CHAPITRE VIF
a bénies en mourant et qui m'a laissé le soin do veiller sur la tête chérie, viens, ne nie résiste pas! (lisait Noëmi ; au nom de ton époux (]ui a mis en toi toutes ses joies et qui n'a pas mérité tant d'outrages, viens! Viens, au nom de cet homme ([ui t'a perdue et qui veut le sauver! N'attache pas à sa vie un remords éternel; ménage-lui la gloire de te relever après l'avoir entraînée dans sa chute. Cruelle, je ne parle j)as de moi qui t'implore! Mais pourtant, s'il est vrai (jue j'aie veillé sur ton enfance avec la tendresse d'une mère, s'il est vrai que je t'aie bien aimée et que lu sois encore aujourd'hui ce que j'ai de plus cher au monde, viens , ma sœur, ne me résiste pas !
— Vous me rendrez folle! vous me rendrez folle! s'écria Marianna en se frappant le front.
— Mais tu ne prévois donc rien ! Mais lu ne comprends donc rien! ajouta Noëmi, qui ve-
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nait d'être saisie d'une inspiration soudaine, ou qui avait gardé tout exprès son meilleur argument pour le dernier; mais, pauvre enfant, tu n'entrevois donc pas les suites funestes de ton obstination ! tu as donc espéré que ton mari demeurerait spectateur impassible de son déshonneur et du tien ! Tu ne sais donc pas que les hommes lavent leurs affronts dans le sang!
Marianna poussa un cri et cacha son visage dans ses mains.
— Madame, dit Bussy en se tournant vers elle, ce n'est pas là ce qui doit vous effrayer. La vie de M, de Belnave me sera toujours sacrée; quanta la mienne....
Un geste de facile résignation exprima le reste de sa pensée.
Il y eut un long silence, durant lequel on n'entendit que les sanglots de Marianna. Accoudée sur une table , son front reposait sur
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SOS mains, et ses larmes, glissant enlre sos doigts comme des gouttes de rosée, roulaient en perles humides sur les clieveux de Noëmi, qui pressait contre son sein les genoux de l'infortunée.
— Partons, dit-elle enfin; je suis prête, partons.
Madame Valtone se leva avec transport , et la serra étroitement sur sa poitrine. Pour George , il fut attéré. Dégagé du poids de son égoïsme qui désormais n^'avait plus rien à redouter, sa passion se réveilla plus vive et plus ardente. Dès qu'il n'eut plus à se méfier de ses bons instincts, il les sentit accourir en foule. Un instant étouffées, toutes les voix de la jeunesse se réveillèrent en lui pour l'accuser et pour se plaindre. Il regarda Marianna : jamais elle ne lui avait paru si belle. Il comprit tout ce qu'il allait perdre, et son cœur se brisa; ses yeux, qui ne pleuraient jamais,
s'humectèrent, et son visage, pale et défait, exprima un sentiment de doiiienrqui, cette fois , était bien véritable. Par un mouwmcnt de brusque sympathie, madame Valtone lui tendit la main : George la prit et pleura.
Le départ des deux sœurs fut fixé au jour suivant. Toutes deux devaient aller ensemble jusqu'à Vierzon, où elles avaient une commune amie d'enfance. Là, madame Valtone se séparerait de Marianna et se rendrait la première à Blanfort. Retenue dans sa chambre par de vieilles douleurs, madame Salsedo n'avait pas été instruite de l'arrivée de Noëmi, que, d'ailleurs, elle ne connaissait pas. Mariette, la femme de chambre, était une discrète et dévouée créature, sur le silence de laquelle on pouvait compter hardiment. Le voyage de Noëmi à Paris resterait donc pour
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M. (1(^ Dclnavc un impénétrable mystère. Après deux jours passés à Vicrzon , Marianna reviendrait à Blanfort, où il serait facile de motiver son prompt retour. De son côté , George devait partir pour un long voyage qui l'éloigncrait de la France. C'était une séparalion éternelle.
Le jour fatal arriva. Tous trois étaient réunis dans la chambre de madame de Bclnave. Madame Yaltone, pâle et silencieuse, se tenait discrètement dans l'embrasure d'une fenêtre. Au milieu des objets en désordre, dans cette chambre d'où la vie allait se retirer, George et Marianna échangeaient leur muet désespoir. A un signal de Noëmi, tous deux se levèrent : l'heure était venue, l'heure des derniers adieux ! Us se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Noëmi s'approcha : George lui prit la main et la baisa à plusieurs reprises. h^ j3orte du salon était ouverte et ils allaient
en franchir le seuil , lorsqu'un violent coup de sonnollc relcnliL dans i'anli-chambrc : le parquet résonna sous un pas sec et précipité, et tous trois reculèrent devant l'apparition d'un personnage qu'ils n'attendaient pas. Son visage était pâle, ses vclemens couverts de poussière. 11 entra comme la statue du Commandeur au festin de Don Juan. Marianna, en l'apercevant, s'était laissé tomber sur un siège. Triste sans humeur, sévère sans courroux, il s'avança lentement vers elle, et demeura quelques instans à la contempler en silence. Noëmi s'était approchée de sa sœur, comme pour la proléger. George se tenait debout et immobile.
On l'a dit , la manie d'écrire a perdu tous les amans : c'est par là qu'ils périssent tous. De tous les confidens, le papier est le plus dangereux, le plus indiscret, le plus perfide. Les amans le croient leur ami , il n'est jamais que leur délateur. C'est toujours lui qui les dé-
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nonce et les livre à leurs ennemis naturels. C'est vainement qu'on le couvre de caresseset de baisers, vainement qu'on renvelopped'ombrc et de mystère : il finît toujours par se laisser prendre. Le lendemain du départdeNoëmi^ (ju'il croyait partie pour Vieilleville, M. de Beinave entra dans la chambre de Marianna, décidéà boule verser les mille inutilités qui composent la fortune mobilière d'une femme élégante. Bien qu'il pût être doux à notre plume d'assaisonner cette bourgeoisenatured'un sentiment de jalouse curiosité et d'injecter dans ces veines pacifiques quelques gouttes du sang d'Othello, nous sommes obligé de confesser que M. de Beinave n'était pas même un mari jaloux, et qu'il se préparait à ce petit acted'autorîté conjugale dans un motif assez vulgaire d'ordre et d'économie domestique.il s'agissait tout bonnement d'une facture acquittée dont Qïi lui réclamait une seconde fois le montant.
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Après l'avoir inutilement clicrcliée dans ses cartons, il crut se rappeler qu'il l'avait remise à Marianna — c'était un mémoire decolifichcls — et, dans une intention fort honnête, sinon Irèspoétique, il entreprit d'inventorier le sanctuaire de sa femme.
Véritable sanctuaire, en effet, où tout respirait la présence de la divinité absente î L'ameublement en était d'une gracieuse simplicité. Le lit se cachait avec pudeur sous des Ilots de blanche mousseline. L'unique fenêtre, encadrée à l'extérieur dans des festons de pampre et de chèvrefeuille, laissait glisser, par les volets entrouverts, un demi-jour frais et voluptueux, et, à voir le tapis à fond de feuillage etàsemisde fleurs qui s'épanouissait sur leparquet, on eût dit lesdépouillcs deschamps, épandues là par quelque brise bienveillante. La tenture de damas gris, à bordure bleue, était relevée jusqu'au plafond par quatre tor-
sadcs de soie azurée qui l'y raltachaienl en formede lente. Au centre pendait, en manière de cul-de-lampe, un milan, ailes déployées el serrant de son bec une branche de bruyère : double souvenir de ce doux pays delà Creuse ! Des rayons mobiles étaient chargés de plantes desséchées, de cristaux et de minéraux rapix)rlés des Pyrénées. Sur une causeuse dormaient pêle-mêle des livres, des cahiers de musique, des palettes de porcelaine ; des album étaient jetés négligemment sur une table de marqueterie, entre des boîtes de laque et de palissandre. La décoration de la cheminée consistait en quelques objets d'art. Le contrecœur de l'àtre était voilé par un massif de géranium et de camélia : le printemps installé dans le templedel'hiver. Des rideaux, des meubles, des tentures, s'échappaient je ne sais quelles émanations plus embaumées, plus enivrantes que la myrrhe: parl'unis sans noms, inyslé-
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rieuses senteurs que la femme allachc aux lieux qu'elle habile.
Une fois entre dans cet asile, M. de Belnave oublia bientôt le mince intérêt (jui l'y avait conduit. Il ouvrit une boîte de palissandre et souleva machinalement les mouchoirs de linon qu'elle renfermait. H s'en exhala une fine odeur de patchouly qui réveilla en lui de vagues sensations de bonheur et de volupté. En se retournant^ il aperçut sur le marbre de la cheminée une cravache à manche d'or ciselé, incrusté de turquoises, près d'un gant déchiré et d'un bouquet (i'hépali(|ues. Un chapeau d'amazone, oublié sur le lapis, n'avait point été relevé, négligence cpie répara M. de Relnavc eu homme rangé qu'il éiail. Il y a dans l'aspeci d'un chapeau louie la physionomie de la personne qui le porte habituellement. Le chapeau, c'est l'homme. En relevant celui de sa femme, M. de Bel-
navc, par une intuition rapide, entrevit, sous la forme du feutre aux bords Icgcremcnt cambrés, des (lots de cheveux, ruisselant dans leur liberté autour d'un front de déesse, des yeux noirs aux chastes flammes, un nez aquilin cl fier, et toute cette noble Ictc qui semblait attendre un diadème. Il ne put s'empêcher de convenir que sa femme était fort belle. Il prit le gant qu'elle avait déposé sur le marbre de la cheminée, le tourna entre ses doigts, l'examina avec complaisance, et finit par se dire que sa femme avait une adorable petite main. 11 approcha de ses lèvres le bouquet d'hépatiques, et, sans y songer, il en baisa les pétales flétries. Au risque de friper les livres et de briser les palettes, il s'étendit dans la causeuse, et son regard s'arrêta sur le lit blanc de Marianna. C'était l'heure de midi : l'air était tiède, le feuillage immobile, les oiseaux sans voix; les fleurs
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fermaicnl leurs corolles brûlantes; les insectes dormaient sous riierbc qui crépitait au\ feux (lu soleil. M. do Belnavc se leva brus- (jucment, fit deux tours de chambre, et revint s'asseoir. H avait pris un des album qui couvraient la table de marqueterie. Il l'ouvrit au hasard , et tomba sur une vue de la Creuse : c'était le caslel de Vieilleville, avec son toit de tuiles moussues, ses tourelles habillées de lierre, sa terrasse ombragée de vieux chênes et ses jardins étages le long de la colline. Au pied, coulait la rivière, écuniante d'abord et se brisant contre les pierres de son lit, puis s'endormant claire et limpide sur un sable fin et doré. La bergeronnette, amie des belles eaux, courait sur les cailloux de la grève; les can-ards montraient à travers les joncs leur plumage lustré; le moulin faisait mine de babiller, à demi tapi sous les saules. L'aspect de l'autre rive était plus sauvage : de maigres
génisses pendaient aux flancs de la montagne; des rochers arides levaient leurs têtes chauves au-dessus des vertes fougères; çà et là de longues tiges de digitale dressaient, à travers les genêts , leurs clochettes de pourpre violacée. Ce petit paysage respirait toute la mélancolie de l'automne; les teintes en étaient tristes : on sentait vaguement que le pinceau avait du s'arrêter rêveur sur la pente de ces coteaux; l'âme de l'artiste se révélait confusément sous ce ciel gris et nuancé comme l'aile d'une palombe, M. de Belnave demeura long-temps en contemplation devant l'image de ces lieux qu'il connaissait si bien. C'est là qu'il avait vu pour la première fois Marianna, alors qu'elle échappait à peine aux joies de l'enfance; là qu'il l'avait surprise un jour, baignant ses pieds d'albâtre dans l'onde de la Creuse ;• c'est par ce sentier sinueux qu'elle s'était enfuie, gazelle effarouchée, laissant sur
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lo saI>lo (le la rive deux pantouncs de velours noir, dans lesquelles auraient dansé les petits pieds de Cendrillon. Son cœur s'émut à ces souvenirs.
Les maris en général aiment leurs femmes comme la santé : c'est par la privation qu'ils arrivent à les apprécier. M. de Belnave s'étonna d'avoir pu se résoudre à se séparer de la sienne. Les mille grâces de Marianna, trop long-temps négligées, lui revinrent en mémoire. U fit un retour sur le passé, et s'accusa de n'avoir point exploité dignement les trésors que lui avait départis le ciel. U se rappela avec délices les joies qui avaient présidé aux premiers jours de son mariage , et reconnut avec douleur qu'il n'en avait point entretenu la source. 11 se demanda avec inquiétude, peut-être avec remords, si la vie qu'il avait faite à Marianna était bien en rapport avec ses goûts et répondait aux exigences
de sa jeunesse; si son affection pour elle n'avait pas été souvent bien aride et bien indigente; s'il n'avait pas imprudemment sacrilié les soins de son amour aux préoccupations de sa fortune. Il se souvint des tristesses de Marianna, et crut en pénétrer les motifs. H revint sur cette soirée où il l'avait trouvée , dans celte même chambre, arrosant son lit de ses pleurs, dont il entrevoyait la cause avec effroi. Il se sentit coupable, et regretta tant de jours perdus pour le vrai bonheur. Puis il se dit qu'il était temps encore, et il promit à l'avenir la réparation du passé. 11 prit avec lui-momc l'engagement solennel de vaincre par de conslans efforts ce que son organisation avait de trop grave et de trop rigide, et d'obliger son affection à s'épancher en eaux moins liùdcs et plus abondantes. Puis il chercha des distractions à l'ennui de sa femme; il résolut de varier l'uniformilé de son
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existence, de l'arracher à la soli lude où se consumaient ses belles années. Pour la première fois peut-être, son esprit, s'cpanouissant en poétiques rêveries, s'aventura, sur les ailosde l'imagination, à la poursuite des chimères.
Des heures avaient passé , et il était encore à la même place, la tête renversée sur l'appui de la causeuse, la jambe droite se balançant sur la gauche, l'album sur le genou, une main sur l'album , la pensée abîmée dans une méditation voluptueuse, Comme le mouvement qu'il avait iaiprimé à sa jambe droite suivait le cours de ses idées, parfois doux et et nonchalant, parfois aussi vif et rapide, il arriva que l'album, glissant peu à peu sous les doigts qui le retenaient à peine, finit par tomber sur le tapis. Plusieurs papiers s'en détachèrent, et le vent qui glissait enlre les Noiets les dispersa dans la chambre avec un bruit de feuilles saches.
2me éJit, I iy
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Ce bruit lira M. do Belnave de sa rêverie. H se leva, cl, voyant les feuillets épars qui voltigeaient autour lui , il se baissa pour les recueillir, il les releva lentenaent, un à un, avec la nonchalance de l'écolier qui taille sa plume avant de se mettre à Toeuvre. C'étaient pour la plupart des croquis, des lavis, des pastels, souvenirs peints ou crayonnés au vol, impressions fugitives , fixées sur le vélin, en traversant les vallées du Bigorre. Secrètement flatté du talent de sa femme, M. de Belnave examinait tout avec un intérêt d'enfant. Parmi les nombreux chiflbns qui glissaient sous ses yeux, l'esquisse d'un portrait, négligemment jetéesur un coin de carton satiné, fixa toui-à-coup son attention, et fit passer un frisson doulonreux dans son âme, avant même que sa penséeeût mis un nom sur ce visage. C'était un portrait d'homme, au front 'large, au regard fier, aux lèvres minces, ap-