‹ Marianna (volume 2)Chapitre 44 sur 68 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

gcr la tienne. Celle sœur que je l'enviais » celle âme célesle qui ne vivait qu'en loi, lu l'as quittée. Tu avais un époux , noble esprit , noble cœur, honneur intact , probité sainte; loi-même ne parles de lui qu'avec respect et vénéraiion. 11 avait mis en toi tout son espoir. 11 n'est pas une femme qui n'eût clé heureuse et fière de porter le nom de cet homme et do s'appuyer sur son bras; tu l'as quille. Pour qui? pour des gens qui ne sont pas dignes de lui serrer la main : pour un Lussy cl pour un enfant! Tu avais un intérieur charmant où tu régnais en souveraine, où chacun n'avait d'autre soin que de sourire à tes caprices. Tu avais des amis dévoués; autour de loi s'empressaient des serviteurs soumis et iidèlesj un rayon de tes yeux, un sourire de les lèvres faisait le soleil à Blanfort. Tu n'as eu pitié de rien : sœur , époux , frère, amis , patrie, lu as tout quitté ! Dieu , en te privant du

bonheur d'être mère, a voulu l'épargner un crime, llemcrcie-lc de ne l'avoir poinl donné d'enfans : lu les aurais quilles.

— Vousoulragez une femme, s'écria ma* dame de Belnave.

— Tu n'es pas une femme, dil Henry, lu n'es rien du lout. Dieu, pour rélernel malheur de ceux qu'il a jelés sur ta roule , l'a douée de quelque imaginalion et de quelque beauté; mais tu n'as ni cœur ni âme. Quel homme, je te le demande, voudrait voir en loi sa fdle ou sa sœur, sa mère ou son épouse? Je le défie d'en trouver un seul. Une chose le restait, qui pouvait au besoin te justifier et l'absoudre. C'était l'amour. Eh bien ! lu as failli à la passion comme au devoir. Tu as été mauvaise amante.

— Tuez-moi donc! qu'allendez-vous? ditelle.

^— J'attends que nous ayions réglé nos

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comptes. — - Je ne le parle pas de moi , mais dis si je ne t'ai pas bien aimée! dis si ma tendresse a reculé devant aucun sacrifice ! Mobile dans ses impressions , mais immuable dans son essence, dis si l'amour que j'avais pour toi n'était pas le véritable amour! A cette Iieure encore, tu n'oserais affirmer que je ne t'aime pas. Toi , m'as-tu fait assez soufirir ? M'as -tu assez abreuvé de fiel? Ai -je assez maudit le jour où je t'arrachai à la mort? aije assez regretté que la vague ne nous eût pas engloutis et roulés tous deux sur la grève ! Maudite aussi la nuit où tu t'acquittas de ce funeste bienfait! Maudite surtout l'heure où je le vis pour la première fois ! Car, il faut que je te le dise, depuis que je te connais, je n'ai pas eu un instant de bonheur. Le jour où je le vis pour la première fois, — je n'a' vais pas vingt - ans , — fut le dernier de ma jeunesse. Ton premier regard me troubla , et

dès-Iors ce fui fini dans mon âme de tout repos cl de loule sérénité. Tu t'es étonnée parfois de me voir brusque , colère , irritable ; mais lu ne savais pas ce qui se passait dans ce cœur, lu ne savais pas que ces emporlemens qui l'épouvantaient n'étaient que des échos affaiblis des tempêtes qui le ravageaient. Non , lu ne sais pas ce que j'ai souffert , tu ne t'en doutes même pas ! et , quand je dis que je ne te dois pas un instant de bonheur, ce n'est ni vengeance, ni ingratitude, mais une affreuse vérité. Non , pas un instant de bonheur! Il n'est pas un instant où je n'aie senti la jalousie du passé me ronger le sein , et se glisser, comme un serpent, sous tes caresses; je n'ai pas pris un baiser sur tes lèvres sans y trouver la trace des baisers de Bussy. Tes }eux avaient eu pour un autre les mômes regards, ta bouche les mômes paroles, tes bras les mômes étreintes , quand lu me ju-

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rais un amour éternel, je voyais le faniômc tic ton premier amour qui se raillait de ma crédulité. Et puis, le le dirai-jc? Tu m'avais parlé de ta sœur et de ton mari. Je les vengeais sans y songer; j'avais beau t'aimer, je ne t'estimais pas. Ah! tu m'as fait une félicité bien amére ! Quand, après avoir essuyé tes larmes , celles que George faisait couler, j'allais, par les nuits sombres , déchirant ma poitrine', insultant à ma destinée , je soulfrais moins que je n'ai souffert depuis dans ton amour. 11 y a eu des jours où , sortant de tes bras, brûlant encore de ton ivresse, je me suis sauvé pour te cacher mes pleurs. Il y a eu d'horribles momens où j'ai voulu t'ouvrir le sein et y fouiller pour en arracher l'imago de Ion premier culte. Cette image me poursuivait partout, je la sentais toujours entre ion cœur et le mien. Va , s'il eût été possible d'anéantir son souvenir avec sa personne, il y

a long-temps que cet homme ne vivrait plus! Je ne te disais pas tout cela, je n'osais pas , je craignais de te décourager; je voulais te laisser croire à mon bonheur.

— Si vous me croyiez plus heureuse, nous nous trompions tous deux, dit-elle.

— Mais je ne te quittais pas, moi! s'écrial-il ; mais je t'aimais daUs ma douleur! Pour l'aimer, je n'avais pas besoin d'être heureux! Je t'aimais sans me demander s'il était un sort plus beau, sans espérer des jours meilleurs. Je t'aimais, je t'aimais enfin ! Je me disais que ton amour ne pouvait se payer trop cher, et que pour le mériter je pouvais bien souffrir un peu! Et je souffrais en te bénissant, et je le glorifiais dans mes larmes! Toi, cependant, lu nourrissais des projets de fuite et d'abandon; lu voulais partir, tu partais! Tu partais làchemcnt,furlivcmcnt, sans rien dire, comme une criminelle! Vois -tu, il faut que tu sois

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folle pour avoir pu croire un instant que je te laisserais faire! Tu pouvais bien me tromper un jour, mais tu ne m'aurais point échappée; je serais allé te chercher jusqu'au bout du monde! Ah! tu partais! ah! tu me délaissais! Cet amour l'ennuyait, il te fallait des distraclions nouvelles ! lu pensais que lorsqu'on est las d'un cœur et qu'on a pris de lui ce qu'on voulait en prendre, il ne reste plus qu'à fermer ses malles, et que tout est dit! Tu croyais qu'on peut ainsi jouer impunément avec la vie d'un homme! Non pas, s'il te plait! Ce serait vraiment trop commode.

— Mais tuez -moi donc! mais tuez -moi donc! vous perdez votre temps, dit-elle.

Exaspérée par ce sang-froid, la fureur d'Henry ne connut plus de bornes. Il sauta sur un poignard qui pendait à la tenture, prés de l'encadrement de la glace. C'était un poignard malais, qui se trouvait là, comme

objet de curiosité j le manche en était bizarre, la lame ressemblait à une blessure. Henry l'arracha de la gaîne, et, plongeant sa main gauche dans les cheveux de Marianna :

— Allons! s' écria-t-il; de toute fa^on, ce ne pcul-ètrequ'une bonne œuvre. Je le connais ; après moi, tu en feraissouffrirbien d'autres! tu n'es pas femme à t'arréter en si bon chemin.

Il leva la main pour frapper. Quand elle vit celte lame terrible qui flamboyait au-dessus d'elle, madame de Belnave poussa un cri perçant et voulut s'échapper. Mais Henry la tenait parles cheveux qu'il avait enroulés autour de son poignet. Elle tomba à genoux, les yeux tournés vers l'arme qui la menaçait, épouvantée, mais non suppliante.

— Avant de mourir, dit-elle, je voudrais écrire à ma sœur.

La main armée d'Henry s'abaissa. Ils n'avaient entendu ni l'un ni l'autre la voix de

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