‹ Marianna (volume 3)Chapitre 17 sur 37 · CHAPITRE V. f 3 i · texte numérisé non relu

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cha à lui dômonlrer que sa présence à Saint- Étiennc serait pour le moins étrange, au milieu des graves intérêts (fu'il allait y défendre , et qu'elle nuirait infailliblement à la célérité de ses opérations. Marianna allait répliquer, quand survint madame Salsedo , qui se mcla à cette petite discussion conjugale. Après avoir écoulé les deux partis, elle approuva chaleureusement son frère, et se tournant vers sa belle-sœur :

— Chère enfant , lui dit-elle avec bonté esl-ce donc moi que vous redoutez? Je sens que je ne puis être pour vous une compagne bien agréable, mais vous savez que je ne suis point importune. En persistant dans votre résolution, ne m'autoriseriez - vous pas à croire que vous cherchez un prétexte pour fuir Paris , et que ce n'est pas Paris que vous fuyez ?

Madame Salsedo venait de placer la question

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sur un terrain où Marianna aurait eu mauvaise grâce à combattre. Madame de Belnave n'insista plus. Elle resta par ménagement pour les susceptibilités de sa belle-sœur, mais bien heureuse au fond de pouvoir concilier sa passion avec son devoir, son amour avec sa conscience.

, Loin de Paris, sur les bords de la Creuse, il y avait un ange qui priait tous les jours pour elle.

M. de Belnave trouva à Saint-Éiienne des affaires plus sérieuses et plus compliquées qu'il ne l'avait prévu , et son séjour s'y prolongea au-delà du temps qu'il s'était assigné d'abord. 11 écrivit à M. Valtoneet à Marianna; à l'un, pour le mettre au courant de ses opé-

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râlions, à l'autre, pour la rassurer. Par je ne sais quelle réserve que les âmes délicates et les esprits déliés s'expliqueront peut-être, Marianna, dans ses lettres, n'osa point instruire sa sœur de l'absence de son mari, et par un autre motif plus facile à comprendre, M. \altone cacha à Noômi le séjour de M. de lîeinaveà Saint-Étienne. Par cette discrétion, il s'épargna l'ennui d'expliquer à madame Valtone la nécessité de ce voyage; d'ailleurs c'était une vieille habitude entre les deux amis de ne point mêler leurs femmes au mouvement de leurs affaires, et de les préserver ainsi des ennuis rongeurs du commerce. Noëmi ignora donc les dangers auxquels était exposée sa sœur, et put croire que M. de Belnave n'avait point cessé de veiller sur elle. Cependant les lettres de Marianna devenaient plus rares : embarrassées dans l'expression , chaque phrase y révélait un sentiment de

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gêne et de conlrainle, el madame Yallone, en les lisanl, se seiilail oppressée par une mortelle inquiétude.

Au bout de quinze jours, les inlérèls de l'association ramenèrent directement M. de Belnave à Blanforl. Il arriva en même temps que la lettre qui annonçait son arrivée j M. Vallone était aux forges. En le voyant descendre seul de la chaise de poste qui l'avait amené, madame Yaltone pâlit, el d'une voix altérée :

— Qu'avez-vous fait de l\îarianna? lui demanda-t-elle aussitôt.

— Marianna est à Paris , répondil-il , et j'arrive de Saint-Éticnne.

— De Saint-Étienne ! s'écria Noëmi de plus en plus troublée.

— Je vois bien, répliqua M. de Belnave, que Yaltone ne vous a instruite de rien : mais, Dieu merci ! les choses vont mieux que nous

iV2 MARI ANNA.

n'avions osé l'espérer. Les temps sont mauvais, les hommes ne valent guère mieux, mais nous triompherons de tout : faites taire vos inquiétudes.

— Je vous demande ce que vous avez fait de Marianna? répéta madame Valtone.

— Pour Marianna, répondit tranquillement M. de Belnave, je n'ai pas voulu soumettre ses plaisirs aux exigences de nos intérêts : je l'ai engagée à prolonger son séjour à Paris de six semaines...

— Six semaines ! s'écria Noëmi attérée.

— Époque à laquelle mes affaires me permettront d'aller la chercher, ajouta-t-il avec une imperturbable assurance. Si d'ici là le mal du pays la tourmente, elle sait qu'elle est libre de revenir à nous : sa femme de chambre l'accompagne, et d'ailleurs il faut bien vous imaginer que le trajet de Paris h Blanfort est une promenade d'enfant.

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I.a foiidro en tonil)anl aux pieds do Noëmi l'aurail frappée de moins de stupeur. Elle écoulait son beau-frère d'un air égaré, et celuici ne put s'empêcher de lui demander :

— Qu'avez- vous?

— Rien , répondit-elle : seulement je trouve singulier que vous ayez consenti à laisser Marianna, ainsi seule, à Paris.

— Rien n'est plus simple , répliqua M. de Belnave. Dabord Marianna n'est point seule; ma sœur |est , heureuse de l'avoir auprès d'elle...

— Sans doute, dit Noëmi en affectant une sécurité qui était bien loin de son cœur. — Et comme M. Yaltone accourait: — ce que vous avez fait est bien fait , ajouta-t-elle en refoulant dans son sein les mille pensées qui l'agitaient.

M. Yaltone s'empara de M. de Belnave, et la discussion des affaires absorba le reste de la jjournée. Vers le soir, la conversation prit

i-H MARI ANNA.

une lournure moins grave, et Noëmi piU y prendre pari. Il fut question de la capitale, de SCS plaisirs et de ses fêtes. Cachant sa sollicitude alarmée sous un air de curiosité féminine, Noëmi interrogea son beau -frère sur le séjour de sa sœur à Paris. M. de Belnave n'é* pargna point les détails ; il exalta surtout le dévouement de Bussy, et se loua de la façon toute charmante avec laquelle George avait pris sa revanche sur l'hospitalité de Blanfort. Noëmi l'écoutait avec une anxiété avide; dans les le;tres de Marianna, il n'avait pas été question une seule fois de George Bussy.

M. de Belnave se relira de bonne heure. Restée seule avec son mari :

— Mon ami, lui dit Xoëmi d'une voix brève, as-tu confiance en moi?

— Comme en Dieu , répondit sans hésiter M. Yaltone.

— Eh bien ! si j'étais obligée de m'absenlcr

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durant quelques jours, si ma présence était nécessaire à Vieilleville ou ailleurs, si mon dépari avait besoin d'un impénétrable mystère, si les motifs devaient en être ignorés do tous, même de toi , s'il me fallait partir , partir seule, sans autre confident que moimême, sans autre guide que ma volonté, que dirais-tu?

En parlant ainsi , la douce Noëmi avait un air si décidé , si grave, si solennel ; ses paroles contrastaient si singulièrement avec ses bnbiludes paisibles et sédentaires, que M. Valtone, la regarda d'un air étonné, et ne lui répondit pas.

— Eh bien ! demanda-t-elle avec ce ton de

caressante humilité que les femmes savent si bien prendre, de ce ton qui supplie et commande à la fois.

— Eh bien! tu partirais, répondit enfin M, Valtone qui pensa que sa femme voulait

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iA6 MARIANNA.

se jouer de lui , et meilre sa confiance à l'épreuve.

— Mon ami , dit-elle en l'embrassant , c'est bien. Demain tu m'accompagneras jusqu'à Châteauroux : là, tu me laisseras libre et seule. PourM.de Belnaveet pour les gens de la maison, je serai partie pour Yieilleville...

— Et pour moi?

— Pour toi , je vais où Dieu m'appelle.

— Ah ça ! parles-tu sérieusement ? s'écria M. Yaltone, qui ouvrait des yeux grands comme des fourneaux.

Effrayée elle-même de la solennité de ses propres paroles, madame Yaltone pensa qu'il était prudent de donner à la démarche qu'elle méditait le moins d'importance possible, et comme, en toutes choses, le mystère entraîne toujours les imaginations les plus rassisses audelà de la réalité, comme il répugnait d'ailleurs à cette âme honnête d'agir en secret

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de son mari, et de mettre en lui moins deconfiancequ'il n'en mettait en elle, Noëmi se décidaà tout révéler à son époux , mais en dissimulant toutefois la gravité de ses pressentimens.

— Ecoute, lui dit-elle en s'appuyant coquettement sur l'épaule de M. Valtone, voilà ce qui se passe, une niaiserie, un enfantillage, rien qui mérite une préoccupation sérieuse , et peut-être me trouveras-tu bien folle de prévoir le mal de si loin. Tu sais ce monsieur Bussy qui a connu Marianna à Bagnères, ce monsieur George Bussy , qui a passé trois semaines àBlanfort, et de qui M. de Belnave se louait ce soir avec tant d'enthousiasme?

— Eh bien ! cria l'impatient industriel.

— Eh bien ! mon ami, dit Noëmi en le regardant d'un air fin et doucement railleur, comment se fait-il que toi, qui as de l'esprit, une rare perspicacité, une clairvoyance qu'on ne trompe guère , tu ne te sois pas aperçu que,

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durant son séjour à Blanfort, ce monsieur

Bussy

Elle s'interrompit un instant, et comme M. Valtone la regardait d'un air effaré :

— Tu ne t'es aperçu de rien? lui dit-elle.

— Au diable les femmes! s'écria-l-il avec humeur.

~ Au diable les maris! fit-elle. Ainsi, monsieur mon époux , vous avez pensé pieusement que notre hôte n'était venu ici que pour tirer sa poudre aux mésanges , et que le fer de vos usines était l'unique aimant qui l'attirât à Blanfort. Vous êtes digne de l'âge d'or, et recevez mes complimens, ajouta-t-elle en lui faisant une gracieuse révérence.

— Mort de ma vie ! s'écria M. Yallone en se frappant le front, j'ai deviné.

— Vraiment ! dit Noërai en croisant ses mains d'un air tragique et comique à la fois.

W. Vallone avait passé au service plusieurs

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anuéesde sa jeunesse, et il en avait conservé des iiabiludesquclque peu soldatesques. Ainsi, par exemple, il traitait militairement toutes les (jueslions d'honneur, et n'imaginait pas (fue la moindre offense pût ne pas entraîner un rendez -vous sur le terrain. Aussi, son premier mouvement l'ut-il de prévenir M. de Belnave , et de lui mettre au poing la garde d'une épée ou la crosse d'un pistolet. Noëmi eut bien de la peine à lui faire comprendre qu'en agissant de la sorte, il ruinerait le repos de M. de Belnave et la réputation de Marianna , et qu'une telle réparation serait mille fois pire que l'offense.

— D'ailleurs, ajoula-t-elle, qu'y a-t-il donc en tout ceci qui puisse tant te révolter? M. Bussy est jeunej Marianna est belle. Peutêtre ont-ils été, lui, un peu étourdi , elle, un peu légère. Mais, pour Dieu, mon ami, ne va pas croire...

— C'est égal , c'est égal ! répliqua M. Valto- >ie , il faut que de Beinave coupe les oreilles à ce gaillard-là ^ aiin que les maris le reconnaissent et se délient de lui. Ah! mon petit monsieur, ajouta-t-il en se frottant les mains et en se promenant dans la chambre, vous vouliez nous en donner à porter ! Ah ! vous couriez deux lièvres à la fois! Ah! vous chassiez sur toutes nos terres! Patience, mon cher lils, patience! nous allons régler nos comptes.

Dans l'habitude générale de la vie, M. Val- \one était convaincu qu'il dominait sa femme ; mais il n'en était rien , et Noëmi exerçait sur lui une domination véritable, si douce, il est vrai , qu'il ne la sentait pas : c'était l'empire de la grâce et de la raison. Après avoir jeté sa colère, M. Valtone finit par entrevoir qu'il serait peu sage d'éveiller pour si peu de chose les soupçons de M. de Beinave , et qu'il était plus prudent de laisser à Noëmi le soin de

CHAPlTllt: M. iôl

mener à bien toute cette affaire. C'était un homme, sinon d'une vaste intelligence, du moins d'un sens honnête et docile à la main qui savait le diriger. Abandonné à ses seules lumières, il voyait diflicilemenl le but; mais il suffisait de le lui indiquer pour qu'il y marchât droit et ferme. Après avoir renoncé à ses plans de bataille, il s'effraya long-temps à l'idée de confier sa femme aux grands chemins, et de l'envoyer toute seule à Paris, ville de perdition, ainsi qu'il l'appelait lui-même. Mais Noëmi insista avec tant de force et de courage, elle mit tant de bonne foi à se rire elle-même des dangers que son mari lui faisait entrevoir, elle lui démontra si bien qu'il s'agissait du bonheur de leurs deux amis, et qu'elle seule pouvait y toucher sans le compromettre, elle plaisanta avec tant d'esprit le rôle d'héroïne qu'elle allait jouer sur la scène du monde, elle fut en un mot si charmante,

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si pleine d'entraînement et de séductions de tout genre, que M. Yaltone finit par céder et par l'aider lui-même à préparer son petit bagage. Le lendemain, tous deux partirent à la poinle du jour. Arrivés à la ville, ils passèrent ensemble le reste de la journée, et vers le soir, après s'être embrassés, tous deux s'éloignèrent, l'un emporté par son cabriolet vers Blanfort, l'autre vers Paris par la malleposte.

La malle volait; les chevaux avaient des yiles : ils parurent de plomb à l'impatience de ^oëllli. Paris semblait fuir devant elle, et son regard avide le demandait à chaque horizon. C'est que la sécurité qu'elle avait affectée vis-à-vis de M. Yaltone était bien loin de son cœur! Enlin, après de longues heures d'indicibles angoisses, elle entra dans ce Paris qu'elle ne connaissait pas. C'était la nuit: le silence Oiivuloppait la cité. INoëmi traversa

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sans [)àlir ce lab}'riiill»c aux mille délouis; une seule pensée, un uniqtie enVoi occupaient son ame. Elle se relira, pour achever la nuit, dans un liùtel garni de la rue Jcan-Jacques- Rousseau, [)roclie l'hôtel de la Poste. Là, elle remercia Dieu qui l'avait inspirée, et, après avoir prié avec ferveur, elle se jeta sur son lit pour attendre le jour. Sa tête était brûlante et ses membres brisés. Bientôt la fatigue du corps triompha des anxiétés du cœur : elle dormit d'un sommeil de plomb; lorsqu'elle s'éveilla, le soleil entrait à pleins rayons dans sa chambre.

Elle se leva à la hâte. Ce fut un grand étonnement pour les gens de l'hôtel où elle s'était réfugiée, que de voir cette femme, si jeune et si belle, jetée sans protecteur au milieu de Paris qu'elle voyait pour la première fois. Elle supporta sans faiblir les mines railleuses qui l'accueillirent sur son passage ; elle savait

io4 mâriânna.

sa cause noble et sainte. A peine levée, elle monta dans une voiture de place, et se fil conduire à la demeure de madame Salsedo. En traversant cette foule agitée qui se pressait de toutes parts, elle sentit redoubler ses terreurs, et ses regards plongèrent avec effroi dans ce goulfre aux mille voix qui grondaient autour d'elle.

— O mon Dieu! se disait-elle, en est-il temps encore? Seigneur, avez-vous entendu les vœux que je n'ai point cessé de vous adresser? Avez-vous veillé sur cette enfant abandonnée que je vous confiais dans mes prières? Lui avez-vous envoyé un de vos anges pour la défendre; un rayon de votre sagesse pour l'éclairer? M'avez-vous conservé ma sœur, et n'arrivé-je pas trop tard pour recueillir les fruils de votre protection?

La voiture s'arrêta. Madame Valtone en descendit. Guidée par le concierge, elle se

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