‹ Marianna (volume 3)Chapitre 12 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

tic l'automne. L'inforluné suivait œ rude compagnon en le donnant au diable. Il n'avait de sa vie brûlé de poudre qu'au tir. Les perdreaux passaient sans danger à travers son plomb inoflensif, les cailles lui riaient au nez, les lièvres lui faisaient la grimace. Il rentrait à Blanfort, léger de gibier, mais lourd de fatigue. M. de Beinave le guettait au retour et le menait aux forges. M. Yaltone le reprenait pour lui faire visiter ses métairies, ses cbamps et son jardin anglais et ses prairies artificielles. Si George parvenait à échapper aux persécutions de ses botes, Noëmi, la douce créature, le harcelait plus cruellement encore. Elle était toujours auprès de Marianna , toujours grave, vigilante et maternelle. Fidèle à son rôle d'homme dégoûté de la vie et revenu de toutes choses , Bussy cherchait-il à se poser à la manière des héros de Byron, et à s'envelopper d'un éclat sombre el poétique}

Noëmi le raillait avec un esprit finel le ramenait bientôt à ses proportions naturelles. Frappail-il de mépris toute foi et toute croyance, affectait-il un scepticisme amer; Noëmi le défendait intrépidement contre luimême, assurant qu'elle le tenait pour un aimable et honnête jeune homme qui ne se calomniait sans doute que pour prévenir la médisance. Parlait-il de l'ennui qui pesait sur sesjours, Noômi lui conseillait le travail; de son existence achevée, Noëmi lui prouvait qu'il commençait la vie à peine; de ses mal- ^leurs, elle convenait qu'il était bien malheureux en effet — à la chasse surtout, ajoulait- «lle; — mais elle lui démontrait qu'au milieu de ses désastres , il devait encore remercier la destinée qui avait bien voulu lui laisser -îne santé robuste pour les supporter, une fortune indépendante pour se distraire , et toutes les apparences du bonlieur pour ca-

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cher tant de calamités. Elle lui prenait toutes ses phrases , les perçait avec une aiguille d'or, cl après en avoir chassé le vent et la fumée, les lui rendait aussi tlasques et aussi platesquc les lambeaux d'un ballon crevé. Elle le traduisait en prose; elle le forçait à descendre des régions sublimes où il se réfugiait , et à marcher, comme un simple mortel, sur notre misérable planète. Vainement cherchait-il à regagner les nuages ; la raison de Moëmi l'atteignait bientôt dans son vol , et rien n'était plus plaisant que de le voir alors retomber lourdement sur le sol de la réalité. C'était surtout sur le terrain de ses malheurs que madame Valtone aimait à le poursuivre. Les malheurs de M. Bussy étaient passés en proverbe à Blanfort, et lorsque le soir, durant la veillée, au coin des feux clairs de l'automne, ou dans les sentiers effeuillés, Noëmi disait gravement : — Monsieur Bussy, contez- nous

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donc un de ces malheurs que vous contez si bien , — madame de Belnave elle-même ne pouvait s'empêcher de sourire. Enfin Nocmi manœuvra de telle sorte, qu'en moins de quinze jours elle dépouilla George de ses grands airs, de son manteau couleur de muraille, de sa bonne dague de Tolède, et qu'il ne resta plus de Bussy qu'un garçon bien portant , digne en tout point de faire partie du jury et de la garde nationale, et beaucoup meilleur au l'ond (ju'il ne le prétendait luimême.

Je ne pense pas qu'il y ait au monde une position plus critique que celle de l'homme qui se sent dépoétisé sous les yeux de la femme (ju'il aime. George accepta en homme d'esprit les railleries de madame Vallone, mais il en saisit le véritable sens, et, en homme d'esprit, il comprit vaillamment qu'il jouait le rôle d'un sot. Au bout de trois se-

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maines, il prétexta des affaires qui le rappelaient impérieusement à Paris. Il avait vu toutes ses batteries enclouées , toutes ses licelles découvertes, toutes ses pièces d'or changées en cuivre. La place n'était plus tenable. Il partit, mais altéré de vengeance. Près de s'éloigner, il jeta à Noëmi un regard lier et dédaigneux, auquel elle ne répondit que par un calme sourire. Comme les anges , elle triomphait sans orgueil. Aussitôt que George eut disparu, au détour du sentier, madame Valtone, par un mouvement spontané, attira Marianna sur sa poitrine, et l'y tint long-temps embrassée. Elle ne savait pas, la noble femme, qu'elle venait de perdre sa sœur en croyant ia sauver.

Madame de Belnave n'avait pas entrevu [>îcn nettement le but dans lequel Noëmi s'était attachée à déprécier Bussy ; mais elle avait souffert dans l'amour -propre de l'homme

qu'elle aimait, et, pour le venger, elle se crut obligée à lui faire une part plus large et plus belle. D'ailleurs, sous la froide raison de Noëmi, George avait grandi aux yeux de iMarianna; comme elle, il était incompris; comme elle, méconnu, et madame Valtone n'avait réussi qu'à mettre un lien de plus entre ces deux âmes. Dans sa sagesse inexpérimentée^ elle ignorait combien la passion est subtile et glisse aisément entre les doigts qui essaient de la comprimer; combien surtout elle est ingénieuse à s'encourager ellemême, et à se caresser avec les verges deslimées à la corriger.

Si , d' un côté . Noemi avait , à son insu , aggravé le mal au lieu de le guérir, de l'autre, elle avait merveilleusement disposé Bussy à en profiler. George était parti de Blanfort comme un sanglier blessé. Aigri par le dépit, irrité par les obstacles, son amour, en s'exaspé-

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rant, était devenu passion mauvaise. De retour à Paris , il promit à son orgueil une satisfaction éclatante ; il jura d'immoler Marianna moins à sa tendresse qu'à sa vengeance, et de changer en larmes de désespoir le calme sourire qu'il avait emporté , comme un dernier trait , à son cœur saignant. La veille de son départ, il avait trouvé le moyen d'entretenir Marianna en secret. Il s'était plaint doucement , et pourtant avec quelque amertume, et madame de Belnave, moins par entraînement que par un sentiment de

qénérositéj — elle crut du moins qu'il en était

ainsi, — avait livré aux baisers de George son

front , ses joues bridantes et ses cheveux frémissans. Etaient-ils destinés à se revoir un jour? Ce jour, ils n'osaient le prévoir; mais ils devaient s'aimer d'un amour éternel et tromper, par des lettres fréquentes, les ennuis de la séparation. Avant de s'éloigner,

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lUissy n'avnil pas oublié d'indisposer, par* d'iiabilcs insinualions , Marianna contre Noëmi; de lui présenter sa sœur comme une nature sans élévation et sans poésie, complètement incapable de sympathiser avec les âmes d'élite. Il avait classé charitablement MM. de Belnave et Valtone dans le règne minéral et fini par s'apit03^er sur Marianna, qu'il voyait s'étioler et mourir dans cette atmosphère sans soleil.

Les lettres de George ne se firent pas attendre. Grâce aux relations nombreuses que Marianna avait formées à Bagnères, et qu'elle entretenait par une correspondance active, ces lettres purent arriver à Blanfort sans y éveiller aucun soupçon; elles arrivèrent empoisonnées et brûlantes comme la tunique de Nessus. Ce n'est pas que le cœur de Bussy fut un foyer bien ardent ; mais ce profond ennui cherchait à se distraire aux jeux de la passion

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et pat^venail parfois à s'y tromper lui-même. D'ailleurs , celte liaison , loin de se présenter sous un aspect vulgaire , réunissait toutes les conditions romanesques que recherchent avidement les âmes fatiguées , et George y trouvait mille charmes de pureté et d'innocence qui le reportaient délicieusement aux jours , déjà si loin , de sa jeunesse. Pour Marianna , cette correspondance devint toute sa vie; elle y jeta tous les trésors d'expansion que n'avait pas su exploiter M. de Belnavej elle s'y déchargea des flots de vie qui l'avaient si longtemps oppressée; tout son être s'y épanouit en fleurs de tendresse, de passion et de grâces. Cet échange d'idées et de sentimens absorba son activité , peupla sa solitude et répandit sur son existence une solennité mystérieuse. Lorsqu'après la veillée tout reposait à Blanfort , et qu on n'enlendait plus que le murmure de l'onde qui se mêlait aux longs sou-

piis (lu vent, elle s'enfermait clans sa chambre, et là, pareille à ces fleurs étoilées qui se ferment à la lumière et ne s'ouvrent qu'aux baisers du soir, seule, à la lueur de la lampe, astre cher aux amans , elle commençait sa journée : c'était l'heure de son réveil, l'heure à laquelle le soleil paraissait sur son horizon. Alors il se faisait comme une matinée de printemps. Toutes ses joies s'éveillaient et battaient des ailes; toutes ses pensées de bonheur et d'amour gazouillaient dans son cœur comme une couvée de fauvettes, et , dans le silence des nuits , elle écoutait des voix mélodieuses qui répondaient à celles qui chantaient dans son sein. Nuits recueillies et solitaires, qui ne vous connaît pas ! 0 nuit, plus belle que le jour! Les âmes rêveuses qu'étoulfe l'atmosphère où s'agitent les hommes aiment à vivre dans- ton ombre! Ton haleine est pure et n'a point passé sur les paroles de

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la lovrc'j tes astres sont doux et bienveillaiis ; lu endors les puissans , et tu livres le monde aux nobles âmes qu'il opprime. Tu es le jour des amans ainsi que le jour des poètes ; ils se lèvent avec tes étoiles et s'éclipsent comme elles aux premiers rayons de l'aube. On nous dit que tu vois parfois , sur les gazons baignés de tes molles clartés, alors que les cités reposent, de blancs fanlomes accourir et former des danses légères; mais on ajoute qu'aussitôt que l'aurore a fait pâlir les diamans de ton front, ces enfans de l'air, poussant un cri d'elfroi , se dispersent et s'évanouissent, comme des flocons de brume aux premiers feux qui empourprent l'orient. Ah! dis, ne serait-ce pas là de ces âmes froissées par les tristes réalités que le soleil éclaire ; de ces âmes que le jour offense, et qui t'attendent pour vivre et pour t'aimer !

Ainsi , madame de Beinave s était créé unç 2- édit. I. «

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double existence : le jour, calme et sereine, d'une humeur égale et facile, elle se prêtait volontiers aux allures bourgeoises de Blanfort; la nuit, retirée dans sa chambre, elle s'enfermait avec son amour, et la vraie vie commençait pour elle. Que de fois les lueurs du matin la surprirent écrivant encore , ou plongée dans de déhcieuses extases ! A peine remarquées à Blanfort, ces longues veilles n'étonnaient personne, et si M. de Belnave songeait à s'en plaindre, c'était seulement dans sa sollicitude pour la santé de cette enfant. Au reste, ces façons d'agir n'étaient point nouvelles, Marianna les avait depuis long-temps adoptées; seulement, les nuits qu'elle consumait autrefois à l'étude , dans le but de mater le cœur par l'esprit et d'user l'âme par le corps , n'étaient plus remplies que par sa correspondance avec George. L'imagination s'égare aisément à ces muets entretiens et la passion y trouve

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