CHAPiTRE XIII
proféré. Arrivée au bord de la rivière, près d'un icrlre vert qui mouillait ses pieds dans la Creuse, elle se rappela qu'un soir, elle avait passé là de longues heures, seule, outrageant sa destinée, se demandant avec désespoir si son existence coulerait toujours pareille à ces eaux, réfléchissant toujours les mômes sites et les mômes ombrages; si la vie finissait à Blanfort; s'il n'était pas d'autres cicux, des horizons moins bornés; s'indignant du calme, appelant la tempôle.
Les souvenirs s'éveillaient sous ses pas. C'étaient partout des joies méconnues;, des bonheurs dédaignés, qui l'accusaient d'ingratitude. Près d'un bouquet d'érables et de trembles qui surgissait, comme un oasis, dans la vaste prairie, elle se rappela qu'un jour, au môme endroit, elle avait arrêté son cheval, et qu'après l'avoir elle-même attaché parla bride aux branches d'un arbre, elle
s'était couchée sur le revers d'une meule de foin. Déjà les désirs inquiets et turbulcns s'agitaient en elle; déjà, chez M. de Belnave, le calme d'une affection sereine avait succédé à la fougue des premiers transports. Il Surveillait aux champs l'activité des faneurs, lorsqu'ayant aperçu Marianna, il était allé se placer auprès d'elle. Le jour était bridant, mais le feuillage abritait la meule comme une lente. M. de Belnave avait pris la main de sa femme, et son amour s'était répandu en paroles affectueuses; mais l'expression sobre et concise de cette mâle tendresse ne suffisait déjà plus aux exigences de Marianna, qui n'avait prêté qu'une oreille distraite à ces paroles qui n'arrivaient pas à son cœur. Plus tard , au même lieu, elle était venue chercher le silence et la solitude, pour lire une lettre de George, qu'elle avait reçue le matin. C'était une de ces lettres brûlantes, où Bussy
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s'amusait à jouer la passion , et parvenait à se tromper lui-même. Comme son ame s'était épanouie à l'expression de cette tendresse ! comme elle avait rêvé , sur la loi de ce langage , dos amours sans fin , dos félicités éternelles ! Elle retrouva ces deux souvenirs sous le bouquet d'érables et de trembles.
La rêverie la ramena sur le bord de la rivière. La Creuse traverse le département do l'Indre, pour aller se mêler à la Vienne. Marianna qui l'avait vue, quelques jours auparavant, si pure, au pied du château de Vieilleville, remarqua pour la première fois, qu'en quittant son lit de cailloux et de sable , pour couler sur le gras terrain du Berry , le ruisseau de son pays altérait sa limpidité de cristal. — 0 ma rivière chérie! dit-elle avec mélancolie, le sort nous a fait des destinées pareilles. Toutes deux, en nous éloignant de notre
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source, nous avons perdu la transparence de nos eaux.
Elle passa près d'une maison qui dormait sous les saules , blanche et coquette , le toit ardoisé, les pieds cachés entre les joncs. Marianna se dit qu'avec la paix de l'âme , il n'en fallait pas davantage pour le bonheur. Quelques années auparavant, le monde lui semblait trop petit. Au matin de la vie, le cœur est vaste comme la mer, mais l'heure vient vite où une goutte d'eau suffit à le remplir.
Ainsi , elle allait , faisant lever les souvenirs sous ses pas , comme des oiseaux dans les sillons. Toutefois, un souvenir récent se mêlait au cortège du passé, et en assombrissait les teintes. Fantôme obstiné, Henry était toujours là ! Il y a dans le retour sur les maux que nous avons soufferts, une mélancolie pleine de charmes; mais le mal qu'on souffre par nous et pour nous est un trait acéré que