‹ Marianna (volume 3)Chapitre 16 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

spécialités sans en posséder aucune, un de ces parasites de la lilléraluie et des arls, qui promènent leur ennui de l'alelier du peintre au sanctuaire du poète, et , sans avoir jamais rien fait, jouissent de tous les bénéfices du talent et de la célébrité. Au courant de tout, il sut se rendre nécessaire à M. de Be!nave, qui n'était au courant de rien , et qui s'estima fort heureux de pouvoir se reposer sur lui du choix des plaisirs et des distractions.

Il faut convenir que, pour une ame impatiente du joug , pour une tète ardente, pour un cœur enthousiaste, c'était une admirable époque que celle durant laquelle Marianna visitait Paris : uneépoquedont les turbulentes intluences atteignaient les natures les plus molles et les plus paisibles. Paris sentait encore la poudre : c'était encore dans ses murs conîme un lendemain de bataille. La révolte

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était dans l'air et l'émeute partout : dans les rues, dans les livres, au\ théâtres. 11 y avait dans tous les esprits un besoin fiévreux de trouble et d'agitation qui se prenait à toutes choses. Ebranlée par un choc violent, la société venait de vomir à sa surface les passions bonnes et mauvaises qu'elle avait long-temps couvées dans son sein; et, à la voir courant échevelée de côté et d'autre, vous l'eussiez crue prise de vin. Paris renouvelait les saturnales de l'ancienne Rome, ou plutôt, sans aller si loin, c'était le Paris de la Fronde, remuant , bruyant , tapageur ; guerroyant avec la plume aussi bien qu'avec l'épée ; se raillant de tous les partis ; ne sachant trop ce qu'il voulait , mais ne voulant rien de ce qui était; avide de bruit et de changement, applaudissant à toutes les rébellions, prêtant la main à tous les désordres^ et, comme le Paris de la Fronde, comptant avec orgueil des héros jeu-

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ncs et vaillnns, des liéroïnes jeunes et belles; car celle bizarreépociue avait , comme sa steui* aînée, ses duchesses dcMontpensier, de Longueville et de Montbason ; car, dans cette grande confusion , les sexes mêmes étaient confondus. Le caractère primitif de la femme menaçait de s'effacer et de se perdre -, la femme s'était constituée apôtre militant. Ce n'étaient plus ces créatures de grâces et de tendresse qui , jusqu'alors, avaient régné par leur faiblesse, et ne s'étaient point enquises de leurs droits , tant elles avaient de doux privilèges, plus forts, plus puissansqueles nôtres! Ces types charmans, qui fleurissaient aux beaux jours de la belle société française, étaien t remplacés par un type de femmes raisonneuses, fières et viriles, qui se mêlaient à nos luttes, descendaient dans l'arène, combattaient à nos côtés , et nous étonnaient parfois par !eur mâle et bouillante audace. Tout était re-

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mis en question ; les inslitiilions sociales aussi bien quclesinslitutions politiques et religieuses, les maris aussi bien que les dieux et les rois. Ce n'étaient de toutes parts que blasphômes contre les lois , ironies sanglantes contre le mariage, aspirations effrénées vers un avenir meilleur. Toutes les places regorgeaient de législateurs de vingt ans, qui trouvaient le Christ un peu vieilli, et voulaient bien le suppléer dans le soin de diriger l'humanité. Dans leur évangile, la souffrance était présentée comme une impiété, la résignation comme une lâcheté , la protestation comme un devoir. Ils affranchissaient la femme et divinisaient l'amour. Que vous dirai-je? Le vieux mondetremblaitsur sa base; un monde nouveau semblait près d'cclore. La rage de destruction et de réédification s'était emparée de tous les courages, et il ne s 3 rencontrait partout |que gens portant lej glaive

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d'Allila d'une main et la lyre (rAmplnon de l'aulrc. Iléias ! ainsi que le glaive, la lyre fuL impuissante. Rome est encore debout : les murs de ïhèbes rampent sous l'herbe. Qui nous dira où sont allés tant de nobles efforts et tant de belles espérances? Mais quel séjour, quelle patrie que ce Paris d'alors pour Marianna, qui le voyait pour la première fois î Que de flatteurs, que de courtisans, que de complices durent partout l'accueillir, l'encourager et lui sourire! Que de muettes sympathies, que de mystérieuses attractions entre celte âme et toutes ces âmes! Et avec quel art, avec quelle adresse George ne sut-il pas exposer cette imprudente ardeur à toutes celles qui pouvaient l'égarer!

Tout ce remue-ménage social n'avait éveillé que de médiocres sympathies dans l'esprit de M. de Belnave. C'était là cependant un homme de travail et fils de ses œuvres; mais l'audace

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des novateurs eirrayait le paisible induslriel qui, se méfiant nn peu des expériences de nos Piatons modernes, trouvait qu'au bout du compte le vieux monde n'allait pas trop mal. Essentiellement progressif en métallurgie, il avait sur la propriété, sur !a famille et sur la destinée de la femme, des vues passablement étroites. Marianna s'irrita de ce sens droit et positif que les cœurs neufs et fervens accusent trop souvent d'égoïsme. Elle applaudit à tous les essais de réforme avec un enthousiasme que George encourageait en secret, et qui faisait sourire M. de Belnave. Elle battit des mains à toutes les utopies généreuses; elle ouvrit son espoir à tous les rêves d'avenir; elle crut entendre le bruit delà vieille société quicroulait; elle vit danssessongesunesociété triomphante qui surgissait au milieu des ruines; elle écouta déjeunes âmes qui l'invitaient en chantant des hymnes de bonheur et d'amour. Ce fut pour

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elle lin enivrement véritable! Sa passion ne fit que s'exalter danscelte chaude atmosphère, et George, s'il avait pu se contenter d'un bonheur dcslnlcressé, aurait été heureux entre tous :carjamais flamme plus pure n'avait brillé dans un cœur plus ardent. Mais il y avait longtemps que Bussy n'en était plus aux extases de l'amour éthéré; et d'ailleurs, sa vanité, cette monstrueuse vanité de l'homme, le poussait impérieusement à venger la défaite et les humiliations qu'il avait essuyées à Blanfort. Cependant les affaires de M. de Belnave étaient traversées par mille difficultés. A peine venait-il de parer victorieusement au danger qui l'avait attiré à Paris , qu'il reçut avis d'un sinistre nouveau qui le menaçait à Saint- Étienne. La présence de M. Valtone était nécessaire à Blanfort, et les intérêts de l'association , quoique assez faiblement compromis, rendaient la présence d'un des deux as-

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sociés indispensable à Saint-Étienne. Décidé à partir, M. de Beinave annonça sa résolulion, en promettant un prompt retour.

A celle nouvelle, Marianna fui prise d'un vague sentiment de terreur. Pour la première fois, elle se délia d'elle-même. Elle alla noblement à son mari , el lui manifesta le désir de l'accompagner. M. de Beinave lui fil observer que le retour suivrait immédiatement le départ, que ce voyage ne saurait lui offrir aucun charme, el qu'elle n'en rapporterait que des souvenirs de fatigue el d'ennui. Marianna insista. Elle avait toujours été curieuse de voir un chemin de fer, el l'occasion de satisfaire celle curiosité pouvait ne se représenter jamais. M. de Beinave lui fil remarquer en souriant que celte curiosité ne l'avait jamais tourmenlée d'une façon bien vive, puisqu'elle se révélait pour la première fois; et, comme Marianna insistait encore, il cher-

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