CHAPITRE M
et madame Vallone, désespérant de vaincre tant de passion ou tant d'orgueil , et supposant naturellement que l'influence de George Bussy n'était pas étrangère a celte obstination, prit hardiment, à l'insu de Marianna, une résolution qui , dans toute autre circonstance , aurait effarouché en elle tous les instincts timorés de la femme. Bussy, en quittant Blanfort, a\ait laissé son adresse à ses hôtes; madame Yaltone fit taire toutes ses répugnances, et se décida à aller trouver cet homme. Si l'on veut bien songer que Noëmi n'était rien moins qu'une femme forte, et seulement une craintive créature, une fille de province, façonnée de bonne heure à tous les scrupules, à tous les préjugés de son sexe; peut-être , tout en convenant qu'elle devait terriblement ennuyer Marianna, trouverat-on qu'il y avait quelque héroïsme dans ce dévoùment qui s'ignorait lui-même,
George se trouvait dans une grande perplexité. H en était à se demander s'il accepterait vaillamment son bonheur, ou s'il reculerait , comme un poltron , devant sa victoire : alternative embarrassante, et peut-être se serait-il abstenu du triomphe, s'il eut prévu que
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Marianna dut prendre ainsi sa défaite au sérieux. Mais, la faute commise, en subirait-il les conséquences, ou chercherait-il à les éluder? C'était là la question , et la question était grave.
Je crois avoir dit déjà que George entrait alors dans cette période d'existence qui est au cœur de l'homme ce que le crépuscule du soir est à la terre; dans cet âge, où, près de se retirer, la jeunesse et l'amour projettent sur l'àme qu'ils vont abandonner de mourantes clartés, précurseurs de la nuit éternelle. A l'approche de ces ténèbres qui menacent de l'envahir, l'âme attise avec désespoir les feux de son foyer pâlissant. Elle dit à l'ombre : — Va-t-enI — à l'amour et à la jeunesse : — Ne vous éteignez pas encore ! ~ et sous les voiles qui déjà commencent à l'envelopper, elle s'agite impatiemment pour revoler vers la lumière. Ainsi , il y avait deux natures en Bussy , deux élémens qui se com-
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ballaîentetchcrcliaienl à s'absorber l'un l'autre : d'une part, la vie agonisante, qui no demandait qu'à renaître j de l'autre , le néant, au pied lent, mais sûr, qui entrait dans son cœur et l'étreignait de sa main de 1er. Cet âge qui sépare la jeunesse qui s'achève de la virilité qui commence, où la passion se raidit encore contre la froide raison qui l'écrase, où les illusions expirantes jettent un dernier cri de douleur devant la réalité qui s'avance; cet âge est un âge terrible, et les luttes et les déchiremens qui l'accompagnent l'orment le plus triste spectacle que l'homme puisse s'offrir à lui-même.
George en était là, pourtant! Il y avait en lui une ardente aspiration vers les biens qu'il sentait près de lui échapper. Était-ce seulement un profond ennui qui cherchait à se distraire, ou bien l'effort d'un cœur orgueilleux qui voulait tromper à tout prix le sentiment
de son inipuissanco? Je ne sais, mois toujours est-il que George appelait l'amour. Et certes, en lui envoyant Marianna, son bon ou son mauvais génie l'avait exaucé dans ses vœux les plus chers! Belle, romanesque, exaltée, prompte aux sacrifices, dévorée de la soif des grands dévoûmens, nature exubérante, assez riche de sève et de vie pour pouvoir, sans s'appauvrir, raviver à ses sources des forces languissantes, Marianna devait lui apparaître comme une fille du ciel, descendue tout exprès pour lui rendre les trésors qu'il avait perdus, ou pour lui conserver ceux qu'il allait perdre. C'était à coup sûr une magnifique occasion d'aimer, de ressaisir l'enthousiasme et la foi , les transports brûlans et les saints extases, et tout le divin cortège de la trop heureuse jeunesse. Bussy en convenait lui-même, et les poétiques aspects sous lesquels se présentait cette liaison nouvelle, les
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obstacles qui rontouraient de tontes parts, le caractère sérieux (|n'elle avait revêtu d'abord , la douleur do Marianna, sa fierté , ses remords, ses larmes, son désespoir, tous ces aiguillons l'irritaient, le poussaient dans l'arène, reveillaient en lui de juvéniles ardeurs, et l'excitaient à poursuivre les chances d'une passion qui lui promettait le retour des émotions dont il pleurait la perte. Aussi, la révolte do madame de Beinave après sa chute, sa résolution de ne plus retourner à Blanfort, ses projets de rupture avec le monde, ne l'avaient-ils d'abord que médiocrement alarmé. Lasd^isolement etde solitude, fatiguésurtout des faciles tendresses à travers lesquelles il promenait depuis plusieurs années son oisive indifférence, il s'était dit qu'il était temps d'en flnir avec son long veuvage, que l'heure était enfin venue de quitter le deuil d'un premier amour, et libre de tous soins, indépen^ 2'"^ édit. 1, 1-2
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dant de forlunv'i el de caractère, peu soucieux de ménager le monde, il s'élait abandonné d'abord avec une secrète joie aux nioiivemens passionnés de son cœur.
Mais bientôt la réflexion avait passé sur ces velléités de jeunesse, comme les premières gelées de novembre sur les bourgeons éclos aux derniers soleils de l'automne. Bientôt le doute railleur, le scepticisme amer, la raison inexorable, tristes enfans de l'expérience, étaient venus l'assaillir et le ramener à des idées plus saines. Son ivresse s'était dissipée; avec elle s'étaient évanouis les gracieux horizons, et sortant tout armés des vapeurs poétiques qui les avaient un instant dérobés, les embarras de sa position lui étaient apparus sous leur jour véritable et l'avaient frappé d'épouvante. La position était rude en effet : car George n'était pas encore arrivé à ce point de philosophie transcendante où tout sentiment d'honneur et de
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(K'Iîcatesse , appliqué à l'amour, est impitoyablement Irailc clo (blic ou (renfimliilagc; et quoique la destinée de Marianua fùl , eu cette occurence, la moindre de ses préoccupations , toutefois il ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'il ne s'appartenait plus à lui-même et qu'il était trop tard pour se retirer, conscience nette, du jeu fatal où il s'était engagé. Un dernier espoir lui restaitencore, c'est que, passée la première heure de trouble et de tourmente, Marianna , cédant d'elle-même à des impulsions moins rebelles, saurait concilier ses devoirs d'amante et d'épouse. Mais, après deux jours de retraite et de solitude employés ta méditer la règle de conduitequ'elleaurait désormais à suivre, madame de Belnave écrivit ;i Bussy tjue sa résolution était innébrnnlable, et que l'aveu de ses fautes venait de mettre entre elle et Blanfort une insurmontable barrière. Cette fois , ce n'était
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plus l'emportement d'une douleur irrcflérliie : madame de Bclnavc avait tout prévu , tout pesé, tout calculé, et le ton de ferme dignité qui régnait dans sa lettre disait assez que la passion n'en avait pas été l'unique conseiller.
George reçut cette lettre le matin même du jour où Noëmi était allée trouver sa sœur. Il la lut et demeura foudroyé sur la place. Si Marianna n'y faisait point appel à la protection de Bussy , c'est qu'elle était ou trop fière pour la solliciter, ou trop candide pour imaginer qu'elle dût être sollicitée : tout ce qui restait en lui de loyal et d'honnête ne l'en proclamait pas moins le soutien obligé, le naturel appui de l'existence qu'il avait brisée. Que résoudre et que faire? Décliner la responsabilité de ses actes révoltait tous ses instincts de pudeur et de probité 5 l'accepter faisait crier toues lesfib res de son égoïsme.
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Il se (lisait bien (m'abandonncr Marianna dans la voie où il l'avait entraînée serait d'un l'élon et d'un lâche; mais il se disait aussi (ju'entraver son avenir, à lui , compromettre son repos, aliéner sa liberté, serait d'un enfant et d'un fou. 11 avait assez expérimenté les bas-fonds de la vie pour savoir tout ce (ju'il y a de misères attachées à ces liaisons (jui heurtent de front le monde, et pour ne pas s'arrêter avec terreur devant les maux qu'il ne prévoyait, hélas! que lorsqu'il n'était plus temps de les prévenir. Encore une fois, que résoudre? George en perdait la lèle. Il se jeta sur un divan, et, après avoir relu la lettre de Marianna , il la froissa avec colère, se demandant qu'elle rage poussait les hommes à jouer contre un éclair de volupté le loisir d'une vie tout entière, quelle rage aussi poussait les femmes à donner tant d'importance à une chose qui par elle-même en mé-
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rilait si peu. Il était là depuis quelques heures, cliorciiaiil vainement à se tirer des dif(icultés épineuses où il était enchevêtré, lorsque le irùlement d'une robe se fit enleiuhe et la porte de son cxibinet s'ouvrit. Encore étendu sur son divan , George achevait de brûler une pincée de maryland roulée dans du papier d'Espagne: car, dans les grandes crises, le cigarre endort les angoisses du cœur , et parfois est fécond en inspirations salutaires. Au bruit que fit la porte en s'ouvrant il se leva et se trouva face à face avec madame Valtone. Le bout de cigarette qui fumait encore à ses doigts tomba sur le parquet, et Bussy recula de deux pas devant cette apparition inattendue. Mais triomphant aiissilùL de ce mouvement de surprise, l'orgueil de la vengeance satisfaite éclaira son front, et ses lèvres , relevées par un imperceptible sourire , rendirent à Nocmi le Irait qu'elle
CUMMTKE Vil.
lui avait décoclic , lorsqu'il s'était éloigné de Blanfort. Pour Noëmi, son visage était triste et grave, ses bras croisés sur sa poitrine, et il y avait en elle un sentiment de douloureux mépris qui donnait à ses traits une expression de pitié dédaigneuse.
— Vous ne m'attendiez pas, monsieur? lui dit-elle.
— Il est vrai, madame, répondit George en approchant un siège; et quand même il m'eût été permis de compter sur l'honneur de vous voir en ce jour, je n'aurais pas osé me flatter que cet honneur se serait résigné à venir me chercher lui-même. Je regrette vivement, madame, de n'avoir pas été instruit de votre arrivée ; croyez que je me serais empressé de vous prévenir, en portant à vos pieds mes hommages et mes obéissances.
— Monsieur Bussy dit madame Valtone
sans changer d'attitude et d'un ton qui fit tressaillir George.
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Elle n'ajouta lien de plus. Ses yeux, son accent, son niainlicn avaient assez énergiquelïicnl exprimé sa pensée : Bussy l'avait trop bien comprise, et il y cul un instant de silence durant lequel elle le tint écrasé sous le poids de son regard.
— De grâce 5 madame, veuillez vous asseoir, dit-il enfin avec une politesse enibairassée.
Madame Valloneprit un siège, George en fit autant. Après quelques minutes de recueillement :
— Monsieur, dit Noëmi .d'une voix ferme, je suis venue pour m'entendre avec vous sur Se niai qu'il vous reste à faire. Quant à celui que vous avez fait , je m'abstiens de toutes récriminations; Dieu vous jugera.
— Je n'ignore pas, madame, que je suis devant un juge qui a le droit d'clre sévère, répondit George qui se souvenait dcBlanfort.
ciiAriruL Ml. 185
Je sais quo vous ne pailicipez point de noire inlirnio nature. Habitante des célestes régions, vous n'avez des lilles do la terre que la grâce et la beauté. Étrangère à nos faiblesses , vous ne pouvez les comprendre: mais, sœur des anges, ne sauriez-vous les couvrir du manteau de votre indulgence^ Dieu ,que vous invoquez , madame, pardonnera à ceux qui auront beaucoup aimé.
— Combien de ceux-là, croyant avoir aimé, dit madame Valtone en secouant tristement la tête, se présenteront à la grâce divine, et, s'en voyant exclus, comprendront qu'ils s'étaient abusés! et qu'aimer est rare et difficile! Maispeut-être, monsieur, serait-il convenable de nous eflacer l'un et l'autre en cette circonstance, et d'oublier d'un commun accord les senlimens de répulsion que nous avons pu jusqu'ici nous inspirer mutuellement. De trop grandes douleurs crient autour de nous , nous
iS6 MARlANiSA.
avons à fermer de trop graves blessures pour que nous puissions dignement nous occuper des pi(jiires de noire amour-propre. De plus nobles soins nous réclament. Abjurons les inslincls qui nous divisent, rallions-nous pour la proniière fois à une seule et même pensée. Dans cette trêve que je vous propose, dans cette abnégation réciproque de nos ressentimens, je ne pense pas que la part de vos sacrilices doive l'emporter sur la mienne : toutefois, si vous en jugiez autrement , votre générosité, je n'en doute pas, suppléerait à votre justice.
George, qui ne voyait pas bien où Noëmi voulait en venir, ne répondit que par une respectueuse inclination de tête en signe d'assentiment.
— Vous êtes jeune , poursuivit madame Vallone; de nobles cordes vibrent encore en vous. Sans doute, ce n'est pas seulement Toi-
CHAIMTRt: Vil,
iS*^ .
sivelé, le caprice ou l'ennui qui vous a fait jouer impitoyablement avec le repos de ma niallieureuse sœur : ce n'est pas de sang-froid <iue vous avez trahi la confiance d'un homme que vous appeliez votre ami; car il était votre ami, monsieur, vous vous étiez assis à sa table, vous aviez dormi sous son toit , sa main avait pressé la vôtre. Non, vous n'aviez pas médité tant de maux ! Un ménage divisé , deux existences flétries, une femme sacriliée, un époux ruiné dans toutes ses aflections, frappé, trompe deux fois, dans son amour et dans son amitié, vous n'aviez rien prévu , rien calculé. Comme IVJarianna , vous n'avez cédé qu'à l'enlraîncmentdela passion; vousavez succombé comme elledansuneheuredefaiblesseetd'oubli, heure fatale! Mais toute faute entraîne des devoir^ après elle. C'est ce qui fait qu'au lieu de se décourager après avoir faiih' , les belles âmes se relèvent et grandissent de leur chute.
mS MARI ANNA,
George crut comprendre que Nocmi allait lui confier solennellement les soins d'une d'eslinée dont il était désormais responsable; et Lion qu'il ne fût pas encore décidé à s'y soustraire ouvertement, il s'en fallait pourtant de beaucoup qu'il fût résolu à s'y soumettre. Aussi 5 s'empressa-t-il de nier les bons instincts qui luttaient encore en lui , dans la crainte que madame Valtone ne les surprit et n'en abusât.
— Madame, répondit-il un peu sèchement, il me semble que vous passez bien vite d'une extrême sévérité à une excessive indulgence. En vous laissant trop présumer de moi-môme, je craindrais de vous préparer de cruels déscu cliantemens.
T- Voudriez-vous m'empêcher de croire à votre honneur, à votre probité, à votre délicatesse ? demanda madame Yaltone avec assurance.
— Vous en avez assez long-temps douté ,
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madame, pour qu'il me soit permis de m'élonner que vous veniez les invoquer aujourd'hui, répliqua Bussy qui se tenait sur ses gardes.
— Aussi , monsieur, répliqua Noëmi qu'avaient aigrie ces paroles amures, craindrais-je peut-être de faire un vain appel à tous ces sentimens, si cet appel ne devait s'adresser en môme temps à votre égoïsme qui se trouve en tout ceci plus compromis que vous ne l'imaginez peut-être.
ïei George comprit qu'il s'était trompé sur le but de la visite de madame Valtone,et, préoccupé qu'il était de sauver en cette affaire son honneur et son intérêt , il crut que Noëmi avait un moyen de tout concilier, et il se prit à l'écouter avec une attention sérieuse.
— Oui , monsieur , poursuivit-t-elle , il serait de votre gloire de vous unir à moi pour ramener ma sœur dans la voie d'où vous l'avez
détournée; d'employer, pour la rendre à ses devoirs, loute l'influence que vous avez mise en œuvre pour l'en détacher, de la sauver enfin après l'avoir perdue. Ah ! certes, il serait
beau de vous relever de la sorte, de restituer à madame de Belnave tous les trésors de la femme que vous lui avez ravis, de l'arracher d'un bras courageux à l'abîme où vous l'avez plongée! En agissant ainsi, vous m'obligeriez à vouer quelque estime à votre souvenir, vous rachèteriez vos fautes, et, s'il est vrai que vous ne soyez point touché des soins de votre propre gloire, ce qui n'est pas ; s'il est vrai que l'amour du bien n'habite plus en vous, ce qui ne saurait être; eh bien ! monsieur, vous vous épargneriez à vous-même les charges d'une responsabilité trop lourde, songez-y , pour que vous puissiez l'accepter sans succomber bientôt à la peine. C'est sur ce dernier point que je veux insister.
CllAMTUK. VII. llU
Huss} n'aurait pas mieux (lcman(lô,à coup sur, que d'interprcler en ce sens les exigences (le sa gloire, et la veille encore il se serait estimé bien heureux de pouvoir mettre à la disposition de Noëmi son honneur et sa délicatesse. Mais il n'était plus temps, il le pensait du moins; il croyait que les aveux de Marianna volaient vers Blanfort, emportés par la malleposte^ et ce qui, la veille, aurait pu passer pour un acte de probité et de désintéressement, ne lui s'emblait plus désormais praticable que par le fait grossier d'un lâche et perfide abandon.
— Soyez sure, madame, répondit-il avec un profond découragement, qu'il cacha toutefois sous un air de parfaite inditférence; soyez sûre que si je suivais la règle de conduite que vous m'indiquez , ce serait dans une intention plus louable et moins intéressée que vous ne le supposeriez peut-être. Mais il n'y faut pas songer,
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ilcsltrop lard. Madame dcBclnnves'ost fermù à jamais (ouïes les portes de Blanfort , cl l'appel que vous feriez à tous messentimens lionnôles ne suffirait qu'à les révolter, ajoula-l-il intrépidement, car il venait d'entrevoir que Noëmi raisonnait dans le sens du monde, et il espérait qu'elle pourrait le débarrasser des bons inslincls qui le gênaient, et lui trouver quelque accommodement avec sa conscience
— Je ne vous comprends pas, monsieur, dit madame Yaltone d'un air étonné.
— C'est que, madame, vous ignorez sans doute que demain , dans deux jours au plus tard , M. de Belnave aura tout appris. Dans l'ivresse de son désespoir, votre sœur a tout écrit, tout avoué. Je n'y puis rien ; la malleposte vole, et Dieu m'a refusé des ailes.
. Un rayon d'espérance traversa le triste cœur de madame Yaltone.
^ Et s'il était temps encore? s'écria-l-elie
vivement. Si matlaniedeBclnavc avait rclardô l'aveu de son déshonneur? Si Dieu avait jxrmis((uej'arrivasse assez lùtpour prévenir un si ijrand désastre? Si tout pouvait se réparer? Si eelte lettre, qui vous semble la seule dinicullé que vous ne puissiez aplanir, la seule barrière quidoive vous arrêter, si cette lettre, qui pourrait être en effet un invincible obstacle....
— Eh bien! madame, eh bien!,., demanda George éperdu.
— Si celle loLlre n'élail pa^ partie, dit ?socmi en porlant les doigts à sa ceiuhire, <pie feriez-vous alors?
— Oh! alors, madame!,., s'écria George en se levant avec transport.
11 s'interrompit brusquement; mais il n'élail plus temps. L'éckur de joie qui avait sillonné son visage avait projeté dans l'esprit de Noëmi une vive et soudaine lumière. En
moins d'un instant, tout cet homme lui fut 2""' édil. 1. J3
i9A MARIAN\A.
révélé. Venue pour sauver Marianna de Bussy, elle comprit que c'était Bussy qu'elle allait sauver de Marianna. Elle comprit tout et n'abusa de rien. Dans ce monstrueux égoïsme, elle n'entrevit que le salut de sa sœur, et ne songea pas à en tirer d'autre avantage. De suppliante qu'elle était , elle aurait pu changer de rôle , et amener George , humble et suppliant, à ses genoux ; elle se contenta de lui lancer un superbe regard, où la joie, autant que le mépris, lui fit entendre qu'il était deviné. 11 l'avait bien senti lui-même; il savait bien qu'il s'était trahi, livré, comme un enfant de deux jours. Il craignit d'abord de s'être laissé prendre dans un piège tendu à sa crédulité; mais en voyant les doigts de madame Yaltone glisser entre sa robe et sa ceinture, et en dégager lentement une lettre sur laquelle il reconnut l'écriture de Marianna, il se rassura; ses traits reprirent leur impassible gra-
ciiAprrnF vir. ion
vilô, et l'œil le plus perçant n'aurait pu pénétrer ce qui s'agita dans son àujc.
— Eh bien! monsieur? demanda INocmi avec une douce sécurité.
— Eh bien! madame, je regretterais alors de ne plus avoir un prétexte cfui pût à vos yeux excuser mes refus, répondit froidement Bussy.
Madame Valtone demeura altérée sous le coup de ces paroles. George se pencha négligemment sur sa chaise ; il avait passé le pouce de sa main gauche dans la poche de son gilet, et sa main droite jouait nonchalamment avec la chaînette de sa montre.
La pauvre Noëmi était trop simple et trop honnête pour apercevoir le piège grossier qui lui était tendu : elle y donna tête baissée. Elle crut naïvement qu'elle s'était méprise , qu'elle avait caressé un faux espoir, et que tout lui restait à faire. Mais elle ne perdit point cou-
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rage, et George, qui l'observail, In vit, avec une perfide joie, préparer dans les formes le siège d'une place déuianlelée, el pointer vaillamment contre des portes ouvertes toute farlilleriede son éloquence. Celte tactique de Bussy, commune aux femmes, qui, pour concilier leur conscience avec leur plaisir, ne se donnent pas, mais se laissent prendre, ne manquait pas, comme on va le voir, d'une certaine habileté.
Noëmi commença par développer le point qu'elle avait effleuré déjà dans ses précédens discours. Elle déroula devant Bussy toutes les charges attachées à l'effrayante responsabilité qu'il allait assumer. Elle chercha à l'inléresscr moins à Marianna qu'à lui-même. Repos, indépendance, ambitions, liberté de l'avenir, sécurité du présent , elle mil tout en jeu pour l'émouvoir. Mais, quoi qu'elle put dire, elle ne fut (ju'un écho bien affaibli des propres
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pensées de ccl homme. A[)iès l'avuir écoulée patiemment :
— Permettez, madame, que je vous remercie d'abord de la tendre sollii iiudc (juc NOUS voulez bien me témoigner en cette circonstance. Vous avez plaidé mes intérêts avec une chaleur digne poul-êlre d'une meilleure cause. Au lieu de demander un sacrihcc à mon amour, vous avez pensé (ju'il était plus sur d'ofl'rir un triomphe à mon égoïsme. Vous m'avez jugé moins susceptible d'abnégation que de lâcheté. Croyez (jue des intentions si généreuses ne m'ont point échappé, et que mon cœur en tiendra compte.
— Monsieur, s'écria Noëmi , vous ne m'avez pas comprise.
— Parfaitement, madame. Mais je vous avais prévenue, et vous n'avez fait que répéter ce que je m'étais déjà dit à moi-même. Je ne suis pas un enfant qu'aveugle la passion :
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j ai tout prévu. Avant d'accepter les devoirs que m'impose la rupture de madame de Belnave avec le monde , je les ai lor>g-temps pesés, et mon cœur ne les a pas trouves audessus de ses forces. Ces devoirs , je les accepte avec joie , sans m'en dissimuler l'énorme gravité. Repos, avenir, liberté, je sacrifierai tout avec bonheur à celle qui m'a tout sacriiié loùl'égoismes'efrraie, l'amour s'applaudit.
— Ah.' monsieur, s'il est vrai que vous aimez ma sœur, s'écria Noëmi, qui regrellait d'avoir calomnié les sentimens de Bussy, s'il est vrai que tant d'amour
— Si je l'aime! madame, répondit George en s' échauffant ; et qui donc l'aimerait , si je ne l'aimais pas! Écoutez, poursuivit-il avec un louchant abandon: j'étais seul ici-bas; ii ne me reslait rion , ni parcns, ni amis. Je n'ai jamais connu m'a mère. Il n'était pas en ce monde une âme qui s'intéressât à moi, pas
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une pensée fraicrnellc où pût se réfugier la mienne, pas un cire qui, me voyant triste, me serrât la main en me disant : Qu'as-lu? Le passé ne m'avait laissé que des souvenirs désolés. Je portais en moi un deuil qui s'étendait sur toutes choses. Mon présent était désert , mon avenir désenchanté. Votre sœur m'apparut, et ma vie fut changée. "Votre sœur peupla ma solitude; elle me rendit la jeunesse, Tespérance et la foi. Je dépouillai le vieil homme, et je me sentis renaître. Je me croyais maudit , elle me fit croire à la bénédiction divine. A la plante flétrie elle donna la rosée du ciel. Digne autrefois delà pitié de tous, digne à cette heure de l'envie des élus, voilà ce que j'étais, voilà ce que je suis. Eh bien ! si je ne devais conserver tant de félicités qu'au prix de celle de mon sauveur, si je ne pouvais m'abreuver à tant de joies sans en altérer la source, si je croyais enfin qu'il y eût quelque égoïsme à
livcr à ma dcslinéc une deslinée si chère, j'en atleslc ce que les iiomines ont de plus sacré , je repousserais le dcvoûment qui m'est ollerl, mon amour s'immolerait plutôt que d'accepter un si grand sacrifice, il se déshéiiterait lui-même , il sérail lui-même l'ange au glaive de feufiui nie fermerait la porlede l'Éden. Dût mon cœur se briser, je reprendrais volontairement la route dcrexil. Mon cœur se briserait I mais du moins je serais seul attelé au fardeau de mon existence ; mais j'aurais assuré à votre sœur un avenir paisible et fortuné ; je ne l'aurais point exposée aux vents qui flétrissent, aux orages qui tuent, et la pensée de son bonheur, qui me suivrait partout, me ferait la vie moins amère.
Il est si aisé de deviner la conduite et le mouvement de cette scène, qu'il serait superflu d'en raconter tous les détails. Après s'être placé sur un terrain où chaque concession
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devîiil tourner à son Iionnciir, George le dispula pied à piedavcc une singulière adresse, ne cédanl (ju'à regret, âpre à la résistance, reprenant parfois l'avantage qu'il avait perdu, puis frayant tout-à-eoup à son adversaire des voies de facile conciuôte; dévissant lui-même les pièces de son armure, pour ménager à Noëmi la gloire de le désarmer : n'attaquant que pour se découvrir, ne portant un coup que pour s'offrir à la riposte, et ne rompant qu'avec désespoir devant madame Valtone , qui le pressait avec une intrépide bonne foi. Si vous avez jamais joué avec quel((ue bel enfant,qui prétendait lutter avec vous de vigueur, d'adresse et de force; s'il vous souvient des coquetteries charmantes dont vous avez entouré le triomphe de sa faiblesse; si vous n'avez point oublié les gracieux efforts qui vous ont aidé à couvrir la iîattcrie de votre défaite, vous aurez une idée assez exacte de l'art (lue
déploya Bussy en cette circonstance. Seulement, entre George et Noëmi, le jeu était plus sérieux, et faisait moins d'honneur au cœur qu'à l'esprit du principal acteur. Ce fut une scène où l'égoïsme doubla l'abnégation avec tant de chaleur et d'entraînement, qu'un témoin plus exercé que Noëmi aurait pu s'y méprendreaisément. Après s'être laissé émouvoir par le tableau que lui traça madame Valtone des maux réservés à la femme qui cherche le bonheur hors des institutions établies, il se demanda avec terreur si sa tendresse ne serait pas en eifet plus funeste que bienfaisante à 4a destinée de madame de Belnave. 11 s'attendrit , il pleura sur cette tète adorée. Puis, près de céder sa proie aux instances dcNoomi, il recula épouvanté devant un si grand sacrifice, et ne se sentit plus le courage de s'immoler dans son amour. Alors il s'apitoya sur lui-même. Il peignit de nouveau, avec de sombres couleurs,
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la solitude où le plongerait la porte de Marianna. 11 revint sur les tristesses de sa vie, il fit défiler encore une fois le cortège de ses douleurs, espèces de mannequins, habilles de noir, qu'il faisait manœuvrer aux jours de grandes solennités. 11 contraignit madame Vallone à prendre au sérieux et à traiter avec respect ces malheursqu'elle avait si impitoyablement raillésàBlanfort. Pour nous servir de l'expression d'Hamlet, il joua d'elle comme d'une flûte : il en tira tousies sonsqu'il lui plul delui faire rendre. Noëmi qui aurait pu, en le menaçant de jeter à la poste In lettre qu'elle tenait entre sa robe et sa ceinture, l'amener impérieusement à demander grâce et merci , Noëmi redoubla de prières : elle lui prit les mains , .elle les mouilla de ses pleurs; elle l'adjura par tout ce qu'il y a de plus saint dans ce monde et dans l'autre. George se débattit long-temps encore et succomba.
— Que Diûu répande sur vous tous les trésorsdeson indulgence ! s'écria la pauvre Noënii, ([ui s'élail laissée prendre à cet empliatiquelangagCj el toucher jusqu'aux l|\rmcs j»ar un si beau (iévoùment. Que l'encens de votre sacrilicc monte jus({u'à ses pieds et retombe sur vous en célestes bienfaits ! Pour moi , la plus humble de ses créatures, je le prierai d'ouvrii' à vos pas fatigués des routes fraîches et embaumées.
Elle se relira pleine de foi dans l'héroïsme de George, persuadée qu'il venait deconquérir des droits incontestables à la couronne du martyre , et s'accusant tout bas de l'avoir jugé trop sévèrement. Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est qu'après l'avoir vue s'éloigner, Bussy prit une attitude triste et pensive, et s'abîma dans une sombre rêverie. Était-ce un reste d'amour et de jeunesse qui murmurait en lui , ou bien, après avoir commencé [)ar
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tromper Noëmi , avait-il (ini [tarsodiipor luimême?
Le lendemain les réunit tous doux anpn's (le madame de Delnave. George se présenta le premier; mais Marianna repoussa avec un intraitable orgueil tout ce qu'il put dire pour la ramènera des intentions plus prudentes. 11 y eut de déplorables scènes de reproches , de sanglots, de prières et de larmes. Madame de Belnave s'y montra noble et passionnée. Le cœurdeBussy n'était pas complètement éteint, et lorsque de fortes secousses en agitaient violemment les cendres, il en jaillissaitencore de vives étincelles. Peut-être aussi la vanité, qui donne du courage aux poltrons, suppléait-elle en lui au véritable amour? Je ne sais : mais toujours est-il qu'exalté par tant d'émotions, il était bien près d'oublier son rôle et de se soumettre à la volonté qu'il était venu combattre, lorsque madame Vallone entra fort
licurcuscment pour l'encourager elle soutenir.
— Vous le voyez , madame , dit-il en se lournant vers elle, je n'ai point failli à mes promesses. Ce n'est pas moi qui aurai manqué au sacrifice : je me suis oft'ert, je puis le dire, en victime plus que résignée.
Noëmi se jeta aux genoux de sa sœur, elle les embrassa; elle conjura Bussy de se remettre à l'œuvre, de reprendre vertu et courage, de ne point faiblir dans la voie généreuse où il s'était engagé. Elle supplia d'une voix si déchirante; agenouillée aux pieds de Marianna, le visage baigné de pleurs, ses longs cheveux déroulés et flottant en désordre sur son col et sur ses épaules, elle était si belle, si noble et si touchante, que madame de Belnave se sentit remuée jusque dans le fond de l'âme.
— Ce n'est pas là la place, c'est la mienne ! s'écria- t-ellc avec désespoir en s'efTorçant de la relever.
ClIAPÎTRE Vil. '207
Hanîmé par madame Vallono, Biissy revint à la charge. Il y avait clans toutes ses paroles un sentiment d'abnégation si douloureux et si réel ; il semblait si bien , et peut-être alors le croyait-il lui-même, s'immoler dans ce qu'il avait de plus cher, que madame de Belnave ne put s'irriter de tant d'insistance, et qu'elle commença à fléchir. Noëmi était toujours -h ses genoux, toujours éplorée et suppliante.
— Vous cherchez le bonheur : ôtes-vous sûre de le trouver en moi? disait George avec tristesse. N'allez-vous pas abjurer plus de félicités que je ne saurais vous en rendre? A Dieu ne plaise qu'après vous avoir égarée, je veuille vous prêcher vos devoirs au nom d'une morale hypocrite! Mais si votre sœur avait raison, pourtant! Si hors de ces devoirs vous no pouviez rencontrer le bonheur! Si j'avais brisé votre existence sans pouvoir la relever jamais! Si l'avenir ne nous réservait que des
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jours tourmcnlcs! Ah! le ciel m'en est témoin, ce n'est pas pour moi que je tremble! Tant que je pourrais vous envelopper de ma tendresse et vous préserver des atteintes du sort, tant qu'il y aurait sur notre route une goutte d'eau vive pour vos lèvres altérées, un coin de gazon pour vos pieds fatigués, un pan d'ombrage pour votre tète brûlante, mes lèvres n'auraient pas soif, mes pieds ne saigneraient pas, mon front ne sentirait pas les feux du ciel, et je m'avancerais sans faiblir en bénissant ma destinée. Mais qui nous dit, hélas! que vous ne vous retournerez pas un jour avec désespoir vers le toit de Blanfort , et que, vous sentant exilée sans retour, vous n'éclaterez pas en reproches amers , en regrets désormais inutiles? Songez-y, Marianna ; car vos regrets me rongeraient le cœur et vos reproches me tueraient.
— Au nom û*: notre sainte aïeule , qui nous