CHAPITRE VIII
qui croissent à l'ombre des boisetqui ne sont pas dans le secret de leurs parfums et de leur fraîcheur. Ce sera pour sûr une noble épouse. Vous conviendrez que notre ami ne pouvait faire une plus heureuse fin. C'est un homme rangé, à celle heure, jouissant de l'estime de ses concitoyens. Vous ne serez pas fâchée d'apprendre qu'il se porte comme candidat aux prochaines élections, et qu'il a pour la députalion des chances presque certaines. Nous irons l'entendre à la chambre. Mais qu'est-ce donc que ce livre qui vous absorbe de la sorte? ajouta-t-il en se levant : voici bien longtemps, il me semble, que vous n'avez tourné
la page.
U s'approcha de Marianna , et prit froidement le livre qu'elle tenait entre ses mains : les feuillets en étaient tout humides.
— Vous pleurez donc? lui dcmanda-t-il.
Marianna ne répondit pas.
2'"' édil. 11. 1^
— Pourquoi pleurez -vous? dit Henry, en lui prenant rudement la main.
— Je ne sais pas, répondit-elle d'une voix étouffée , en essuyant ses yeux.
~ Moi, je le sais, et je vais vous le dire, s'écria-t-il avec emportement.
— Non , non ! s'écria Marianna , qui prévit un affreux orage. INon , vous ne le savez pas. Ne le dites pas , laissez-moi vous le dire. Vous ne savez rien; Henry, vous n'êtes qu'un enfant. Eh bien ! oui , c'est vrai , je pleure ; mais pardonnez-moi, ne vous irritez pas. H n'est rien dans ces larmes qui doive vous offensser H en est des affections éteintes comme des membres qu'on n'a plus : on peut en souffrir encore. C'est là ce qu'il vous faut comprendre, et ne le comprenez-vous pas? Et puis, que vous dirais-jc? je ne puis m'empecher de pleurer en voyant cet homme se réfugier dans le monde d'où il m'a exilée , et revenir aux biens
CUAPITRE Vfll. 227
dont il m'a enseigné le mépris. C'est peutêtre en moi faiblesse et lâcheté, mais que voulez-\ous?jene suis qu'une pauvre femme.
— Si ce n'est lui que vous pleurez , c'est donc le monde ! s'écria l'impitoyable jeune homme. Si ce n'est lui, c'est donc les biens qu'il vous a ravis ! Enfin , vous pleurez quelque chose! mon amour ne vous suffit plus! Les sacrifices ont été pour George, et les reproches pour moi !
La lutte , ainsi engagée , se continua durant la nuit entière. Les jours qui suivirent ne furent pas meilleurs.
Parfois Henry s'arrêtait subitement, au mi. lieu de ses colères, épouvanté lui-même des éclats de sa voix.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il alors en se frappant le front , que se passe-t-il entre nous ! qu'est devenu le temps où nous n'avions pas d'autre étude que de nous aimer
et de nous complaire? Qu'avonsnous fait de nos beaux jours! Je sens ma Icle qui s'égare. Pourquoi ne sommes-nous plus heureux?
qu'est-ce que ce démon qui m'irrite et me pousse? quel est donc ce serpent qui me ronge le cœur? Oh! ma tôle, ma tête bridante ! ô mon Dieu , n'est-ce pas la folie !
Non, malheureux, non! celte inquiétude qui te dévore, cette anxiété qui te harcèle, ce démon qui t'aiguillonne, ce serpent qui te ronge le cœur, non, ce n'est pas la folie, c'est la raison qui le crie que tu n'es plus aimé !
Ah! certes, quand Marianna vit clair pour la première fois dons le cœur de Bussj; quand elle sentit l'amour de cet homme lui échapper, et qu'elle compritque tous sesefforls pour le retenir seraient vains, cerles, ce fut un instant terrible, et l'infortunée n'imagina pas qu'elle pût être réservée à un coup plus affreux : elle crut que la terre lui manquait
ciiAriTRE VIII. 229
sous les pieds, tandis que le ciel s'écroulait sur sa tète. Mais, lorsqu'amante d'Henry, après des efforts surhumains pour tromper ce malheureux jeune homme et pour s'abuser elle-même, elle vit clairdans son propre cœur; lorsqu'elle descendit dans cet abîme ravagé , et qu'elle en contempla les ruines, ce fut un instant plus terrible que le premier, et jamais cri plus lamentable ne sortit d'un sein plus cruellement frappé. Il lui sembla que la douleur, qu'elle pensait avoir épuisée, se révélait à elle pour la première fois j elle se dit que jusqu'à ce jour elle avait seulement essayé la souffrance. C'est qu'après George, il restait encore l'espérance. C'était l'amant qui lui manquait alors; cette fois, c'était l'amour. Au milieu de ces secousses , de ces luttes , de ces déchiremens, les lettres de Nocnii arrivaient calmes, sereines , radieuses , resplendissantes.
Elle accepta sa destinée. Ne pouvant plus s'abuser elle-même, elle s'imposa, comme un devoir, la lâche de tromper Henry. Mais elle devait bientôt y succomber. Le créancier, qui vient vous prendre dans votre sommeil pour exiger l'or que vous n'avez pas, est moins
odieux que l'être qui vous demande l'amour que vous n'avez plus. Marianna sentait à chaque instant son courage faiblir et ses forces l'abandonner. Ce n'était plus la douleur ! La douleur est noble, glorieuse, poétique; elle féconde l'âme qu'elle habite : c'est un hôte de céleste origine. C'était l'ennui , l'ennui qui ternit, glace, flétrit tout ce qu'il touche, le hideux, le stérile ennui ! Quand elle parvenait à le vaincre , c'était pour s'accuser et se maudire. Voilà donc par quels bienfaits elle reconnaissait le dévoûment qui l'avait sauvée, la tendresse qui l'avait guérie ! Elle payait la vie par la mort et l'amour par l'ingratitude. C'était aussi pour insulter au sort qui , par une poignante dérision, ne lui envoyait le bonheur que lorsqu'elle ne pouvait plus en jouir, qui lui faisait de ce bonheur si longtemps, si ardemment souhaité , le plus horrible des supplices.