‹ Marianna (volume 2)Chapitre 50 sur 68 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Esl-il une seule de nos misères que votre piliop'ait soulagée ? Nous avons eu de rudes hivers, mais votre bois et votre pain sont allés chercher les indigens, et le château s'est ouvert à toutes les infortunes. Aussi assure-t-on que l'ame de votre grand'mère a passé dans la vôtre. Votre mari, en répandant vos charités, nous disait de prier pour vous. Hélas! puisque vous voilà si changée, c'est que toutes les prières n'arrivent pas jusqu'au ciel.

— Vous disiez, bonne femme, interrompit Marianna visiblement émue, vous disiez que M. de Belnave visiia Vicilleville, au milieu du dernier hiver. L'hiver était rude en effet, ajouta-t-elle en secouant tristement la tète.

— Monsieur arriva par une sombre soirée de décembre; son manteau était couvert de neige, et des glaçons pendait à la crinière de son cheval. Vous qui nous l'envoyez, madame,

VOUS savez bien que Monsieur vient , chaque année, à la même époque.

— Chaque année, à la même époque? répéta madame de Belnave.

— Oui, madame. Il arrive le soir, visite le château, et, après s'être assuré que tout est prêt pour vous recevoir, il se fait allumer un grand feu dans votre chambre, et il passe la nuit dans ce fauteuil, où vous êtes assise. Plus d'une fois, le lendemain, on a trouvé dans le jardin la marque de ses pas sur la neige. Le jour suivant, avant son départ, il se rend au presbytère et il dit au curé :

— Monsieur le curé, voilà ce que madame de Belnave envoie aux pauvres de son village. La première fois, il ajouta : — Obligée d'habiler Paris pour rétablir sa santé qui a beaucoup souffert, madame de Belnave ne veut pas que les indigens de ses domaines s'ajjerçoivent de son éloigncment et pâtissent de son

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absence. — Depuis, lorsqu'on lui a demandé do vos nouvelles, sa figure est devenue plus sombre et son silence nous a fait comprendre que vous n'alliez pas mieux, pauvre ame! On voit bien que c'est là le chagrin de sa vie : c'est aussi le nôtre, madame. A sa dernière visite, Monsieur était plus sombre qu'aux années précédentes, et personne ici n'osa l'interroger. Comme d'habitude, il déposa votre olfrande au presbytère. C'était un dimanche; son cheval l'attendait tout sellé à la porte; il sauta dessus et partit au galop, emportant pour vous les bénédictions du hameau.

— 0 cœur généreux , ô trois fois noble cœur ! se disait Marianna , en écoulant ces paroles , c'est donc ainsi que tu te venges ! tu as prévu qu'un jour je porterais la peine de mes fautes, et tu m'as préparé un refuge contre la jutice du ciel. Tu m'as gardé une patrie. Après l'avoir ensemencée de bienfaits, tu

m'en as abandonne la moisson; lu as voulu qu'il me restât un coin de terre amie. Les devoirs que je négligais, tu les accomplissais j30ur moi, et tu m'en réservais la gloire. Pendant que j'outrageais Ion nom, tu faisais adorer le mien. Pendant que je te délaissais , tu adoucissais d'avance la route de mon exil; la main en écartait les ronces, et tu creusais sur mon passage des sources de bienveillance et d'amour. Ah ! si tu pouvais voir ce qui se passe dans mon âme , tu te trouverais bien vengé!

Au bout de quelques jours, madame de Beinaveput s'assurer par elle-même de tout le bien qui s'était fait en son intention, et à à son insu. Le bruit de son arrivée s'élant répandu dans le village, les liabitans accoururent et demandèrent leur jeune maîtresse. Tous , ou prcsfiuc tous, l'avaient vue naître et grandir. Quand elle parut dans la cour, pâle,

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