‹ Marianna (volume 3)Chapitre 18 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

dirigea vers rappartement qu'occupait madame de Belnave. Près de sonner, elle sentit ses jambes se dérober sous elle et son cœur mourir dans sa poitrine. Elle sonna.

— Ah ! bénie soyez-vous d'être venue, madame! lui dit Mariette, la femme de chambre de Marianna. Depuis quelques jours, ma pauvre maîtresse est bien triste !

— Où est ma sœur ? demanda Noëmi , blanche comme un linceul.

La femme de chambre indiqua la porto du salon. Madame Valtone l'ouvrit et la ferma; puis elle s'arrêta immobile à contempler Marianna , qui ne l'avait point entendue et qui ne la voyait pas.

Accoudée sur une table , la tête appuyée sur une main , dont les doigts se perdaient dans les boucles de sa chevelure, le front pâle, le visage amaigri, madame de Belnave semblait abîmée dans une méditation dou-

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loureuse. Ses lèvres étaient décolorées, ses cheveux en désordre , et tout son corps affaissé sous un sentiment de morne désespoir. Elle demeura long-temps ainsi. Enfin , ayant levé les yeux , elle aperçut sa sœur qui se tenait debout devant elle. La malheureuse poussa un cri déchirant, et, cachant sa tête dans ses mains, elle se prit à sangloter. Noëmi se laissa tomber sur un siège, et toutes deux restèrent muettes : leurs larmes se parlaient et se comprenaient trop bien !

Après un long silence, madame Valtone s'approcha de sa sœur , et , lui prenant la tête entre ses mains, elle l'attira sur sa poitrine et l'y garda long-temps embrassée.

— C'est un grand malheur! lui dit-elle enfin ; nous passerons noire vie à le pleurer ensemble.

— Ah ! s'écria Marianna avec désespoir, tu n'as plus de sœur, M. de Belnave n'a plus

d'épouse : lout est perdu pour moi ! Je ne dormirai plus sous le toit do Hlanlbrt.

— 0 ma bicn-aimée sœur! ditNocmi en lui jetant au col ses bras éplorés, ne parle pas ainsi, car il me semble déjà que tu m'es devenue plus chère.

— Hélas! dit Marianna en s'arrachant des bras qui l'enlaçaient, tant de bonté m'accable, et vous me tuez en m'absolvant.

— ■ Viens, lui dit Noëmi en la pressant de nouveau sur son sein , viens, partons ; ne reste pas plus long-temps dans ce Paris qui t'a perdue! Pauvre enfant , tu n'es pas coupable, lu n'as été qu'égarée; d'ailleurs, il n'est pas de vertu dans tout son éclat qui soit plus douce au ciel que le repentir, humble et priant dans l'ombre. Viens, Marianna, viens, ma sœur; nous lutterons, nous souffrirons ensemble; nous porterons à nous deux le poids de tes douleurs, et un jour viendra

peut-être où Dieu te rendra en larmes de joîe les larmes que tu auras versées en expiation de les fautes d'un jour.

Marianna secoua tristement la tête j pour toute réponse , elle indiqua du geste une lettre qu'elle venait d'écrire , et qui n'attendait plus que le cachet. Madame Valtone la prit, en déploya d'une main tremblante les feuillets encore tout humides, et les lut à travers ses pleurs. Adressée à M. de Belnave , cette lettre respirait la sombre exaltation du remords et du désespoir. C'était bien le remord et le désespoir qui l'avaient dictée ; elle était bien le cri d'une âme éperdue et meurtrie de sa chute. C'est que Tabîme est profond , et que les plus intrépides cœurs n'en touchent point le fond sans pâlir. Les bords en sont décevans, et la passion y conduit ses victimes par des sentiers mollement inclinés. On s'abandonne aisément le long de ces pentes; on

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se promet d'abord de n'aller que jusqu'à micote. A mi-cùle, on hésite; mais en se retournant, on aperçoit encore la fumée du toit domestique. On se rassure : on croit avoir fait quelques pas à peine; on poursuit, il semble qu'on pourra toujours enrayer à volonté sur une route si facile. On avance sans crainte sur les gazons fleuris et sous les frais ombrages; tout vous sourit, tout vous invite; l'idée même du danger est pleine de coquetteries agaçantes ; le danger qu'on défie est un attrait de plus. On va toujours. Cependant, la pente devient plus rapide. On veut s'arrêter; il n'est plus temps. Le sol manque, le sentier fuit, le pied glisse : l'abîme est béant; on y tombe. On y tombe enivré, on s'y relève dans les larmes; car il se fait alors une épouvantable lumière, et, en se voyant exilée de tant de biens qu'on n'apprécie qu'après les avoir perdus sans retour, en se sentant

décime de sa chasteté, cette seconde virginité plus sainte que la première; en contemplant les ruines du passé, l'incertitude de l'avenir et le trouble de l'heure présente, l'âme se reploie douloureusement sur elle-même, et se demande avec déchirement comment tout ce désastre, qui promettait de n'arriver jamais, est arrivé si prompt et si terrible. Que faire alors? Comment remonter cette colline si douce à descendre, mais si rude à gravir? Deux voies sont ouvertes , il faut choisir. Tromper le monde ou le braver en face ; receler l'adultère dans la famille ou le proclamer au grand jour. La première voie est plus généralement fréquentée; la seconde est plus noble; mais, de chaque coté, ce n'est que tourmens et anxiétés, luttes et combats de tout genre, au milieu desquels bourdonne ce fatal instinct qui dit que l'amour n'est point éternel, et qu'en s'éleignanl il ne laisse

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