CHAPITRE III
cette coniréc, patrie du silence. Mais, à peine installés, Henry imaginait toujours quelque prétexte pour reployer leur tente, et la porter sur d'autres rivages. Ils explorèrent ainsi toute cette partie de la Bretagne, si riche de beaux sites et de grands souvenirs. Les accidens de cette vie errante distrayaient madame de Belnave et l'arrachaient forcément à elle-même. Son désespoir se fondait dans 1q mélancolie du paysage qui se déroulait autour d'elle. H faut dire aussi que son imagination romanesque s'accommodait volontiers decette aventureuse existence d'artistes et de Bohémiens. Les départs au matin, les haltes sous les grands arbres, les pèlerinages aux châteaux dévastés, les légendes racontées au bord des claires fontaines, ou sur le seuil des monastères en ruines, les arrivées, le soir, à l'hôtellerie; tous ces détails charmaient secrètement Marianna cl poétisaient sa soulfrance. Et puis,
Henry avait d'inépuisables ressources pour absorber en elle l'aclivité du cœur, ou pour la détourner. C'était à la fois un caractère triste et rêveur, un esprit ardent et vif. Il résultait de ce contraste une mobilité de sensations, d'idées et de manières qui tenait continuellement madame de Belnave en action , et qui rompait avec bonheur la monotonie de leurs entretiens.
Ce fut par une chaude soirée d'été qu'ils découvrirent un des coins de celte terre de France, que le soleil éclaire avec le plus d'amour. Partis le jour môme de Morlagne, ils avaient, au carrefour de Torfou , salué la colonne Vendéenne, et la voiture roulait depuis quelques heures sur la route poudreuse , jetée , comme une écharpe, au travers des blés jaunissans et des steppes de hautes bruyères , lorsque , arrivés au sommet d'une cote , ils s'arrêtèrent pour contempler le ma-
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gi<|ue tableau ({ui s'olTrit à leurs yeux. C'était une vallée encadrée par d'étroits horizons j mais à voir tant d'enchantemens réunis dans un espace si borné , il semblait un jardin où la nature aurait étalé tous les échantillons de sa magnificence, afin qu'on put l'embrasser d'un seul regard , et , pour ainsi dire , la toucher de la main. Dans le creux du vallon , où descendaient déjà l'ombre et le silence, une rivière, unie comme un miroir, réfléchissait dans ses eaux de cristal le luxe de ses rivages. Les chênes se penchaient sur ces ondes; les saules y baignaient leurs cheveux azurés. Barré de distance en distance par les écluses qui donnaient le mouvement et la vie à d'élégantes fabriques , le courant se brisait en cascatelles écumantes, pour reprendre presque aussitôt son aspect de lac endormi. Sur la rive gauche, au bas de la ville qui s'échelonnait coquettement sur le versant de la montagne.
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Cl mirait sa toiture ilalienne dans le iku\e qui lui mouillait les pieds, un château féodal, pareil lui-même à une ville fortifiée, s'élevait dans sa masse imposante, et racontait les siècles écoulés, tandis que, ça et là, des ruines plus récentes disaient les malheurs de notre âge. C'était un des rares débris qu'a respectés jusqu'à ce jour le monstre aux cent bras (jui s'appelle industrie. Mutilé par la guerre, et rongé par le temps, la nature l'avait conservé sous un ciment de Heurs et de verdure. Le lierre grimpait aux murs et en soutenait les assises; les giroflées et la clématite tombaient en touffes odorantes le long des flancs crevassés; les campanules agitaient entre les lézardes leurs clochettes roses et bleues , et , comme le panache d'un casque de géant , au frontdechaquetours'épanouissait un bouquet d'ormes. Les créneaux étaient encore embrassés des feux du couchant , et cependant , sur
l'aulrc bord, le croissant cnilc (\o la kino, sortant d'un massif de coudriers , brochail do lames d'argent la couche frissonnante do l'onde, et blanchissait, sur la colline, des sciiliers, tout pleins d'amour et de mystère, (jui couraient entre les rochers , et se perdaient furtivement sous le feuillage. Les deux voyageurs restèrent long-temps absorbés dans une contemplation muette. On entendait le bruit des écluses, le bourdonnement des insectes ailés, les cris des marlinels qui traçaient autour des bastions des cercles fantastiques, et le son voilé d'un cor qui se plaignait sous les arceaux brisés.
Marianna se laissa prendre au charme de ces lieux. Les ruines, les pins, les cyprès, les mélèzes qui se mêlent au luxe éblouissant de celle splendide nature, y itrojeltentdes teintes soml)res qui en adoucissent l'éclat et en permellent la conlcn)plalion aux yeux faligués
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(le larmes. Eden enchanté, que protège un nom cher aux arts, nul n'a pu le voir sans l'aimer. Les âmes lassées s'y reposent : telle n'y chercha que l'oubh*, qui sut y trouver l'espérance. Les esprits les plus avides du bruit et des fêles du monde s'y surprennent à rêver de longs jours de félicité. Les rêves de bonheur y sont plusdoux que le bonheur sous d'autres cieux. Heureux donc ceux-là qui, libres de tout soin, au retour de la verte saison, peuvent, le long de ces sentiers, au bord de ces eaux murmurantes, aller poursuivre leur chimère: heureux trois fois si , la voyant un jour — dût ce jour être sans lendemain — ployer ses ailes et s'abattre sous ces frais ombrages, il leur est donné de la saisir, plus belle que leurs plus belles illusions, et d'emporter de ces rives bénies des souvenirs embaumés comme elle!
Ce fut une nouvelle vie, moins austère que celle qu'ils avaient promenée sur les dunes de
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l'Océan. Leurs habiludcs n'avaient pas changé, mais le nom de George ne se mêlait plus à tous leurs discours, ot madame de Deinavc ouvrait involontairement son âme aux brises amollissantes. Le voisinage de la mer avait déroulé à sa douleur les champs de l'infini : resserrée celte fois par de rians horizons, celte douleur prit de jour en jour des proportions moins gigantesques et un caractère moins sauvage. Encore tout imprégnée des senteurs de la grève, elle se parfuma de la verdure des bois et des fleurs du vallon.
Ce petit pays est, aux beaux jours, visité par tous les sots qui fleurissent à dix lieues à la ronde. Les archives de la Garenne font foi que l'esprit, s'il court les rues, ne court guère les grands chemins. Menry et Marianna cherchèrent les sentiers déserts; le parc, où se presse la foule, ne les vit jamais qu'au matin, quand les merles saluaient le jour et que les
écureuils sautaient gaîrncnl de branche en branche. Mais il est sur l'autre colline, plus inculte et plus pittoresque, des asiles charnians qui, n'étant pas enclos de murs, sont dédaignés, par cela même, de la tourbe des visiteurs. C'est là qu'ils allaient s'asseoir, loin du monde, à l'ombre des frênes, et qu'ils aimaient à reprendre leurs chers entretiens, souvent interrompus par la lecture des poètes. Madame de Bclnave se plaisait à ces lectures que lui faisait Henry. C'étaient presque toujours les chants plaintifs de l'amour délaissé, celle éternelle histoire de l'amour des poètes : Marianna, en les écoutant, éprouvait un secret sentiment d'orgueil, comme si tous ces nobles génies se fussent inspirésdesa souffrance. Henry savait aussi la captiver aux récits du passé. Ils foulaient une terre de glorieuse mémoire; il disait les faits ({ui l'ont illustrée, les luttes anciennes, 1<.'S ilésaslrcs des guerres récentes,
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et, (levant ces hautes infortunes, madame do Beinave courbait le front et s'humiliait. Us aimaient, durant les nuits sereines, à errer, comme deux ombres, au travers des ruines féodales, ranimant les cendres éteintes, et relevant par la pensée chaque pierre de l'édilicc. Immobile sur la plate-forme, la sentinelle veillait, appuyée sur sa hallebarde; les gens-d'armes se pressaient dans la cour; les destriers piaifaient à la porte mauresque; la dame suzeraine, le faucon sur le poing, passait, escortée de ses pages. Marianna s'oubliait à ces jeux d'imagination poétique.
Il était bien vrai qu'elle se rattachait chaque jour à la vie par quelque invisible lien. Suspendue au bras d'Henry, elle se surprenait parfois marchant d'un pas léger, d'un cœur presque joyeux, ou bien, couchée sur le coteau, elle s'enivrait des parfums et des harmonies du paysage. On eût dit alors que son 2""^ cdit. u. 5
Ame rêfléchissail, comme un lac limpide, la nature qu elle contemplait. Partout, autour d'elle, la \ie fleurissait sur la mort; les saules mêlaient leur tendre verdure aux noirs rameaux des cyprès 5 l'hirondellegazouillaitsous les arceaux ruinés, le violier pendait aux murailles. Ainsi, dans cette âme brisée, la jeunesse triomphait du néant; le sourire se mariait aux pleurs, l'espérance aux regrets, et de nouveaux gazons germaient sur la tombe des illusions.
Toutefois, elle avait encore des heures où elle sentait retomber sur elle le poids écrasant de sa destinée, où ses plaies se rouvraient et saignaient toutes vives. Dans ces recrudescences de désespoir, Marianna blasphémait la tendresse qui Tavait sauvée; elle s'accusait ellemême de faiblesse et de lâcheté, et, repoussant Henry avec colère, elle s'échappait pour aller pleurer à l'écart. Pareille à une biche blessée
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qui Iraîncà son flanc lo irait morlcl, ollonilnit par les sentiers qui où loi cm la Sèvrc, loi le, égarée, déchirant ses pieds aux cailloux, son visage aux ronces des buissons; puis, épuisée et n'en pouvant plus, elle finissait par tomber, inanimée au revers du chemin. Mais l'indulgente nature veillait sur elle et lui venait en aide. Les arbres l'enveloppaient d'ombre et de fraîcheur : les menthes embaumaient sa couche, les brises caressaient son sommeil, et, pour la regarder, les liserons de neige se penchaient sur les haies. Ainsi, la paix et le silence filtraient goutte à goutte en son âme. A son réveil, elle souriait aux bienfaits de la création : le souvenir d'Henry lui revenait, plus suave que l'air qu'elle respirait, plus parfumé que les plantes de la rive, plus virginal que les (leurs qui la regardaient, et, s'accusant d'injustice et d'ingratitude, elle allait chercher sa grâce dans le cœur qu'elle
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avait repousse. Henry se prêtait avec douceur à tous les caprices de cette humeur tendre et farouche; mais qui pourra dire jamais ce qui se passa dans ce jeune homme durant ce temps d'apparente résignation !
Aussi imprudente dans l'elTusion de ses regrets qu'autrefois dans l'expansion de son bonheur , Marianna ne soupçonnait rien et nesongeaitjamais à s'enquérir si le lac, qu'elle voyait calme et limpide h la surface, ne dormait pas sur unlit tourmenté. Elle n'avait pas encore imaginé qu'il pût y avoir sous le ciel une autre douleur que la sienne, et celui qui serait venu luidire qu'il était une créature souffrant d'une blessurepour le moins aussi cuisantequele mal qui laconsumait, n'eût éveillé peut-être en elle qu'un mouvement d'incrédulité. Elle aimait Henry cependant : elle l'aimait, à l'insu d'elle-même, d' une affection plus \ive que celle qu'entraîne la reconnaissance.