CHAPITRE XI
mes. Elles l'enlraînèrent dons la chambre qu'elle avait toujours habitée jusqu'à sondépart pour Blanfort. La disposition en était la même qu'aux anciens jours. Le bénitier elle rameau de buis pendaient encore dans le fond du lit, entre un Christ d'ivoire et une image de la Vierge. Un grand feu brûlait dans la cheminée et jetait sur tous les objets une vive clarté.
Marianna promena autour d'elle un douloureux regard, et, se laissant tomber dans une bergère, elle resta long-temps livrée à l'amertume de ses réflexions. Comme pour en épuiser le calice, elle voulut revoir les lieux où elle avait semé les rêves de son printemps. Après avoir visité la chambre de Noëmi et celle de sa grand'mère, elle descendit l'allée en pente du jardin et s'arrêta sur le bord de la Creuse. Elle se prit à contempler ces eaux pures et transparentes, et , se reportant
aux jours où sa vie promcUail de couler limpide comme elles, elle s'abandonna au courant de ses souvenirs. Ceux qui n'ont jamais quitté le toit sous lequel ils sont nés ne peuvent pas comprendre ce qu'il y a de poignant à revenir ainsi , brisé par de longues traverses, au port d'où l'on était parti, rempli d'ardeur et d'espérance.
Le lendemain , quand Marianna s'éveilla dans ce lit virginal , où elle avait dormi pendant seize ans du sommeil des anges; quand elle ouvrit les yeux, et qu'aux rayons d'un soleil éclatant, elle rencontra le céleste sourire de la Yierge et le regard triste et doux que le Christ abaissait sur elle; dans cet état qui n'est ni la veille , ni le sommeil , crépuscule de l'âme où la pensée flotte indécise, elle crut qu'elle avait seize ans, qu'elle n'avait jamais quitté Vicillevillc, que tout le reste était un rêve; cl, reformant ses yeux éblouis,
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elle se laissa bercer par ce mensonge du réveil. Lesoiseaux gazouillaient sous sa fenêtre: elle entendait le caquetage du nioulin , le bêlement des troupeaux, le chant des bergères qui chantaient des airs du pays. H lui semblait qu'à chaque instant Noëmi allait entrer, et, pour la punir de sa paresse, lui jeter follement au visage une poignée de fleurs , tout emperlées delà rosée du matin. Cependant, à ces riantes pensées, se mêlait une sombre inquiétude j elle sentait gronder sourdement la conscience de sa destinée ; un lourd prcssenlimcnt pesait sur ces illusions, comme une atmosphère orageuse. Tout à coup, ce pressentiment éclata en une horrible certitude, et la réalité, fondant comme un vautour, sur madame de Belnave, lui enfonça ses ongles de fer rouge dans le sein, La malheureuse poussa un cri déchirant et s'arracha les cheveux avec désespoir. Tout son passé
venait de se dresser devant clic. C'était M. de Belnave, qui détournait, pour ne pas la voir, Son visage froid et sévère. C'était Bussy qui la foulait aux pieds; c'était le spectre d'Henry qui se levait pour la maudire. Et vainement elle essayait de repousser ces lugubres images. Ils étaient là tous trois! l'un l'appelait mauvaise épouse, l'autre, mauvaise amante. Le moins cruel des trois était George qui la repoussait. Que lui restait-il? elle avait également failli au devoir et à la passion. La passion , à laquelle elle avait tout sacrifié , était morte en elle. Elle avait joué toute sa vie sur un seul sentiment, ce sentiment lui échappait. Elle avait passé par les deux grandes épreuves de l'amour. Elle avait rendu tout le mal qu'elle avait souiïerl. Que lui restait- il en cftet?
Le lendemain de son arrivée, madame de Belnave remarqua avec élonnemenl que sa