‹ Marianna (volume 2)Chapitre 47 sur 68 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

George se tenait au clicvct, debout, silencieux , immobile. Contemplail-il celle douleur d'un regard de pitié ou d'envie? c'est ce que nul ne saurait dire.

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Ce triste voyage dura-t-il un jour ou un siècle? Madame de Belnave demeura , pendant toute la route, silencieuse, immobile, anéantie , l'œil morne , attaché sur le ruban poudreux qui se déroulait devantelle. Elle traversa ainsi les sables de la Sologne et les champs

du Berry, sans chercher à se rendre compte du motif ni du but de sa fuite, sans se demander où sa course s'arrêterait. Que s'étaitil passé? Où allait-elle? L'infortunée ne le savait plus. Elle avait perdu jusqu'au sentiment de son désespoir. Elle écoulait d'un air stupidclc roulement dos roues, et comptait d'un regard distrait les arbres qui fuyaient sur le bord du chemin. Elle franchit, sans y prendre garde, la limite qui sépare le Berry do la Creuse; mais à peine, pour gagner Vieilleville, la voilure eut-elle pénétré dans les terres, Marianna reconnut le sol natal au parfum qui s'en exhalait, à ce parfum que nul ne saurait dire, qu'on ne respire jamais sur la terre étrangère, et qui n'a pas d'autre nom que le parfum de la patrie. Sa poitrine, se gonllant avec volupté, aspira l'air tout imprégné des âpres senteurs du genêt et de la bruyère.

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C'était par une belle tiiatinée. Le soleil dépouillait de leur maDteau de brume les montagnes bleues de l'horizon. Les oiseaux secouaient leurs ailes humides de rosée-, les cailles chantaient dans les sillons de blé noir, la bergeronnette se balançait sur le bord des étangs perdus au milieu des ajoncs. Déjà la nature était prise de cette vague mélancolie qui précède la fin des beaux jours. De longs bataillons de grues filaient dans l'azur voilédu ciel; les corbeaux s'abattaient dans les landes; les feuilles desséchées se détachaient des branches, et le vent, en les dispersant, en tirait de confuses harmonies, pleines de deuil et de tristesse. La voiture roulait entre deux haies de houx et de sorbiers. Bientôt madame de Belnave reconnut les sites au milieu desquels s'était écoulée son enfance. Vers le soir, comme le soleil se cachait lentement derrière les grands bois de chênes, elle apçr-r

çut les tourelles do Vieillcville qui se dessinaient sur le fond rouillé du feuillage. A cet aspect, son âme se troubla. Elle descendit de voiture et se fit précéder au château par Mariette. Elle avait besoin derccucillcraentjelle tenait d'ailleurs à n'arriver qu'à la nuit, désireuse qu'elle était de n'être reconnue de personne et d'échapper ainsi aux commentaires de la veillée. Prudence inutile, hélas! A cette démarche brisée , à ces traits fatigués , à ce front chargé d'ennui, à ces yeux brûlés par les pleurs, qui donc aurait pu reconnaître la joyeuse fille qui rayonnait autrefois de beauté, de grâces et de jeunesse , et que chacun admirait en passant.

Elle s'avançait à pas lents. Les troupeaux revenaient des pacages; les ombres descendaient dans la vallée. Chaque mélodie du soir, chaque accident du paysage réveillait en elle un souvenir de ses jeunes années. Au détour.

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du sentier, de ce sentier qu'elle avait tant de fois parcouru d'un pied folâtre ou rôveur, elle reconnut la croix rustique devant laquelle, tout enfant, elle s'agenouillait avec sa sœur : car ce pays a conservé , comme la Bretagne, les traditions religieuses, et les croix de pierre jetées aux carrefours des chemins y voient encore des fronts qui se découvrent et des genoux qui ploient. Non loin de là, s'étendait le cimetière du hameau. Elle pénétra dans l'enceinte. Sa mère, enlevée à la fleur de l'âge , et son aïeule y reposaient. Elle envia leur repos, et pria sur leurs tombes. Lorsque la nuit eut achevé d'assombrir le vallon, madame de Belnave s'achemina vers son manoir. L'air était doux et le ciel étoile; chaque famille était sur le pas de la porte. Les femmes filaient leurs quenouilles de chanvre; les hommes se délassaient des travaux du jour; les enfans, troupe bruyante, remplissaient le village de leurs

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cris. Marianna glissa , comme une ombre, la lôtc baissée cl le cœur plein de honle. Qu'était devenu le temps où tout le hameau l'accueillait au passage et lui faisait fcte! La passion l'avait isolée du monde entier, et madame de Beinave passait, comme une étrangère, dans ces lieux où toutes les mûres l'avaient appelée leur enfant.

Elle resta long-temps à la porte de sa demeure , sans oser en franchir le seuil. Le vent de la nuit sifflait tristement dans les tourelles; les chouettes et les orfraies mêlaient leurs cris sinistres aux grincemens de la girouette. Elle sentit ses jambes fléchir , et elle fut obligée de s'asseoir sur un banc. Son vieux chien s'approcha d'elle, la reconnut et lui lécha les pieds et les mains, en poussant des hurlemens de joie. A ces cris , Mariette accourut avec sa mère. Elles trouvèrent Marianna qui pleurait à chaudes lar-

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