CHAPITRE vni
puyé, dans une allitudcpensivo, sur une main fine et délicale. Après ({uelqucs inslans d'une liésitalion inquiète, M. de Beinave reconnut George Bussy. Un nuage voila son iront et ses sourcils se contractèrent. Pourquoi? Luimême n'aurait su le dire. La défiance et la jalousie n'avaientjamais atteint ce noble cœur, et il souffrit, non seulement sans chercher à se rendre compte de son mal , mais peut-être même sans en avoir conscience. Après l'avoir contemplé quelques instans avec une indicible expression de malaise, il déposa le coin de Bristol dans l'album, et acheva de réunir ce qui restait encore de papiers dispersés. Dans le nombre, se trouvaient plusieurs lettres qu'il rendit discrètement à leur asile. Il n'ignorait pas que Marianna entretînt une correspondance assez active , et n'avait jamais songé à la contrarier dans ses habitudes épistolaires, non plus qu'à les soumettre à la
moindre inquisilion. Uno dernière lettre gisait sur le lopis, et le bras de M. de Belnave s'allongeait pour la saisir, quand l'haleine du vent, glissant entre les feuillets, les enlr'ouvrit perfidement et les poussa, avec un frôlement sec, loin de la main qui s'en approchait. Sans chercher à le voir, M. de Belnave en entrevit le caractère : il crut le reconnaître, et, par un mouvement irréfléchi, il poursuivit de son regard les lignes que semblait lulincr le souffle mutin de la brise. Ses yeux ne l'avaient point abusé, c''élait bien l'écrilure de Bussy. U pâlit et son cœur se serra. Pour- (juoi? Lcsavait-ii lui-môme? Plus d'une fois P>ussy avait écrit oslensiblcmcnt à Marianna : pourquoi donc M. de Belnave se sentait-il troublé devant celte lettre que sa femme lui avait peut-être donnée à lire? Il la prit et la froissa machinalement entre ses doigts. Il entendail battre son c<jcur et son sang lui niar-
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tclcr les icmpcs. Pourquoi? Pourquoi, au.\ approclies de l'orage , alors môme que le ciel rit encore à la terre , les animaux sont-ils pris de tristesse? Pourquoi les plantes se crispentcllcs? Pourquoi les fleurs s'affaissent-elles sur leurs tiges endolories? Par pudeur, par délicatesse, peut-être aussi par ce scnlimont de crainte et de lâcheté qui nous pousse presque toujours à éluder notre destinée, il replu} a lentement la lettre de George, et il ne restait plus entre lui et le bonheur que l'épaisseur d'un feuillet à fermer, lorsque soudain un mot, un seul mot, se détachant du papier en caractères de flamme, lui sauta au visage, et pénétra, comme un trait de feu, dans son sein. Une sueur glacée coula sur ses membres. Il ouvrit la lettre fatale : il la lut avec calme, et l'ayant achevée, un instant il se tint immobile, puis il tomba sans vie sur le parquet.
Par quel étrange oubli, par quelle funeste négligence celte lettre avait-elle séjourné entre les feuillets d'un album que ne protégeait aucun mystère, à la portée de toutes les indiscrétions, à la merci de toutes les curiosités ? Imprudences de l'amour, qui n'a point aimé ne saurait vous comprendre! Au reste, tout on ne laissant point de doutes sur les relations de George avec Marianna, cette lettre n'en autorisait aucun sur la pureté de madame de Bclnave. C'était une de ces épîlres, moins passionnées que spirituelles, qui, introduites comme récitatifs dans les correspondances amoureuses, y rompent parfois avec bonheur la monotonie du chant. George y revenait avec complaisance sur rhisloirc de leur liaison, cette éternelle histoire don lies premières pagessont toujours si pleines d'harmonie et de fraîcheur, qui commence comme uneéglogue, la tôle couronnée de fleurs, pour finiren som-
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hre élégie, les cIïcvoux épars, les yeux trempés do larmes. En descendant le cours de ses souvenirs, il arrivait bientôt de Bagnères à Blanfort, et là, avec un rare désintéressement il rappelait, d'une façon plaisante, le singulier rôlequ'ilavait joué, sous les auspices de Noëmi et de ses hôtes. Puis, après s'être raillé luimême, non sans quelque grâce, il s'attaquait avec les mêmes armes à ces hôtes de terrible mémoire et leur rendait en larges estalilades les légères blessures qu'il s'était faites de sa propre main : tactique assez habile, qui consisteà s'égraligner le visage pour avoir ensuite le droit d'écorcher tout vif son voisin! Par un sentiment de convenances qu'il est 'bien aisé de comprendre, les coups ne portaient point sur M. de Belnave, à peine sur Noëmi , et si légers alors, qu'elle aurait pu les parer avec la nacre de son évanlail. C'était sur le digne M.Valtoncqu'ilstombaient, pressés et rapides
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comme en clé la grêle sur nos loils; c'était lui qui payait pour tous : railleries innocenlcs d'ailleurs, et qui, en toute autre circonstance, auraient fait sourire M. de Belnave et M. Valtone lui-même. Celle petite guerre terminée, suivaient de chaleureuses protestalions de dévoûment, de tendres regrets, des aspirations voilées vers un bonheur qui n'osait se nommer; enfin tout un abrégé du vocabulaire de la passion , lorsqu'elle n'a point encore atteint au but suprême de tous les amours.
Telle était à peu près la substance de cette lettre: mais qu'importait à M. de Delnave? Il n'avait vu, il n'avait compris qu'une chose. Ce n'étaient pas les fibres de l'orgueil et de la vanité qui souffraient en lui, ni les voix du préjugé qui criaient, ni l'égoïsme des sens qui se révoltait. Nonj ce qui souffrait en lui , ce qui pleurait et saignait , c'était l'amour, car il aimait , le malheureux ! il aimait d'une affection
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profonde, il aiiiKiil de ccL amour qui pcnèlrc l'( xislcncc en louL sods, en inonde tous les replis, en baigne tous les ressorts, pense, agit , marche avec elle, et finît par ne plus avoir de révélations distinctes de la vie elle-même, parce qu'il est la vie tout entière. Amour silencieux, invisible! Mais qu'un clioc imprévu l'éveille et le dégage, pareil au fluide qui réchauffe le mondCjil jaillit en flamme soudaine et dévore le sein où il dormait caché. Et, ce qui se plaignait surtoutdans cette immense douleur, c'était la confiance trahie, cette aveugle confiance dont se raille le monde, mais qui est de noble origine. II avait entouré Marianna d'un culte si pieux et si crédule! Il l'avait placée si haut dans son estime et dans son orgueil! 11 l'avait toujours enveloppée d'une pensée si pureetsi sereine! 11 aimait, il croyait enfin : l'amour et la foi habitaient sous celte froide écorce, semblable au flot mystérieux qui coule sans bruit
et sans nom sous la mousse. Il croyait, il aimait! El rien ne l'avait préparé au coup fatal ! Avant dcs'clcindre, l'étoile n'avait point pâli! Avant dcs'abîmor, le dieu n'avait point chancelé ! C'était dans le vif de sa foi et de sa tendrcsscquc le double tranchant venait de s'enfon cer! Ah! pleure, infortuné, car ta blessure est mortelle! Pleure, car après avoir élevé dans notre âme un autel à quelque image révérée, après avoir concentré sur elle toutes nos facultés, si lout-à-coup, illuminés par une sinistre clarté, nous reconnaissons, hélas! que nous avons sacrifié aux faux dieux, ah ! tout nous manque alors, et la terre et le ciel : l'idole, en tombant si brusquement et de si haut, écrase le croyant dans sa chute!
Le soleil s'était caché derrière les coteaux j la nuit avait envahi la vallée. M. de Belnave était encore à la même place, dans la même attitude, terrassé, immobile, écoutant|d'un air
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distrait les bruits confus du soir, et comme ;il)sorbé dans la contemplation des étoiles qui poinlaîent au ciel — quand soudain il se leva d'un bond. Un rayon d'espoir venait de traverser sa douleur ! Une voile avait blanchi à l'horizon! Tout n'était pas perdu peut-être; peut-être était-il temps encore de reconquérir le bonheur! Ilseprécipita sur la porte, il l'ouvrit, et d'une voix tonnante : — Des chevaux ! des chevaux! cria-t-il..
Comme il s'élançait de la chambre de Marianna , il se trouva face à foce avec M. \ aliène, et s'arrêta brusquement devant lui. Il tenait encore d'une main la lettre de Biissy ; ses traits étaient livides, ses yeux hagards, et tout son corpsagité par un mouvement fébrile.
— Qu'est-ce donc? demanda M. Yaltone, qui , à la lueur des flambeaux, l'examinait avec inquiétude.
— Une lettre qui m'oblige à partir, et je pars,
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répondit d'une voix altérée M. de Belnavc, en voulant s'éehapper.
M. Yallone le retint. — Une Icltre à celle heure! Ami, tu me trompes. Qu' as-tu? dit-il en lui prenant la main.
M. de Belnave hésita. Après avoir essayé de nouveau, mais en vain, d'échapper ù M. Valtone, il finit par s'abandonner aux bras qui l'iilliiaicnt, et là, sur le sein fraternel, sa poitrine se glonfla , et toute son âme éclatant dans un cri de désespoir : — Mon frère, s'écria-t-ii, je suis bien malheureux!
M. Valtone le pressa silencieusement sur sa poitrine. Il savait tout, il avait tout compris. 11 s'abstint de vaines paroles, et s'occupa surle-champ des préparatifs du voyage. Au bout d'une heure, les chevaux étaient à la chaise, le postillon en selle, et M. de Belnave, avant de donner le signal du départ, n'attendait plus que M. Valtone, qu'il cherchait du re-
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gard pour lui dire le dernier adieu , lorsque celui-ci parut, enveloppé de son manleau, et s'avançanl d'un pas rapide. Il s'approcha de la \oiture, en ouvrit gravement leconVe, y déposa discrètement une boîte de pistolets et deux lames de fine trempe; puis, s'élançant dans la chaise, il ferma la portière, et, sans laisser à l'étonnement de son ami le temps de s'exprimer :
— Route de Paris! cria-t il.
Debout devant Marianna, M. de Belnave la contemplait on silence, triste et grave, mais sans colère.
— Est-ce à vous , demanda t-il enfin d'une voix lente, est-ce bien à vous que fut adressée cette lettre?
Mai'iûiinn garda sos yeux baissés et ne répondit pas.
— Monsieur, dit Bussy, qui no savait à
quelle conlenance se vouer, el qui songeait moins cependant à éluder l'embarras de sa position qu'à détourner sur lui-même l'orage (ju'il croyait près d'éclater sur la tète de Marianna; monsieur, si ma présence n'est point nécessaire ici, elle y est pour le moins indiscrète; je n'attends qu'un mot de vous pour rester ou pour me retirer.
— Dans un instant, monsieur, dans un instant, répondit M. de Beinave, en lui jetant un regard glacé. — Puis ramenant sos yeux sur sa femme : — Est-ce à vous, dcmanda-t-il encore une fois, est-ce bien à vous que fut adressée cette lettre?
Marianna demeura immobile et nerépondit pas.
Alors M. de Beinave fit doux pas vers Bus-