CHAPITRE XIII
— Vous nvcz un IVcrc, dcmanda-t-clle?
— J'en ai cinq, madame, dil la jeune (ille.
— Cinq! s'écria Marianna, et tous travaillent aux champs?
— Deux seulement, avec mon père; les trois autres sont employés aux forges de Blanfort.
— Ainsi, mon enfant, vous connaissez madame Yaltone?
— Oh! oui, madame, répondit la villageoise avec un mouvement d'orgueil ; qui ne la connaît pas à trois lieues à la ronde? d'ailleurs, nous sommes métayers de M. Yaltone.
— Ah? vous êtes métayers de M. Yaltone?
— Oui, madame.
— Et voici long-temps que vous habitez le pays?
— Depuis quatre ans.
— Yous n'êtes pas née dans ces campagnes ?
318 MAUIANNA.
— A Saint-Charlicr, madame. Voici quatre ans , à pareille époque, que notre ferme brûla tout entièrej nous étions réduits à la misère, mais on nous parla d'un village où les pauvres de bonne volonté étaient accueillis ; ce village était Blanfort. Nous y trouvâmes, en effet, du secours et du travail ; les forges employèrent trois de mes frères; M. Valtone venait de faire construire une métairie; il nous y plaça. 11 faut vous dire, madame, que Blanfort est la providence de ces campagnes.
— Et vous voyez tous les jours madame Valtone?
— Tous les jours, oui, madame; je porte tous les matins le lait de nos vaches au château; et puis, depuis que ma mère est malade, madame Valtone vient souvent à la métairie apporter une chose ou une autre.
— Ah! madame Valtone vient souvent à la métairie?
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— Elle est si bonne! vous l'ai nieriez si vous la connaissiez. Mais vous la connaissez j madame? '
Marianna ne répondit pas.
A la nuit sombre, elle sortit seule de la métairie, et suivit le cours de la Creuse qui élevait la conduire à Blanfort. Après une heure de marche, elle reconnut, aux lueurs du crépuscule, les lieux où elle avait cru long-temps avoir passé les plus tristes années de sa vie. Combien ces tristesses, qu'elle avait supportées jadis avec tant d'impatience, lui semblèrent puériles et légères, comparées à celles qu'elle avait endurées depuis ! Bientôt elle entendit le bruit des forges qui troublait seul le silence de la nuit; à travers les arbres à demi dépouillés, elle aperçut l'éclat des fourneaux qui se reflétait dans la rivière. A tous ces bruits, à tous ces aspects, son âme se fondait en regrets et en souvenirs.
Pour ne pas traverser Rlanfort, elle passa sur le pont de bois qui joint les deux rives, à l'entrée du village. Glissant, comme un fantôme, dans les prairies que la Creuse enveloppait d'une blanche vapeur, elle gagna d'un pas rapide le petit bois qui protégeait la maison contre le bruit des cyclopes, et s'enfonça dans le fourré. La nuit avait achevé d'envahir la vallée; les forges se taisaient, les ouvriers , accompagnés de leurs enfans , do leurs femmes et de leurs sœurs, traversaient la plaine en chantant. Marianna suivit d'un regard mélancolique ces groupes qui s'évanouissaient, un à un, dans la brume du soir. Bientôt elle n'entendit plus que l'écho joyeux de leurs voix. U y a dans les chants du travailleur qui s'en retourne, après avoir achevé sa journée, quelque chose de religieux que madame de Belnave comprit pour la première fois. Comme clic s'égarait en confuses rc-
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vories, elle crut apercevoir deux ombres ({ui s'avançaient vers la maison; elle se cacha brusquement clans le bois, et se prit à en parcourir les allées. Rien n'était changé : comme autrefois, à son approche, les merles s'envolèrent efTarouchés. Au rond-point, elle trouva le banc de bois, à demi caché sous lu charmille, ce banc où tant de lois, assise, clic avait confié à Noëmi les ennuis du présent, et ses aspirations vers les joies inconnues qu'appelait son ardeur. Elle marchait d'un pied furtif; sans y songer, au détour d'une allée, elle découvrit la façade du château. La fcîiétre de sa chambre était, comme autrefois, encadrée par des festons de liserons et do vigne vierge. Au luxe du feuillage qui la cachait presque tout entière, on devinait que depuis long-temps les volets n'avaient pas été ouverts. Elle voulut hasarder quchpies pas en avant, mais tout à coup ses jambes lléchi-
2™- édit. u. 2!
322 MAUUNNA.
rcnt, et, pour ne pas tomber, elle fut obligée de s'appuyer contre le tronc d'un chêne.
La soirée était douce. Assise sur une des marches du perron, Noëmi tenait sur ses genoux une petite fille qu'elle berçait du geste et de la voix. Mais l'enfant refusait le sommeil, et passait en riant ses petites mains dans les longs cheveux de sa mère. Nocmi la contemplait avec amour, et lui fermait les yeux avec ses lèvres. Marianna était près de courir à sa sœur , lorsque celle-ci se leva, et, prenant sa fille par la main , elle descendit les degrés du perron, et s'avança vers MM. de Celnave et Yaltonc qui tous deux revenaient des forges. M. Yaltone baisa sa femme au front, et, faisant à sa fille un siège de son bras gauche, il la porta ainsi jusqu'au château, à la grande joiede l'enfant. Noëmi marchait lentement, appuyée sur le bras de M. de Belnave. Leurs paroles n'arrivaient pas à Ma-
rinnna 5 elle entendait seulement les cris de M. Valtone et de sa fille qui se roulaient tous deux sur la pelouse; il y eut un instant où , poursuivie par son père qui courait après elle, dans l'attitude éminemment paternelle qu'avait Henri IV, lorsqu'il fut surpris, jouant avec ses enfans, par je ne sais quel ambassadeur, la petite fille se réfugia vers le bois, et passa, comme un faon , auprès de Marianna. Madame de Delnave faillit la saisir au vol pour la couvrir de baisers; mais l'approche de M. Valtone l'obligea à se retirer plus avant sous la feuillée. Quand elle revint à sa place, le perron était désert. Elle demeura long-temps à suivre du regard les évolutions des lumières qui brillaient dans les appartemens à travers les persienncs. Une seule fenêtre était encore ouverlo, c'était celle de M. de Belnave. Une ombre s'y tenait accoudée sur la balustrade , immobile , la tète appuyée sur la main.
Au bout d'une heure, un profond soupir de tristesse et d'ennui vibra, comme une note plaintive, dans le silence de la nuit ; puis l'ombre disparut, et la fenêtre se referma.
Lorsque les lumières se furent éteintes successivement, et que la maison se dessina comme une masse sombre sur le fond étoile du ciel, madame de Belnave alla s'asseoira son tour sur une des marches du perron. C'était là que, durant les beaux jours, les deux ménages se réunissaient, le soir, après ie repas; là, que Marianna, au retour de ses promenades, trouvait toujours un visage ami pour la recevoir; là , que les serviteurs s'empressaient autour d'elle, quand elle arrêtait son cheval au pied du perron. Elle attacha un triste regard sur la porte qui s'ouvrait autrefois avec joie devant elle.
Après avoir rôdé, comme un proscrit, autour de la maison, elle prit un sentier jadis