CHAPITRE XIV
un intérêt mêlé d'élonnement , comme si c'eût été un spectacle nouveau pour elle. Elle respirait avec de secrètes délices, l'air sain et fortifiant de l'ordre et du travail. M. de Belnave et M. Yaltone, étaient à toute heure occupés; l'administration du ménage reposait tout entière sur iNoëmi , qui conciliait d'une façon adorable, les soins de sa grâce et ceux de son autorité. Quoiqu'elle fût chargée de reprendre, de corriger, de refuser, d'épargner, chosesqui font haïr presque toutes les femmes, elle s'était rendue aimable à tous; la bonne tenue de la maison était sa gloire, elle s'en trouvait plus ornée que de sa beauté. On se réunissait aux heures des repas; lesoir, autour du globe de la lampe, devant les feux joyeux de l'automne, M. de Belnave lisait Icsjournaux du jour, tandis que les femmes s'occupaient de travaux d'aiguille; ou bien M. Valtone racontait à sa fille quelque merveilleuse his-
loire qui endormait l'enfant dans les bras de sa mère. Puis, on causait, on faisait quelque bonne lecture, interrompue çà et là, par des réflexions plus ou moins judicieuses; les discussions s'entamaient, les heures fuyaient, et on se séparait après s'être serré la main. Les choses ne se passaient pas autrement, avant que Marianna eût quitté Blanfort; et pourtant il lui semblait pénétrer pour la première fois dans les secrets de cette intimité.
Un peu de repos descendait dans son âme. Le souvenir d'Henry la poursuivait encore, mais moins acharné , moins terrible. En parlant de Vieilleville , elle avait expressément recommandé que, s'il arrivait une lettre à son adresse , on la lui envoyât aussitôt à Dl an fort. En effet, quelques jours après son départ, un paysan, venu tout exprès de Yioilleviiie , lui remit une lellre qui la rassura sur la destinée d'Henry. C'étaient quelques
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lignes seulement, où George disait que ce jeune homme semblait supporter son malheur avec courage; qu'il était calme et qu'il s'en relèverait. Après l'avoir lue, Marianna brûla cette lettre. Elle avait bien confié à sa sœur le mal qu'elle avait souffert; mais elle n'avaitpasosé lui dire le mal qu'elle avait fait. Ce fut par une douce soirée, sur le banc (lu petit bois , au murmure des feuilles sèches qui tombaient en tournoyant autour d'elles, que madamede Belnave raconta ùNocmi l'histoire de sa liaison avec George. Ce fut un pénible récit qu'interrompirent bien des larmes. Lorsqu'il fut achevé, madame Yallone la prit entre ses bras et la tint long-temps embrassée. Mais Marianna s'en arracha avec honte, car elle n'avait pas tout avoué; elle seseniaitaussi coupable que malheureuse; sur le sein de Noëmi, elle se disait qu'Henry n'avait pas de sœur qui le consolât et pleurât avec lui.
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Après un long silence, elle pria madame Vallone de raconter à son tour l'histoire de ses jours depuis que le sort les avait séparées.
— L'histoire de mes jours! dit Noëmi en souriant 5 mais, chère enfant , mes jours n'ont pas d'histoire. Moi, je n'ai rien à raconter: toutes mes heures se ressemblent} le récit de ma vie tiendrait tout entier dans une page de laotienne. J'ai suivi la route commune, le chemin ouvert devant moi; j'ai marché , chargée par le devoir, à l'ombre de mon sentier. 11 n'est guère d'intérieur en province où ne se trouve quelque femme qui pourrait au besoin te dire mon existence : c'est celle de tout le monde. J'ai travaillé, j'ai souffert, j'ai attendu : Dieu n'a pas trompé mon attente. Si ton bonheur ne manquait pas au mien, je serais heureuse à celte heure. Voilà tout, chère sœur; que pourrais-je te dire encore? J'ai vécu toujours occupée ; l'occupation m'a sau-
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vée de mes rêves. Et puis Dieu m'a aidée, il a éclairé mon esprit, il a retrempé mes forcesà son amour. Les occasions de dévoûment que tu es allée chercher au loin, je les ai trouvées autour de moi. J'ai bien lutté; mais je savais que mes efforts auraient leurs récompenses : elles ne m'ont pas manqué, moins vives, moins riches, moins saisissantes que les joies que tu poursuivais, mais plus sûres et moins tourmentées. Si tu me vois heureuse cl calme, ne crois pas qu'il ne m'en ail rien coûté. Pour moi, comme pour loi , le mariage a long'temps été une lourde tâche ; comme toi, j'ai eu mes rébellions, mes découragcmens, mes tristesses, mes aspirations, mes poéliques rêveries. J'ai bien souvent fermé avec colère mes volets aux rayons argentés de la lune; bien souvent j'ai pleuré, en écoulant le rossignol cWanler, la nuit, sous mes fenêtres. Mais> (juoique la lune fût belle et que le
rossignol clianlat , je ne reprenais |>ns moins, le lendemain , mon fardenu de la veille. Chaque jour me le faisait plus léger; j'arrivai bientôt à ne plus le sentir; je finis par l'aimer. Peut-être me trompé-jc , mais je crois, moi, que le mariage est le seul asile de la femme; je crois qu'il vient un âge où toute autre destinée nous flétrit. L'amour ne sied qu'à la jeunesse; par quoi le remplacer, quand forcément les années le chassent? Je ne suis qu'une pauvre ignorante , bien incapable de résoudre toutes ces questions; mais il me semble qu;i le mariage répond à toutes les exigences humaines , qu'il comporte toutes les affections. Estime, considération, tendresse, reconnaissance, religion du passé, espoir de l'avenir, tout est là : c'est le charme qui n'a pas d'âge ^ le lien qui se fait bronze, l'habitude enfin! Toi, chère enfant, tu as pris une'^autre roule; lu semblais faite pour l'amour et tu voulais
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tout lui devoir. C'est nous , hélas ! qui t'avons perdue. Tu étais la poésie de notre petite colonie, tu faisais notre joie , notre orgueil; nous n'avions d'autre soin que de surprendre les désirs, d'autre étude que de les satisfaire ; nous t'égarions et nous croyions t'aimer. Mais les desseins de Dieu sont impénétrables; c'est toi peut-cire qui intercéderas près de lui pour ta sœur.
Marianna secoua tristement la lôte ; elle n'avait plus droit au pardon promis à ceux qui ont beaucoup aimé.
Cependant le temps fuyait, et Marianna ne partait pas. Ce n'était pas qu'elle prétendît reprendre sa place, ni que M. de Belnavc consentît à la lui rendre; mais c'était chaque jour quelque projet nouveau qui retenait pour le lendemain madame de Belnave à Blanfort. Il y avait entre elle cl lui une convention tacite que leur rapprochement n'était que
momentané; la conviction qu'il ne pouvait en être autrement suffisait à leur dignité, et tous deux laissaient passer les jours sans les compter. M. de Belnave n'avait rien changé à ses manières; son attitude en présence de Marianna était toujours la même; mais parfois il lui échappait quelque expression familière, quelque inflexion de voix attendrie qui la faisait tressaillir et le frappait lui-même de stupeur. Un soir qu'ils revenaient tous quatre de visiter une métairie, Marianna, fatiguée par la marche, s'arrêta pâle et chancelante; le bras de Noëmi ne la soutenait plus.
M. de Belnave s'approcha d'elle d'un mouvement irréfléchi.
— Pourquoi ne prends-tu pas mon bras ? 1 ui dit-il.
A ces mots, Marianna devint tremblante, et M. de Belnave s'arrêta confus; mais il s'était trop avancé pour pouvoir reculer. Il ne