‹ Marianna (volume 2)Chapitre 41 sur 68 · CHAPITRE IX. 2il · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX. 2il

dît , vous clcs un obslacle dans sa vie : vous dévorez ses jours sans profit pour vous, sans profit pour lui-môme. Son père en gémil; au pays, ses amis en murmurent ; on s'afïlige de voir sa jeunesse s'écouler sans travail et sans dignité. Vous l'avouerai-je? on va jusqu'à vous blâmer hautement.

— Que voulez -vous? dit Marianna que ces reproches irritaient , il ne fait rien , il ne veut rien faire !

— 11 aime, répondit Bussy; vous appelez cela ne rien faire. Je sais des malheureux qui travaillent vingt heures par jour et qui accomplissent, à mon sens , un préférable labeur : il leur reste quatre heures pour dormir et pour oublier. Ah ! sauvons-le , ne l'accusons pas. Réveillez dans voire cœur ce qu'il y reste de tendresse, d'affection et de dévoûment pour le rendre aux devoirs qui le réclament. Il commencera par

VOUS maudire, mais un jour il vous bénira.

— Vous ne le connaissez pas, dit-elle, il en mourra.

— Non, dit George, il n'en mourra pas; nous n'en sommes pas morts, nous autres. Qu'espérez-vous, en prolongeant une liaison qui vous meurtrit tous deux? Vous ne pouvez rien désormais pour vos félicités mutuelles. Vous absorbez sa vie, il épuise la vôtre. Qu'altendez-vousde i'a venir? vous aurez beau faire, vous ne rallumerez pas en vous l'amour éteint; vous ne raffermirez pas en lui la confiance ébranlée. Je vous le dis dans la tristesse de mon âme, il n'est plus de bonheur possible entre vous.

— Ah! je le sais bien! murmura-t-elle.

Mais il n*a que moi au monde, je ne l'abondonnerai pas.

— Un ami lui restera pour l'assister et le soutenir, pour l'aider aussi à comprendre.

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Reposez-vous sur moi du soin de veiller sur ses jours, et de vous ménager dans son cœur une place où votre souvenir vivra toujours précieux et cher.

Il y eut encore un long silence durant lequel madame de Belnave sembla flotter indécise entre les conseils de George et ceux de sa conscience.

— Jamais, monsieur, jamais! dit-elle enfin d'une voix ferme et résolue. L'amour , après tout , n'est pas seulement une fièvre de jeunesse, une folle exaltation, une chaleur de sang et de cerveau j c'est quelque chose de mieux, il me semble. Parce que je ne sens plus en moi les brûlantes ardeurs du matin de la vie, s'ensuit-il que je n'aime plus? j'interroge mon cœur, et j'ose affirmer le contraire. Je l'aime, sans passion , il est vrai , sans folie , sans enthousiasme...

— Oui ,dit George en l'interrompant , vous

l'aimez par devoir, vous l'aimez par pilié, vous Taimez sans bonheur, de cet amour plus odieux, plus fatal que la haine.

— Quoi qu'il en soit, répliqua-t-elle , mon parti est irrévocablement pris. Dussions-nous l'un et l'autre succomber à la peine, nous sommes enchaînés par un lien indissoluble, nous ne nous quitterons jamais ?

— Vous y réfléchirez, dit George en se levant. Un jour viendra , ce jour n'est pas loin , où vous accepterez humblement les conseils que vous rejetez à cette heure. Si je puis alors vous être de quelque secours , écrivez un mot , je viendrai.

Comme il allait se retirer :

— Et vous, George, demanda tristement Marianna, à quel point éles-vous de la vie? Etes-vous heureux? vous êtes marié, m'a-l-on dit.

— Eh! mon Dieu , oui ! répondit Bussy. Il

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faut bien en passer par-là. La vie est ainsi faite, fou qui veut la changer. On commence par armer en guerre , on finit au coin du feu , les pieds dans ses pantoufles.

Là-dessus , il sortit , après lui avoir baisé ppliment la main.

— Et nous devions nous aimer toujours ! s'écria Marianna avec un sombre désespoir.

Cependant, entre les deux amans, la position devenait de jour en jour plus intolérable. Henry se cramponnait avec une inconcevable ténacité au cœur qu'il sentait prés de lui échapper. Dans la sécurité de son bonheur, il s'était montré volontiers brave et fanfaron : dès qu'il entrevit qu'il pourrait être pris au mot, il devint pusillanime et lâche. Jamais homme n'abjura plus complètement, aux pieds d'une femme, orgueil et dignité. Marianna luttait encore; mais les paroles de Bussy lui revenaient sans cesse à l'esprit et l'obsédaient

jusque dans son sommeil. Il est vrai qu'elle les repoussait avec indignation , mais un évé-' nement imprévu les lui fit accueillir avec plus de bienveillance.

M. Felquères mourut, Henry se trouva tout à coup à la tête d'une assez belle fortune. Bien qu'il n'eût pas à se louer de son père qui , d'ailleurs, n'avait jamais eu à se louer beaucoup de son fils , il le pleura sincèrement. Madame de Belnave ne lui manqua pas en cette circonstance; elle retrouva , pour le consoler, des tendresses depuis long-temps inu-' sitées. Mais, au fond du cœur, elle éprouva une joie criminelle en voyant que ce jeune homme était riche et maître de sa destinée.

Quelque temps après la mort de M. Felquères , elle reçut de la province , par l'intermédiaire de Bussy, une lettre assez étrange. Un vieil oncle d'Henry la sommait de rendre son neveu aux devoirs qu'il oubliait pour elle.

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La lettre était sévère, ridicule et touchante à la fois : Henry s'y nommait Renaud et madame de Belna\e Armide; il y était môme quelque peu question d'Hercule filant aux pieds d'Omphale. En des temps meilleurs, Marianna eût ri franchement du vieil oncle j elle le prit au sérieux, et s'irrita de la responsabilité qu'on faisait peser sur elle.

Elle caressa bientôt l'espoir de s'en affranchir. Long-temps encore elle résista; mais, au bout de ses forces et de son courage , sentant enfin qu'il n'était plus entre elle et lui, non seulement de bonheur, mais d'existence possible, harcelée d'ailleurs par Bussy, qui revenait sans cesse à la charge , elle l'appela un jour à son aide. George accourut.

— Eh bien ! vous l'emportez , dit-elle. Mieux vaut en finir d'un seul coup que de prolonger un si rude martyre. Vous savez que s'il ne s'agissait que de moi , je ne demande-

rais ni grâce ni merci; mais c'est de lui qu'il s'agit à cette heure j il faut le sauver, sauvonsle ! Mais , d'abord, répondez-moi de lui sur votre tête.

— Je réponds de lui sur ma tête, dit George.

— Vous me promettez de veiller sur ses jours , d'assister son désespoir, de panser ses blessures, d'être pour lui Tami le plus dévoué, le plus tendre des frères?

— Je vous le promets, dit Bussy.

— Et vous lui parlerez de moi ? ajoula-telle d'une voix profondément émue. Vous lui apprendrez à prononcer mon nom sans colère? vous l'empêclieFez de me maudire?

— Je vous le jure.

— Dites, ah! dites-lui bien que je l'ai bien aiméetque je l'aime bien encore, s'écria-t-elle on pleurant. Dites-lui que j'aurais immolé ma vie avec joie pour lui donner un jour heureux. Dites-lui que je suis bien ù plaindre, qu'il m'a

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