots que sa bouche avait tant de fois prononcés sans effort. Elle s'interrogea sur celle invincilie répugnance. Henry, de son côté , s'interrogeait déjà avec effroi.
Le tact le plus exquis , l'esprit le plus délié, l'âme la plus intelligente , peuvent bien se tromper un instant aux regards de l'être adoré , à sa voix , à ses gestes , à son maintien,